Lefébure, Rites Égyptiens et Sphinx, III
la moisson ; ils lui adressaient leurs prières et déposaient devant elle leurs offrandes. Dans la maladie, quand ils n'avaient pas recours à la magie, ils invoquaient un dieu puissant contre les enchantements et les blessures, et, la guérison obtenue, ils lui offraient \xh sacrifice d'action de grâces ou lui consacraient une petite stèle. Devant les arbres sacrés où l'on savait qu'habitait un démon, ils déposaient des mets; les animaux sacrés étaient scrupuleusement respectés; contre les puissances démoniaques, contre le mauvais œil, contre les enchantements et la maladie, on s'armait d'amulettes. Ainsi l'on vivait, joyeux de coeur; quand on pensait à la mort, c'était sans doute avec crainte, mais aussi avec la pensée consolante qu'après avoir échappé aux dangers du dernier voyage, on habiterait les champs splendides du royaume d'Osiris.
La magie tient autant de place dans le culte des dieux que dans le culte funéraire. La prière est une opération magique; les mots convenables, récités correctement, lient les dieux ; aussi la prière rituelle et liturgique se meut-elle dans des formes immuables. L'intonation y a une importance capitale. Les hymnes et les poésies religieuses que nous trouvons souvent dans les papyrus et sur les stèles sont moins formalistes, moins pauvres de contenu. Nous ne pouvons savoir comment les Égyptiens se figuraient l'effet de l'offrande. On se représentait sans doute que les dieux et les morts savouraient le parfum des choses offertes.
En dehors du culte, la magie remplissait la vie quotidienne. Les remèdes les plus efficaces de la médecine étaient des formules magiques : c'étaient elles qui prêtaient aux médicaments leurs vertus curatives. Toute maladie était causée par un démon qu'on ne pouvait expulser qu'avec des amulettes consacrées et des formules magiques. On avait des recettes infaillibles pour philtres d'amour; on pouvait se défaire d'un ennemi par l'insomnie magique. On sait qu'un homme avait tenté, en envoûtant des poupées de cire, d'envoyer la mort et la ruine dans le palais du roi. Les amulettes n'étaient pas réservées aux momies. Les vivants se couvraient de breloques protectrices : de petites bandes de papyrus, avec quelques mots bizarres sans suite, avaient une force mystérieuse. On étudiait minutieusèment les songes, et des prêtres les interprétaient; plusieurs inscriptions racontent comment les dieux apparaissaient en rêve à Pharaon pour lui communiquer leurs volontés. La science des jours fastes et néfastes était, sous le nouvel empire, très développée. Un manuel du choix des jours, contenu au Papyrus Sallier IV, nous en donne un aperçu. On classait les jours d'après les événements mythiques qui s'y étaient accomplis. Certains jours, on ne pouvait se laver; d'autres, on ne devait pas entendre de chants joyeux; souvent il faut cesser tout travail, s'abstenir même de quitter sa maison; tel qui est né le 6 paophi, mourra d'ivrognerie, etc.
Relativement à la morale religieuse des Égyptiens, les sources sont très rares. Comme on Ta déjà indiqué plus haut, le rapport entre la valeur morale du défunt et la force de ses ressources magiques par-devant le tribunal des morts n'est pas clairement défini. L'élément magique de la religion était le grand obstacle à ce que la morale déterminât le sort des
individus dans Téternité. En général les Égyptiens aimaient la vie et détestaient la mort ; du moins dans les funérailles on chantait un hymne qui invitait à jouir de la vie et à s'amuser. Un conte, que nous a conservé un papyrus du moyen empire, met en scène un homme qui recommande de fuir le monde et se livre à un sombre pessimisme ^ Nous savons à peu près quelle idée les Égyptiens se faisaient de la vertu d'après les recueils de maximes morales, les lettres de remontrances des maîtres aux écoliers, les inscriptions funéraires biographiques et la protestation d'innocence du chapitre 125 du Livre des Morts. L'Egypte était un pays de population très dense où le sens de l'intérêt général et les sentiments de solidarité étaient développés par les conditions naturelles; Tinondation annuelle du Nil, dont toute vie dépendait, ne pouvait apporter un bien-être général que si chaque homme faisait toute sa tâche : aussi les Égyptiens étaient-ils un peuple discipliné qui mettait au premier rang les vertus et les devoirs sociaux. Dès la plus haute antiquité le droit y était rigoureusement défini. Des motifs religieux influaient aussi sur la vie : « Je n'ai pas fait ce que les dieux ont en horreur », dit le défunt devant Osiris : on entendait par là, par exemple, l'acte de se souiller dans un temple, de détruire les pains d'offrande, de déranger les processions, mais aussi le mensonge, le vol, l'usage des faux poids et des fausses mesures, etc.
L'obéissance vis-à-vis des parents et des gens instruits, le respect des anciens et des sages, étaient continuellement prescrits. L'application et la fidélité dans l'exécution des devoirs d'une charge étaient de grandes vertus. La littérature morale nous présente encore des pensées comme celle-ci : Dieu est l'auteur de toute prospérité, on doit chercher sa volonté et ne pas enfreindre ses commandements. Le défunt se vante souvent, sur sa stèle, d'avoir été le mari de la veuve, le père de l'orphelin, l'appui des faibles, d'avoir convoyé l'homme qui n'avait pas de barque.
La situation de la femme en Egypte était très relevée : on ne défendait pas la polygamie, mais elle n'était certainement pas habituelle. Il n'est question de harems que pour les rois. L'épouse paraît avoir possédé de tout temps une situation honorée et assez indépendante. On regardait les enfants comme une bénédiction de Dieu ; c'était un grand malheur qu'un mariage sans enfants, car qui pourrait veiller au culte funéraire? Les Egyptiens étaient en tout un peuple pratique, éloigné du romanesque et de la poésie ; la sagesse était plus vantée que la bravoure, et les vertus sociales étaient les plus appréciées. Rares sont les pensées comme celles qu'exprime le défunt Beka, à savoir qu'il avait porté Dieu dans son cœur. Les grands mots qu'on trouve sur les stèles funéraires, comme Erman la remarqué, ne sont guère que des phrases poétiques stéréotypées : mais elles nous montrent du moins que l'idéal moral, tel que les Égyptiens l'ont conçu, était assez haut.
l, Erman, Gesprdch eines Lebensmiiden mit seiner SeelCy Berlin, 1896.
§ 22. — Esquisse de révolution religieuse.
11 ressort de ce qui précède qu'il serait bien prématuré de donner une histoire du développement de la religion égyptienne. Tiele a fait récemment rhistorique de la mythologie : il s'est fort bien acquitté d'une tâche qui reste cependant très aventureuse. Nous nous bornerons à rappeler les traits les plus généraux du développement religieux en les plaçant dans leur cadre historique.
La religion, telle que nous la rencontrons dans les textes de la IV* dynastie, est déjà en quelque sorte achevée : le premier stade, le principal, qui mène de Tinconscience à la réQexion, est déjà à moitié parcouru. La théologie est à l'œuvre ; les dieux locaux les plus importants ne sont plus seulement des dieux locaux; ils sont déjà partiellement ordonnés en généalogies et en cosmogonics. Le syncrétisme est déjà en marche; toutefois on n'est pas encore arrivé à une représentation uniforme d'un dieu comme Horus. Les formes du culte étaient déjà vraisemblablement arrêtées, les rites funéraires et le culte des morts définis. La doctrine osirienne avait pris sans doute tout son développement, sans avoir encore éclipsé les vieux dieux funéraires. Les principaux dieux sont ceux-là même qui occupent, aux époques postérieures, la première place dans le panthéon égyptien. Il faut remarquer le culte de Râ, célébré par les rois de la V° dynastie, que les textes des époques postérieures ne mentionnent plus, et le culte du roi vivant, célébré seulement à cette époque dans l'Egypte proprement dite *. Les vertus morales et sociales que nous dépeint le très ancien papyrus Prisse sont celles qui sont en honneur aux époques postérieures.
Et cependant nous pouvons suivre une évolution de la religion égyptienne dans la suite des temps historiques : évidemment elle est moins extérieure qu'intérieure, mais une foule d'idées nouvelles furent mises en circulation, dans le vieux cadre maintenu avec un tenace instinct conservateur. La théologie aussi bien que les événements politiques ont agi concurremment pour hâter cette évolution. Des dynasties nouvelles ont avantagé les dieux de leurs villes natales, et les théologiens de ces villes se sont efforcés aussi d'englober dans leur doctrine les plus populaires et les plus importantes des autres divinités.
Dès le moyen empire nous trouvons certains dieux associés avec Râ : la théologie solaire empiète aussi victorieusement sur les cultes de l'Egypte méridionale; Sobkou et Amon deviennent alors Sobkou-Râ et Amon-Râ. La doctrine osirienne s'est, elle aussi, universellement imposée; Abydos est maintenant la ville sainte des adorateurs d'Osiris, et la plupart des stèles funéraires que nous possédons des Xll* et XIII* dynasties viennent de là; le nombre des stèles funéraires abydéniennes du nouvel empire
i. 'Dans son élude sur le Caractère religieux delà royauté pharaonique^ ch. VIII, Moret soulienl une opinion opposée, au sujel du culte du ro vivant.
LES EGYPTIENS 12i
sera de beaucoup moindre. Dans les sanctuaires provinciaux, les sacerdoces sont encore confiés aux princes des nomes; le culte local est avant tout entretenu par les communautés locales. Mais la théologie travaille avec méthode et étend son influence : le chapitre 17 du Livre des Morta est déjà pourvu d'un triple commentaire. Aucune influence étrangère ne se fait sentir encore : les conquêtes égyptiennes ne s'étendent encore qu'au sud, et la Nubie barbare ne peut agir sur une civilisation comme celle de l'Egypte. Tandis qu'auparavant les textes funéraires décorent les mur» des tombeaux, nous les trouvons souvent alors écrits sur les sarcophages en bois.
Le puissant empire des rois de la XIP dynastie s'écroula sous l'assaut des Hyksos venus d'Asie; de la religion de ce peuple nous ne savons rien. Le dieu égyptien Set fut leur dieu national. Il semble du moins que la civilisation égyptienne ait vaincu ses vainqueurs; sans doute, après le premier choc dévastateur, les institutions des Égyptiens furent respectées, des envahisseurs et en partie aussi leur religion. La domination des Hyksos n'a laissé sur celle ci aucune trace directe.
La guerre d'indépendance fut menée à bonne fin par Thèbes ; les rois thébains, qui enfin nettoyèrent toute la vallée du Nil des « pestiférés w étrangers, mirent au premier rang leur dieu Amon-Râ de Thèbes. Celui-ci est maintenant très clairement un dieu solaire, c'est la plus haute manifestation de la lumière céleste et le dispensateur céleste de la vie. Il a béni la guerre de l'indépendance : aussi a-t-il reçu de riches présents. Le chemin de l'Asie fut ouvert et invita aux conquêtes ; Amon reçoit sa bonne part du riche butin des Thoutmès et des Aménophis; d'où un accroissement rapide de son influence et de sa richesse. D'autres dieux s'identifient à lui : on le représente avec les attributs de Min et de Khnoum. Le sacerdoce d'Amon qui administrait les revenus du dieu, prit une influence véritablement prépondérante dans l'État. Mais le culte d'Amon-Râ, à son apogée^ fut pour un court espace de temps interrompu par une révolution religieuse, phénomène unique dans l'histoire de la civilisation égyptienne.
Le roi Aménophis IV, le fils du grand conquérant Aménophis III et de son épouse Ti, avait gouverné quelques années à peine, lorsqu'il commença à proscrire le culte d'Amon. Ce fut une réaction violente : le nom d'Amon fut effacé de partout, même des stèles privées; le roi changea son propre nom, qui renfermait le nom du dieu haï, en celui de Khounaton^ « la gloire du disque solaire ». La ville de Thèbes lui était antipathique» avec ses temples gigantesques en l'honneur d'Amon et sa population naturellement hostile à sa personne; aussi abandonna-t il sa résidence de Thèbes pour le site actuel d'El-Amarna, où il éleva une capitale fastueuse. II n'y eut pas dans cette révolution religieuse qu'un côté négatif, la réaction contre le culte d'Amon ; on voulut créer quelque chose de nouveau, constituer une doctrine monothéiste. Nous connaissons très imparfaitement cette doctrine; nos seules sources sont les inscriptions des tombeaux d'El Amarna. Le soleil était adoré comme dieu unique, sous le nom d'Aton, (( le disque solaire »; on représentait ce dieu comme un disque
solaire duquel partent des rayons terminés par des mains : aucune autre image du dieu n'était autorisée. Le seul texte relatif au culte d'Aton que nous connaissions est un hymne composé vraisemblablement par le roi lui-même; il atteste un vif sentiment de la nature et renferme de fort belles pensées. On a beaucoup discuté sur ce culte d'Aton; on a pensé à des influences sémitiques, mais cette opinion est sans fondement. Aton semble être une forme du dieu solaire d'Héliopolis ; il est mentionné avant le temps de Khounaton ; son grand-prêtre porte le même titre que le grandprêtre d'Héliopolis, et le dieu lui-même est nommé parfois « Râ » ou « Horus des deux horizons ». Les motifs qui ont amené le jeune roi à ce violent effort pour imposer le monothéisme comme religion d'État, ne sont pas clairement connus. Il est certain que sa mère fut une protectrice active du culte d'Aton; pour le reste nous devons nous contenter de conjectures. Des considérations politiques aussi bien que religieuses peuvent avoir provoqué la conversion du roi. La puissance des prêtres d'Amon était certainement menaçante, et l'on pouvait désirer, au double point de vue politique et religieux, assurer d'un seul coup Tuiiité religieuse du pays. Il est fort remarquable aussi que la révolution religieuse ait été accompagnée d'une direction toute nouvelle imprimée à l'art. Nous trouvons une interprétation plus libre et plus naturelle des sujets dans les objets d'arts et les fragments de décoration sortis des ruines d'El-Amarna. Le roi se fait représenter d'une façon très réaliste; les nombreux portraits de sa laide personne dans les dernières années de sa vie offrent le contraste le plus frappant avec une image des premiers temps de son règne où ses traits stylisés ne se distinguent pas de ceux de ses prédécesseurs. Il parvint, semble-t-il, à introduire dans tout le pays le culte d'Aton, mais son règne ne fut pas très long; avec lui tomba l'énergie fanatique de la révolution : il mourut sans laisser d'héritier mâle, et ses successeurs changèrent bientôt de politique vis-à-vis du sacerdoce.
La réaction se fit et domina toute la période suivante, celle de la XIX* dynastie. Amon-Râ redevient le dieu national de TÉgyptè et acquiert une puissance beaucoup plus grande qu'avant la révolution de Khounaton. L'école panthéistique, tout en conservant fidèlement le panthéon égyptien, s'efforce maintenant de favoriser la tendance religieuse à l'unité ; on atténue par des explications symboliques les formes de culte fétichistes. Le monde des morts lui-même est envahi par la théologie solaire; non seulement on fait d'Osiris un dieu solaire, mais une doctrine, qui se constitue à Thèbes, fait de Râ, comme nous l'avons montré plus haut, un Pharaon de tout le royaume des morts ; les notions primitives sur le ka sont abandonnées en pratique. Les relations avec l'Asie sont actives et la culture sémitique est en faveur sous le nouvel empire. Des milliers de prisonniers de guerre sémites sont traînés en Egypte, où se forme ainsi peu à peu une population sémitique considérable. Des divinités sémitiques sont aussi introduites en Egypte et reçoivent un culte particulier, surtout dans le Delta, sans cependant influencer réellement la religion égyptienne.
Les rois guerriers de la XIX' dynastie étaient très zélés à seconder le
culte des grands dieux principaux ; de plus en plus ce fut un devoir pour l'État d'entretenir les dieux et les prêtres. Les prêtres, surtout ceux d'AmoD-Râ, étaient les personnages les plus puissants du pays; les biens de main-morte s'étendaient démesurément. Le grand-prêtre d*Amon-Râ pouvait diriger à son gré un roi faible ; à la fin il s'empara de la couronne et la théocratie fut fondée. Sa durée ne fut pas longue : différentes dynasties du nord de l'Egypte arrivèrent au trône et forcèrent les fidèles d'Amon à chercher un refuge en Ethiopie. A ce moment les divinités de la Basse- Egypte gagnent en considération ; mais le culte d'Amon-Râ persiste partout. Plusieurs tentatives, venues d'Ethiopie, de plier à nouveau l'Egypte sous la théocratie orthodoxe, échouèrent; la royauté éthiopienne resta isolée, et la culture égyptienne qui dominait là ne put, à la longue, se maintenir intacte en face des éléments barbares. Dans l'oasis d'El-Khargeh se constitua, à l'époque récente, une nouvelle capitale du culte d'Amon ; les inscriptions des parties conservées du temple nous apprennent que la théologie monothéiste-panthéiste, avec Amon-Râ comme centre, s'y est développée. *
Une restauration commence maintenant; son début date, pour la Basse- Egypte, de l'abandon de Thèbes comme capitale, mais elle n'a été complète qu'avec la XXVP dynastie saîte. On prit en tout comme modèle les constructeurs des pyramides; on se sert de nouveau, sans toujours les comprendre, des vieux textes religieux. Le culte funéraire des rois de la IV* dynastie est remis en honneur, leurs pyramides sont restaurées, les anciens titres, oubliés depuis plus de deux mille ans, reviennent à la mode, l'art s'inspire de la discipline sévère et réaliste de l'ancien empire. C'est alors, probablement, qu'on codifia le Livre des Morts. Quant à la théologie, elle suivit son cours habituel. Cette restauration saîte est un des faits les plus remarquables de toute l'histoire de la civilisation égyptienne; c'est la meilleure preuve de l'esprit conservateur du peuple égyptien. Une révolution ou une évolution, qui se proposait de modifier les formes, n'avait pu réussir en Egypte; une restauration, comme fut celle-ci, s'imposa victorieusement.
Dès lors le développement national est terminé. Les Perses, les Grecs et les Romains furent, les uns après les autres, les maîtres du pays. Sans doute la religion reste intacte, mais la vie nationale souffre et, par conséquent, aussi la vie religieuse. Les textes de l'époque ptolémaïque et romaine n'offrent de neuf que les spéculations stériles d'un panthéisme mystique et incapable de progrès. Il faut remarquer que les dieux fils de deux des triades principales, Khonsou et Imhotpou, dépassent en crédit les dieux pères, Amon-Râ et Phtah. Des divinités étrangères, comme Bes, sont adorées partout, et Sérapis est particulièrement révéré. Les conceptions grecques n'ont exercé aucune infiuence sur la marche des idées égyptiennes. La religion égyptienne subsista nominalement encore pendant des siècles, mais elle avait perdu son importance pour le développement de la civilisation. Théodose P' mit fin à cette existence apparente: elle disparut avec le somptueux Sérapéum d'Alexandrie (391 ap. J.-C).
Par le D' Fribdhich Jerbhias (de Leipzig).
23. Remarques préliminaires. — 24. La Babylonie; sources de Thisloire de la religion babylonienne. — 25. Évolution de la religion babylonienne. Cultes locaux. — 26. Formation du panthéon babylonien et développement postérieur de la religion. — 27. Les dieux supérieurs du panthéon babylonien. — 28. Mardouk. — 29. Les autres grands dieux du panthéon. — 30. Les déesses babyloniennes, lètar. — 31. Tammouz et la descente d'Iàtar aux enfers. — 32. Assyrie. Centres de culte. Panthéon assyrien. — 33. Hymnes et prières. Idées générale» de la religion assyro-babylonienne. — 34. Le culte. — 35. Création et Déluge. Cosmogonie. — 36. La vie après la mort. — 37. Incantations et Démonologie. — 38. Légendes divines et héroïques.
§ 23. — Remarques préliminaires*.
Les peuples sémitiques du nord, les Babyloniens, les Assyriens, les Araméens et les Phéniciens sont étroitement parents de langage et de pensée. Leurs religions ont un noyau commun. Mais l'insuffisance de nos renseignements sur les religions araméenne et phénicienne ne nous permet pas de savoir quels sont exactement leurs rapports avec celle des Assyro-Babyloniens. Les destinées historiques des trois branches de la race ont fait que leurs religions ont évolué différemment. Les Assyro- Babyloniens, ayant fait effort vers l'unité politique, se sont donné un pan tliéon considérable et solidement construit. Les Araméens ont toujours été éparpillés; en quelques endroits seulement le culte s'est centralisé ; ils sont, en somme, aussi loin de Tunité nationale que de l'unité religieuse. Le développement historique et religieux des Araméens nomades est
I 1. BiBUOGRAPniB. — Renan, Histoire générale et système comparé des langues sémitiques,
1, 4* éd., 1864; Xouvelles considérations sur le caractère général des peuples sémitiques
\ et en particulier sur leur tendance au monothéisme^ 4859; — Scholz, Gôtzendienst und
j Zauberwesen àei den alten Heàrdem und den benachbarten Vôlkem, 1877; — W.-W.
j V. Baudissin, Studien zur semitischen Religionsgeschichte, 2 fascicules, 1876-1878; —
Fr. Baethgen, BeitrSge zur semitischen Religionsgeschichte, I, 1888; — \V. Robertson
l Smith, The religion o'f the SemUes, Burnett Lect., 1888-1889 (trad. ail. de Slùbe, 1899);
f — Tiele, Geschichte der Religion im AUerthum, trad. ail. de Gehrich, 1, 1896.
entouré d'obscurité. La religion s'est développée davantage en Phénicie. Nous en trouvons des formes stables dans les républiques isolées de la côte phénicienne. Les traits en sont peu variés ; ce sont des cultes locaux sans Uen. Mais de même que les Phéniciens, malgré leur éparpillement politique, avaient conscience de leur unité nationale, il est indéniable qu'ils ont eu un fond commun de conceptions religieuses, qui remonte à la préhistoire. Il est vrai qu'à l'époque où nous connaissons les religions araméenne et phénicienne, le naturalisme inférieur qui les caractérise trahit leur dégénérescence; cependant les éléments primitifs communs sont encore assez reconnaissables. L'attachement obstiné des Sémites à la tradition se montre ici dans toute sa force. La religion phénicienne remonte si haut que rétablissement du peuple sur le bord de la mer n*a eu sur elle aucune influence essentielle. Les dieux des Phéniciens ne sont pas, en effet, des dieux marins et n'ont primitivement aucun rapport avec la navigation.
Les textes trouvés à Tellel-Amarna nous ont ouvert un horizon nouveau sur les peuples sémitiques du nord. Ce sont des lettres échangées par les gouverneurs de Palestine et les rois de Babylonie avec deux rois égyptiens de la XVIII* dynastie. La Palestine, les villes phéniciennes et une grande partie de la Syrie étaient sous la domination ég}'ptienne. Le peu que nous apprenons de la religion par les noms propres, s'accorde avec les documents phéniciens qui sont beaucoup plus tardifs. Mais pour l'interprétation des faits et l'étude des influences, il est instructif de voir les gouverneurs phéniciens écrire à leurs maîtres égyptiens en babylonien. Donc, au XV* siècle, la civilisation babylonienne dominait dans toute l'Asie antérieure. Il est impossible que la religion n'en porte pas la trace. Ainsi les trois religions ont en commun le culte d'une divinité féminine, Istar- Astarté : nous saisissons ici l'influence de la Babylonie.
Le caractère commun des trois religions se montre dans le culte de leurs grands dieux. Renan a attribué aux Sémites une tendance au monothéisme, qui aurait été chez eux primitive. Or les témoignages de leur polythéisme se sont multipliés. La religion des Sémites est un naturalisme polythéiste. Mais il faut ajouter qu'entre toutes les religions elle se distingue par son sens de l'infini, du supraterrestre. Les cultes locaux des Babyloniens montrent, encore plus sûrement que ceux des Syro-Phéniciens, que les grands dieux étaient honorés comme des dieux célestes manifestés par les astres. U faut admettre que les dieux des cultes locaux, avant leur réunion en un panthéon, exprimaient, chacun à sa manière, la notion commune d'un dieu supérieur, maître des deux.
Les peuples sémitiques ont des termes communs pour désigner les dieux. Le mot el (ilu) désigne la divinité en général *. De la divinité relèvent toutes les forces terrestres et souterraines. Les dieux sont seigneurs et rois (Ba*al ou Melekh, Adon ou Marna) du ciel et de la terre, de la vie et do
1. On n'est pas d*accord sur rét]rmologie du mot, yraisemblablement il se rattache à one racine 'ûl ou 'aldk, être fort..
la mort. Les noms, comme Bel {Ba*at)^ sont des désignations générales de la divinité, et ne sont donnés que secondairem^[it comme nom propre à un dieu spécial, comme au Bel de Nippour. La divinité se manifeste dans les forces de la nature, bienfaisantes ou destructrices. Les religions sémitiques sont dominées par le sentiment de la dépendance absolue de l'homme à Tégard des dieux. Les dieux dispensent les biens de la vie, les reprennent lorsqu'ils sont irrités; mais la cause de leur colère est le péché. Tout appartient aux dieux; c'est pourquoi on leur doit un culte, et ce culte va jusqu'à Tabandon le plus complet du fidèle, jusqu'aux sacrifices sanglants de la Syro-Phénicie.
§ 24. — lia Babylonie. Souroes de rhistoire de la religion babylonienne*.
Descendus des montagnes d'Arménie, TEuphrate et le Tigre enserrent, dans leur cours inférieur, un pays bien arrosé et fertile, la Babylonie. Chaque année, au printemps, leurs eaux débordent et se répandent par une infinité de canaux. Un été accablant succède brusquement au printemps; l'hiver est pluvieux. Un peuple pacifique et industrieux avait mis à profit la fertilité du sol. Des villes florissaient, où prospéraient le commerce, les arts et les sciences. Si les Babyloniens ont été dépassés par les Assyriens dans les arts plastiques, ils restent les premiers, en Orient, par leur astronomie et leur droit. Les poésies des Babyloniens témoignent, comme leur cosmologie, si tôt développée, d'une imagination inventive.
C'est des ruines des anciens centres de civilisation que nous viennent nos documents sur le passé de la Babylonie. Ils remontent jusqu'au cin-
1. BiBLiooRAPHTB. — La Zcitschrift fur Assyriologie donne des bibliographies complètes. — Péiiodiques : Zeiischrift filr Keilschriftforschung de Hommel et Bezold, 1884- 1885; Zeitschrift fur Asst/riologie de Bezold, 1886 et suiv.; Transaclions et Proeeedings of the Society of Bibl. Archaology^ 1872 et suiv. ; The Babylonian and Oriental Record de Terrien de Lacouperie, 1886 et suiv. ; Beitrdge zur Assyriologie und vergleichenden semitischen Sprachwissenschafl de Delitzsch et Haupt, 1890 et suiv.; Revue sémitique de J. Halévy, 1893 et suiv.; John Hopkins University' circulars, — Ouvrages historiques de Hommel, 1885; Tiele, 1886-1888; Murdter-Delitzsch, 1891; Winckler, 1892; Duncker, 5* éd„ 1878; Ed. Meyer, I, {^^k\ Histoire ancienne ù& Maspero, 1895-1899.
— Pour les textes : KeilinschrifUiche Bibliothek hrsg. von Eb. Schrader, 1889-1901, t. I-VI.
— Sur la religion babylonienne, voir, outre les passages des travaux historiques cités plus haut et les articles des dictionnaires bibliques : Lenormant, La Magie chez les CfialdéenSy Paris, 1875; La Divination et la science des présages chez les Chaldéens, Paris, 1876; Hommel, Die semitischen Vôlker und Sprachen, 1883; Sayce, Lectures on the origin and growth of religion, 1888; Jensen, Die Kosmologie der Babylonier, 1898; Tiele, Histoire comparée des anciennes religions de V Egypte et des peuples sémitiques, trad. Collins, 1882; l^ii%, Babylonian Magic and Sorcery, 1896; Morris Jastrow, The religion of Babylonia and Assyria (Handbooks of the history of religions, II), 1898; Thompson, Reports of the magicians, 1900; Zimmern, Ritualtafeln. King, Babylonian religion and mythology, 1899; Schrader, Die Keilinschriften und das Aile Testament, 3* éd. par Zimmern et Winckler, 1902. — La question sumérienne est traitée & fond par Lehmann dans Samaéêumukin, KÔnig von Babylonien, 1892; Fr. Delitzsch, Die Entstehung des àltesten Schriftsystems, 1897-1898 ; Weissbach, Die sumerische Frage, 1898.
quiëme millénaire et nous donnent les bases d'une histoire exacte dès le quatrième. Nous avons donc des sources directes pour l'étude de la religion babylonienne. Pour les premiers siècles, les documents sont des dédicaces de temples, des sceaux, des reliefs, les inscriptions des palais, et les textes historiques des archives royales. Il faut y ajouter des documents juridiques et des documents sur la vie privée. Les textes provenant des archives des Sargonides, en partie encore inédits, fournissent une matière inépuisable à Thistoire religieuse. Asourbanipal (669-625), poursuivant une œuvre commencée par ses prédécesseurs, réunit les monuments littéraires conservés dans les archives des temples babyloniens, et les fit copier et traduire pour sa bibliothèque. Ce sont des traités astrologiques, des incantations, des oracles, des hymnes, des psaumes et des compositions épiques, puis, les listes de dieux avec l'indication de leurs surnoms, de leurs attributions, de leurs sanctuaires, les transcriptions idéographique et syllabîque de leurs noms. Avant le déchiffrement des cunéiformes, le principal de ce qu'on savait sur la religion babylonienne venait de l'histoire de Bérose, prêtre du temple de Bel à Babylone, qui vivait dans la première moitié du m* siècle av. J.-C, histoire dont Alexandre Polyhistor a conservé des extraits, et que Josèphe et Eusèbe ont en partie reproduite. Les textes cunéiformes ont démontré la sûreté de ses informations. Les données bibliques ne sont pas non plus sans valeur. Les auteurs grecs, Bérose excepté, n'ont qu'un intérêt secondaire. On sait depuis longtemps que l'histoire perse de Ctésias est sans autorité. La question de l'origine sumérienne' de l'écriture et de la civilisation
i. La forme sous laquelle l'ancienne littérature de la Babylonie nous est parvenue soulève un problème qui attend encore sa solution déflnitive. Les textes assyro-babylooiens sont écrits partie phonétiquement, partie idéographiquement. Les signes ont. outre leurs valeurs syllabiques, une ou plusieurs valeurs idéographiques. Parmi les textes religieux recueillis par Aàourbanipal et ses prédécesseurs, et parmi les plus anciens documents historiques, on en trouve qui sont écrits complètement en idéogrammes. Les signes idéographiques sont déterminés grammaticalement par des préfixes et des sufflxes. Aàourbanipal fit ajouter à ces textes une « traduction • interlinéaire. La langue est désignée, dans les textes mômes, comme étant celle de Sumer et &Accad,Ces noms désignaient à l'époque historique une partie de Tancien empire de la Babylonie. — Tandis que la plupart des savants concluent des textes en question à l'existence d'un peuple suméro-accadien antérieur aux Sémites, qui aurait été peu à peu supplanté et absorbé par des envahisseurs sémitiques, M. J. Halévy soutient que la civilisation des rives du Tigre et de TEuphrate est une civilisation primitive et sémitique et que la prétendue langue sumérienne n'est qu'un système artificiel d'idéogrammes enseigné et transmis dans les écoles sacerdotales, comme un moyen de maintenir l'influence des prêtres. Il appuie sa théorie sur des arguments linguistiques dont la justesse est contestée par ses adversaires. Quelques partisans de l'existence d'une langue sumérienne sont d'accord avec Halévy pour reconnaître que tous les textes conservés, môme les plus aodens, portent les traces d'une influence sémitique, et qu'il n'existe pas un seul texte sumérien pur. L'influence sémitique serait encore manifeste dans la formation des idéogrammes composés;. des mots que l'on avait considérés comme des emprunts au samérieo seraient purement sémitiques. L'argument le plus important en faveur de l'hypothèse d'une langue et d'un peuple sumériens est que les signes de l'écriture ont une valeur phonétique primitive que l'on ne peut dériver de racines sémitiques que dans un très petit nombre de cas. — On avait déjà soupçonné qu'à l'origine de l'écriture cunéiforme il y avait une pictographie. C'est une confirmatian de cette hypothèse que Fr. Delitzsch a récemment apporté dans son travail sur l'origine et la composition des cunéiformes babyloniens. (Ck>mmunication à l'Académie des sciences de Leipzig,
peut-être laissée de côté. Aussi loin que remontent les inscriptions, nous trouvons en Babylonie une domination sémitique, une civilisation sémitique, une religion sémitique. L'évolution politique de la Babylonie qui s'achève par la réunion de ses divers centres de civilisation sous le sceptre de Hammourabi, vers la fin du troisième millénaire, permet d'entrevoir la marche parallèle de son évolution religieuse; mais nous trouvons déjà ie panthéon à peu près formé dans les plus anciennes inscriptions de Telloh. Ni l'invasion élamite, vers 2300, ni les six siècles de domination cosséenne au deuxième millénaire n'eurent d'influence notable sur le caractère de la religion babylonienne. La transcription idéographique des noms de dieux ne prouve pas leur origine étrangère. Les noms de deux des principales divinités babyloniennes, Ea et Ninib, sont toujours écrits idéographiquement, et Ton ne saurait en déterminer sûrement la prononciation. D'autre part, les changements des noms divins et de leur orthographe s'expliquent par les vicissitudes politiques qui déplacent les centres de culte et font disparaître les caractères spécifiques des cultes locaux supplantés. Quand bien même on pourrait démontrer que quelques-uns des idéogrammes divins ont été primitivement des noms de dieux sumériens, on ne pourrait rien en conclure, sinon que les envahisseurs sémites les ont reçus avec l'héritage de l'écriture et de la civilisation, et qu'ils ont identifié, peut-être pour des raisons tout à fait légères, leurs divinités avec celles du peuple conquis. Il est vrai qu'il est un point sur lequel la religion babylonienne diffère essentiellement des autres religions sémitiques de l'Asie antérieure et où l'on pourrait voir la marque d'une autre race : nous trouvons dans la religion babylonienne, dès les origines, à coté du culte des dieux tel que les autres religions sémitiques le présentent, un grand développement de la croyance aux esprits et des pratiques correspondantes. C'est une forme inférieure du culte, qui vit à côté des autres. Déjà Goudéa proteste contre elle (voir § 37). Quant à l'astronomie babylonienne et à la confusion des idées théologiques et astrologiques, il vaut la peine de remarquer une chose; c'est que le pays de Sumer etd'Accarf, avec la cité sacrée de Our, était précisément la Chaldée proprement dit; or la tradition biblique désigne de préférence comme pratiques chaldéennes la magie et le culte des étoiles. Ici aussi la tradition pourrait avoir raison.
développée dans Pouvragecité plus haut : Ueber die Entslehung des àUesten Schriflsystems.) Le résultat de son explication des signes est que si leur signification primitive correspond au sens des mots sémitiques qu'ils peuvent désigner idéographiquement, les racines de ces mots ne correspondant pas aux valeurs syllabiques des signes. Ainsi un signe qui est, dans sa forme archaïque, l'image du croissant de la lune a la valeur phonétique SI et il est rendu en assyrien par le verbe napâfiu, se lever (en parlant d'une étoile); or il n'y a pas de racine sémitique ayant ce sens que Ton puisse rapprocher du son SI. En conséquence, Fr. Delitzsch est revenu à Thypothèse, adoptée par lui tout d'abord, d'une langue sumérienne non sémitique.
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§ 25. — Évolution de la religion babylonienne. Cultes locaux.
La religion babylonienne est un naturalisme polythéiste; c'est la religion d*un peuple agriculteur vivant dans un pays d'une fabuleuse fertilité. Le cours journalier des astres et le retour annuel des saisons sont la source de toutes les joies et de tous les espoirs. Le soleil et la lune étaient la manifestation des dieux qui, du ciel, régnent sur la terre et répandent la vie; au soleil et à la lune s'associe, dans la religion des Babyloniens, l'astre qu'ils voyaient les accompagner l'un et l'autre, l'étoile du matin et du soir. L'observation des forces de la nature est d'une nécessité vitale pour un peuple qui vit de la nature. Pour les peuples sémitiques, c'est dans les forces de la nature que se révèlent les divinités. Les temples sont rimage de leurs demeures célestes. Les dieux sont les maîtres des hommes, fixent leur sort, donnent et conservent la vie ou la détruisent; ils sont les souverains et les rois du pays, et aussi ses protecteurs. La thèse, très en faveur, qui veut que la religion babylonienne ait eu primitivement un caractère sidéral, est réfutée par le témoignage des cultes locaux. L'argument qu'on tire de la forme étoilée du signe de la divinité {ilu), est sans valeur. Ce signe peut être tout aussi bien le symbole des régions célestes et représenter l'idée de la souveraineté des cieux. En fait, les traces des cultes locaux nous indiquent que c'était précisément, dans la plupart des cas, un maître des cieux qu'on adorait. Tels sont, dans la Babylonie du nord, le dieu solaire de Sippara; le Bel de Nippour; le dieu du soleil printanier, Mardouk, à Babylone; peut-être aussi le Nebo de Borsippa auquel est attribuée la croissance des moissons. Nergal, dieu de Kouta, était aussi à l'origine, un dieu céleste ; comme dieu de la chaleur destructive du soleil qui dessèche, il est devenu plus tard dieu du monde souterrain. Dans la Babylonie du sud, le maître des cieux est le dieu lunaire d'Our; ce dieu ne perdit jamais complètement son caractère primitif, et plus tard on le trouve désigné sous le nom de « grand Anou », c'est-àdire de maître des cieux. Les principaux dieux solaires ont eu le même caractère : Ninih (Ningirsou) de Sirpourla, et le dieu solaire de Larsa. Agané au nord, Ourouk au sud, sont unies dans le culte de la reine des deux, létar, l'étoile du matin et du soir qui conduit les forces bienfaisantes et créatrices de Ja nuit. Seul le culte d'Eridou et son dieu Ea font exception. Ces dieux supérieurs des cultes locaux peuvent avoir été primitivement très semblables les uns aux autres. Même réunis dans le panthéon babylonien, où ils sont tous subordonnés à un dieu unique et rarement mentionné, Anou, le souverain maître des dieux, ils laissent voir encore leur caractère primitif; chacun d'eux correspond à l'un des différents aspects du soleil. Istar seule ne change pas.
A côté du dieu suprême d'une cité se trouve presque toujours une divinité féminine, son épouse. Ces divinités féminines paraissent avoir joué un rôle plus important à l'origine que dans la suite; elles devinrent de simples doublures des divinités masculines, participant à leur puissance
■ISTOIRB DIS RBUOIOMS. 9
et à leurs honneurs. Dans les inscriptions de Goudéa, Baou, la terre-mère, l'épouse de Ningirsou, est souvent invoquée. La fête du nouvel an qui est consacrée à ces déesses semble être la fête de leurs épousailles ; on leur offrait des cadeaux de noce. Istar fait exception; elle a toujours eu un culte indépendant. — Les déesses babyloniennes sont des symboles des forces créatrices de la nature, des déesses de la fertilité, des divinités mères de la terre opposées aux dieux du ciel.
La question de savoir si les sanctuaires de la Babylonie du nord sont antérieurs à ceux de la Babylonie du sud est insoluble. Des témoignages historiques sûrs nous montrent qu'il y avait un royaume unifié dans la Babylonie du nord aux environs de 3800, mais des renseignements plus précis font défaut. Parmi les villes les plus importantes on compte Sippar et Agané, Nippour et Babylone, et plus tard Kouta.
A Sippar, la capitale des premiers souverains de la Babylonie septentrionale, le dieu du soleil, Samai, a été adoré dans son temple, « la Maison du soleil )), depuis les origines jusqu'à la fin de l'histoire babylonienne. Un monument, de basse époque, le montre trônant dans son temple. Devant lui, sur l'autel, est un grand disque du soleil; au-dessus de lui, la lune et deux étoiles, peut-être le symbole dlstar, étoile du matin et du soir. Son épouse est Aa, la déesse qui répand la vie, la déesse de l'humanité. Dans la ville voisine, Sippar d'Anounit, on honore une déesse identique à lélar^ Anounit^ Tétoile du matin, sous sa double figure de déesse de la fertilité et de déesse de la guerre. Le sanctuaire le plus ancien de cette déesse est celui d'Agané, qu'il faut chercher non loin de Sippar. Cette ville est-elle identique avec Sippar d'Anounit? C'est douteux, bien que le temple ait le même nom dans les deux villes. En tout cas, il est à remarquer qu'Anounit est aussi désignée comme épouse du dieu èamas.
Les décombres du temple de Bel à Nippour nous ont rendu de nouveaux documents, à la suite des fouilles de l'expédition américaine. L'importance de Nippour date des souverains du royaume de la Babylonie méridionale qui restaurèrent le temple et le culte. C'est le siège le plus ancien du culte de Bel, dieu des forces atmosphériques. Les démons de la tempête sont ses serviteurs et ses messagers. A côté de lui est honorée son épouse, Beltis, la souveraine, la mère, la déesse de la terre.
Babylone n'apparaît encore qu'au second plan; Borsippa, la ville sœur, ne se développe aussi que plus tard, et dans l'étroite dépendance de Babylone, d'où il résulte que le dieu solaire de Babylone, Mardouk, est le père de Nebo, le dieu solaire de Borsippa. Beaucoup de traits du culte de Bel à Nippour ont passé au culte de Mardouk. L'épouse de Mardouk est Çarpanit, la déesse de la force vitale. Peut-être est-elle la personnification de l'aurore.
Le culte de Nergal à Kouta est plus ancien. Nergal, à l'origine divinité solaire, a été de bonne heure, ainsi que son épouse Allatou, afifecté au monde souterrain. Cet enfer, considéré comme ville des morts, est nommé Kouta, du nom de la ville de Nergal. Mais, même alors, Nergal et Allatou restent des divinités créatrices de vie et de fertilité.
Les cultes locaux de la Babylonie du sud ont été au début plus impor-
tants et leur influence a été durable. Our en est le centre. C'est là qu'est adoré 5tn, le dieu de la lune, sous le nom de Nannar, le flambeau. On l'appelle le premier-né de Bel, mais il est le premier des dieux. Il apporte la lumière dans la nuit obscure; il est « le taureau puissant] d'Anou (le ciel) », le dieu créateur. Sur un sceau babylonien archaïque, provenant d'Our, on le représente assis sur un trône ; au-dessus de lui plane le disque de la lune. La lune a, suivant les idées sémitiques, plus d'influence sur la croissance des êtres que le soleil qui souvent consume et détruit. Son épouse Nanna est la grande souveraine. Son temple s'appelle la maison des deux. Plus tard, elle est confondue avec Istar. Plusieurs fois, Our a cédé l'hégémonie à Larsa avec son culte du soleil, et à Nippour ; mais la ville du dieu de la lune a conservé son importance religieuse primitive, et son influence a rayonné sur la religion de la Babylonie septentrionale.
Les fouilles de Sirpourla (Telloh) nous ont donné les plus anciens monuments des cultes de la Babylonie du sud. On suppose que Sirpourla est l'ancienne Lagas. Les inscriptions nous font connaître un culte déjà développé et un panthéon déjà nombreux, à l'époque des patesis (rois-prêtres) de Sirpourla, vers 2800. La divinité locale de Sirpourla est NINIB (NIN, GIR, SOU), dieu solaire et guerrier, dieu des armes et des combats. A côté de lui, honorée dans une fête particulière au commencement de l'année, est son épouse Baou, la mère des dieux, la dame bienveillante, la flUe d^Anou, seigneur des cieux. Une déesse des eaux, Nina, déesse de la fertilité, sa sœur, plus tard confondue avec Istar, est honorée à l'égal de Baou.
Le dieu local d'Ourouk était le dieu des cieux, Anou, avec sou épouse Anatou. Mais la tradition parle presque exclusivement du culte de l'Istar d'Ourouk, qui p<»rte le nom de Nana, Elle y est adorée comme déesse de rétoile du matin, et, comme telle, est appelée souveraine des cieux. Son temple s'appelle la maison des cieux. La parenté du culte de Nana à Ourouk avec le culte d'Anounit à Agané est très frappante. Comme héroïne de la légende de Gilgames (voir § 38) on trouve la déesse représentée sur des cylindres babyloniens archaïques. C'est une déesse de la guerre' et des forces vitales de la nature, comme Anounit d' Agané. Seulement, dans Nana d'Ourouk, le caractère de déesse de l'amour sensuel est plus apparent, et, en conséquence, elle est représentée comme funeste et pernicieuse.
Le culte de Tammouz, comme dieu solaire, semble aussi être primitif à Owouk.
La ville la plus méridionale de la Babylonie est Eridou. Il est très vraisemblable qu'Eridou fut fondée sur le bord de la mer, ou dans son voisinage immédiat. C'est là que se célébrait le culte du dieu des eaux, Ea, le dieu bienfaisant, qui habite dans les profondeurs de la mer et garde la sagesse insondable. Dans aucun des cultes locaux, celui de Mardouk mis à part, la divinité n'est restée aussi étroitement attachée à son sanctuaire primitif et aussi inséparablement unie^avec lui dans les idées populaires, qu'à Eridou. Ce fait, joint aux autres, incline à penser qu'Ea a dû être primitivement un dieu des eaux, sans rapport avec les autres cultes locaux des divinités solaires. L'eau se [mêle]à la (terre dans
une union féconde; Damkina, épouse d*Ea, est la dame de la terre, et en tant qu'époux de Damkina, le dieu créateur de la mer porte aussi le titre de seigneur de la terre. Eridou, la ville sainte, est, comme Our, au premier rang des antiques sanctuaires.
§ 26. — Formation du panthéon babylonien et développement postérieur de la religion babylonienne.
Au troisième millénaire, avec Tunification de la Babylonie du nord et du sud, se fait celle du panthéon babylonien. Mardouk, le dieu de Babylone, s'élève au rang de maître du ciel et de la terre, des dieux et des hommes. C'est à la suite d'un phénomène que nous pouvions déjà constater dans la formation du panthéon de Sirpourla, dans la migration du culte de Sin du nord vers le sud, et dans les changements du rang de Mardouk. Les généalogies variables des dieux relQètent des relations politiques ; il en est de même de l'étroite parenté de cultes comme ceux d'Agané etd'Ourouk. A côté de la religion officielle des prêtres et des monarques babyloniens, les cultes locaux ont conservé leur ancienne autorité. Les gens de Kouta, transplantés à Samarie, y apportent leur Nergal, et ceux de Sepharvaim associent leur culte du soleil au culte de Moloch.
D'autre part, l'histoire politique de Babylone montre quelle influence énergique et profonde le sacerdoce était capable d'exercer. Il a élevé Mardouk au rang de dieu suprême de l'État, à une époque où les dieux étaient depuis longtemps classés suivant une hiérarchie traditionnelle. Il ne pouvait plus faire d'un dieu local le premier des dieux, mais, par l'infiltration du culte, par la diffusion d'une mythologie populaire où domine Mardouk, il a fait de lui le plus puissant des dieux. Un élément, qui va sans cesse se fortifiant dans la théologie babylonienne, doit être considéré comme purement sacerdotal, à savoir l'association de représentations cosmologiques et astrales à celle des dieux. Sin, Samas, Istar sont à l'origine des dieux de la nature; le soleil, la lune et la Vénus planétaire n'en sont que les manifestations; plus tard èamas, Sin et Istar sont incorporés au soleil, à la lune et à l'étoile de Vénus. Ainsi les planètes sont réparties entre les grands dieux; le récit de la création du monde raconte que Mardouk assigna aux trois grands dieux une demeure dans le palais du ciel, apprêta au ciel les « stations des grands dieux )), et fit les étoiles à leur image. Très souvent, nous rencontrons dans les incantations des éléments sidéraux. Des hymnes-incantations d'époque récente s'adressent à des divinités astrales inconnues. Le peuple est resté étranger à ce côté de la religion sacerdotale. Même dans les écoles de prêtres, on constate, au sujet de l'identification des dieux avec les étoiles et du rapport des dieux avec les points du ciel qui leur sont assignés, une hésitation perpétuelle. Un des modes de répartition, non le plus usité, s'est transmis jusqu'à nous dans les noms des jours de la semaine : èamas, le soleil; Sin, la lune; Nergal, Mars; Nabou, Mercure; Mardouk,
LES BABYLONIENS ET LES ASSYRIENS iZZ
Jupiter; Istar, Vénus; Ninib, Saturne. Le rang des dieux -babjioiuen^ est encore déterminé dans les écoles sacerdotales par le nombre sacré qu'elles affectent à chacun des douze grands dieux.
Sur la création, les idées varient. Nous avons un système de cosmogronie savant qui est en rapport étroit avec la théologie astrale. Mais celui là même contient beaucoup d'idées primitives. Les mythes de la création et du déluge et les mythes des incantations ont pour fondement des idées populaires. Tel est le mythe d'Etana (voir § 38). A côté du culte tles dieux, la croyance aux démons a conservé toute sa force. Les morcetuix liturgiques qui servent d'incantations sont bien plus nombreux que les hymnes et montrent combien la croyance aux démons et à la magie était profondément enracinée.
A partir du soulèvement des Chaldéens, aux environs de 1 lOD, le;^ sources pour l'histoire de la religion babylonienne deviennent très rares. Cependant les inscriptions des rois d'Assyrie fournissent une compensation. Le panthéon, à la tète duquel est Mardouk, reste tel quel don^ leiisemble; seulement il se perfectionne. Mais plus on avance, plus s accuse, au travers du foisonnement du polythéisme, la tendance monarchi(|ue de la religion babylonienne. Le fait ressort des inscriptions royales de Nnbou chodonosor et de Nabonid, autant que du témoignage des noms pïiïprm que nous trouvons en nombre considérable dans les documents jur^iif|ues.
§ 27. — Les dienx supérieurs du panthéon babylonien.
A la tête du panthéon babylonien, nous trouvons la grande triade : Anou, Bel, Ea, dieux du ciel, de la terre, et du monde souterrain < La coriception naturaliste de l'origine s'y reflète encore : Anou, le maître des cieux. Bel, le maître de la terre et des forces naturelles qui s'exercr^rit h la surface, tous deux unis au dieu marin d'Eridou, dont relèvent toutes les forces souterraines, mystérieuses et merveilleuses, et qui liobite les profondeurs de l'Océan, correspondent à la représentation des trois por ties du monde. Mais Anou et Bel sont déjà des étoiles pâlissantes. Ils sont toujours placés avec une révérence religieuse avant tous les autres dieux, et les divinités qui travaillent pour l'humanité se tournent loujoury vers eux avec le même respect, mais il ne reste guère d'eux que le nom. Us sont trop haut et trop loin. Leur action sur le monde s'exerce par rinter médiaire des autres dieux, en particulier de Sin, le fils d'Anou; par les divinités stellaires, qui donnent avec leur lumière la vie et la prospérité; par le dieu du temps, qui, avec ses serviteurs, souffle sur la terre, fertili* sanl et détruisant, comme l'antique Bel; par Istar, la reine des cieux et la souveraine de la terre. Seul Ea conserve dans le culte une place nu pre mier rang; sans doute Mardouk et Gibil, le dieu du feu et d'autres dieux agissent pour lui et « révèlent sa sagesse », mais il demeure encore le dieu des sources de vie insondables et inépuisables du monde inférieur, le dieu qui les a créées et les alimente.
La triade se rencontre déjà dans les inscriptions de Sirpourla. Anou est, dans les inscriptions de Goudéa, sans autre désignation, le maître des cieux, le père de Baou. Il est le maître, le père des dieux. Nombre de dieux sont les fils d'An ou. La notion abstraite de divinité s'exprime à Taide de son nom, anoutou. Tous les dieux doivent obéir à son ordre, ils se tournent vers lui dans les circonstances difficiles. Mais on ne le voit jamais agir. Dans le poème de la création, il cherche, par des promesses de suprématie céleste, à décider un autre dieu aux entreprises dangereuses ; ainsi, dans rhistoire du déluge, dans la légende de Toiseau de la tempête Zou, qui enlève au dieu du soleil les tables du destin, et dans celle d*Adapa, qui a cassé les ailes du vent du sud, enfin dans le mythe astral de la lune opprimée par les sept mauvais esprits (éclipse de lune). Dans le poème de la création *, la triade est sans doute issue d'un couple divin antérieur, et la délibération des dieux, qui précède le combat contre Tiamat, est conduite par l'ancêtre Ansar; mais lorsque Tiamat veut élever son époux Kingou au-dessus de tous les dieux, en même temps qu'elle lui remet les tablettes du destin, elle lui confère la dignité à! Anou. Une tentative infructueuse faite par Anou contre Tiamat sert à rehausser la victoire de Mardouk auquel, en récompense, sont remises les tablettes du destin ; mais quand on lui délègue la souveraineté, on lui dit : « Ton commandement est sans égal, ton ordre est Anou ». Dans le récit du déluge, Anou décide, avec Bel et les divinités solaires destructrices, l'anéantissement de l'humanité. En réalité l'auteur du déluge est Bel. Mais les dieux, devant le flot qui monte, s'enfuyent effrayés vers le ciel A' Anou, Un hymne-incantation à Anou appelle « le maître des cieux, qui explique les présages et les songes ».
Bel a dans les inscriptions le nom de « seigneur de la terre, dont l'ordre est inflexible ». Son temple est, conformément à l'idée que l'on se faisait de la terre, appelé la maison de la montagne. Les anciens rois babyloniens tiennent leur royauté de Bel, qui les a appelés au trône". C'est à lui qu'appartient la domination de la terre et des hommes qui l'habitent. Les forces que personnifient les démons lui sont particulièrement soumises, il est « le roi de tous les génies de la terre ». Ck)mme maître des hommes, il est le seigneur (bel) qui fixe leur destin et, en particulier, l'heure de leur mort. Il a comme tel le caractère ambigu, bien sémitique, de dieu bienfaisant et de dieu destructeur.
Bel n'est pas seulement le dieu atmosphérique de la tempête soufflant aveuglément; c'est ce que montre le récit du déluge. Les crimes de l'humanité sont la cause de sa rage destructrice. Voici comment Oum-napiitim^
1. Pour la place que les dieux occupent dans les mythes de la création et du déluge,, il faut se reporter à la description d'ensemble du § 35. Les deux mythes, il faut l'indiquer ici expressément, datent, dans la forme où ils nous sont parvenus, de Tépoque où le panthéon babylonien avait reçu son complet développement.
2. La même conception s'est maintenue jusqu'à l'époque de l'empire assyrien. Les rois assyriens commençaient les fêtes du couronnement par une cérémonie dans le temple de Bel, souverain de Babylone. Bel est ici Mardouk, qui a hérité de l'ancien culte.
le Noé babylonien, explique à ses concitoyens la construction de l'arche : « Comme Bel me hait, dit-il, je ne veux plus demeurer dans votre ville; sur la terre de Bel je ne reposerai plus ma tête ». De même qu'il donne la pluie qui répand les bénédictions, Bel peut aussi lancer contre les hommes le flot destructeur. Quoique les autres dieux aient pris part à la délibération, c'est Bel qui a décidé le déluge : il voulait détruire l'humanité tout entière pour la punir de ses péchés et il s'irrite qu'un seul ait échappé. Ainsi il apparaît comme un dieu brutal et destructeur, qn'Ea n'apaise, au sujet de Oum-napiêiim, sauvé des eaux, qu'en lui énumérant de nouveaux fléaux dont il pourra punir les pécheurs, peste, famine, animaux sauvages. Mais le même Bel devient bienfaisant pour Oum-napiëtim et sa femme; il les bénit et leur assigne pour demeure l'île des Bienheureux.
Il est conforme à la conception de son influence sur toutes les forces créatrices de la nature, que Bel soit appelé le père de Sin, âamaâ et lâtar dans le mythe astral des sept mauvais génies. Mais le titre de (( fils de Bel » semble être donné de préférence à Sin.
Ea, le bienfaisant, est le troisième dieu de la grande triade divine. La prononciation de son nom n'est pas encore certaine * ; il s'appelle déjà chez Goudéa le dieu du monde inférieur; il est le roi d'Eridou, le lieu pur; il disx>ense la sagesse. Les deux choses se tiennent étroitement. Ea habite les profondeurs de l'eau et, à ce titre, il dispose des sources souterraines, d'où sortent les ruisseaux et les fleuves qui fertilisent la terre. Une porte de la ville de Sargon s'appelle : a Ea a ouvert ses sources ». Il porte luimême le nom de « seigneur des fleuves ». Aussi n'est-ce pas par usurpation sur le domaine de Bel qu'il est appelé dieu de la terre, en tant que dieu de la fertilité venue des sources. Les titres dont il est paré dans les hymnes, « seigneur de vie, source de toute vie, seigneur des naissances », conviennent à cette idée de son pouvoir. On l'appelle « maître de l'humanité, créateur de l'homme », ou encore « le créateur », d'une manière générale, « le créateur de Tunivers, le créateur des dieux i», dans les noms propres : Ea-epei-ili et Ea-ilouti-ibnU Toutes ces désignations sont d'accord avec cette conception primitive que la force créatrice, qui éveille la nature à la vie, doit sommeiller dans les profondeurs de la terre. C'est là que sont cachés les secrets. Ainsi Ea est le seigneur de la sagesse mystérieuse et insondable. Sa demeure dans TOcéan s'appelle « la demeure de la sagesse ». L'eau purificatrice est son élément. Toutes les forces magiques sont sa propriété (voir § 37) ; il se révèle dans les songes. Il est le conseiller des dieux et des hommes, qu'il instruit avec bienveillance, car il aime l'humanité. Comme il habite dans les profondeurs, tous les métaux précieux sont à lui; il est le protecteur des forgerons et des artistes. Les
1. Le nom est toujoui^ écrit idéographiquement. Il s'appelle *X6ç chez Damascius. Peut-être son nom était-il écrit sous forme de rébus, pour des raisons religieuses, car le nom d*Ea est le grand mystère, inexprimable, des incantations; ce nom qui, dans les rites de l'incantation, était écrit sur le réchaud, avait la plus grande vertu magique. Les dieux eux-mêmes ne connaissent pas le nom d'Ea.
outils viennent de lui, sa science apprend à les utiliser; ainsi il est le dieu de tous les arts et de toutes les sciences, de tout travail manuel, le vrai dieu de la civilisation. Il est naturellement le protecteur tout spécial des marins ; Sennachérib, avant de s'embarquer, jette dans la mer, comme offrande, un poisson d'or et un vaisseau d'or. Tous les traits de sa figure se retrouvent dans le récit du déluge. Ea sauve Oum-napistim dans un bateau. Il apprend à Oum-napi§tim, dans un rêve, la délibération des dieux, et lui indique les mesures exactes de l'arche à construire. Bel se doute aussitôt de la chose : « Qui donc, sinon Ea, pourrait en faire autant? Mais Ea est capable de tout. » Ea sait aussi l'apaiser.
Il est très vraisemblable que le récit de Bérose sur l'homme-poisson Oannès et sa description d'un dieu couvert d'écaillés s'appliquent à Ea. Le poisson est son symbole; dans la cosmogonie savante, il est remplacé par un bouquetin à queue de poisson. Bérose raconte que, tous les matins, Oannès sortait des flots de la mer pour instruire les hommes, les amener à cultiver les champs, à construire des villes et des temples, à exercer les arts et les métiers, et que, le soir, il retournait dans la mer *. A vrai dire, le récit semble envelopper un mythe solaire : c'est le soleil qui émerge de l'océan et se replonge dans l'océan. Mais Ea peut avoir été confondu dans le mythe avec son fils Mardouk, le soleil printanier émergeant des flots. Comme il était « le seigneur des incantations », son culte ne pouvait pas passer au second plan, comme celui d'Anou et de Bel. En fait cependant il agit aussi rarement qu'eux.
A côté d'Anou, Bel et Ea, il y a une seconde triade : Sin, Samas et Istar, ou Sin, ëamas et Ramman. Avec eux apparaît l'action des divinités célestes sur la nature.
Sin, le dieu de la lune, avec son astre qui éclaire la nuit, passe toujours avant le soleil. De même, chez les peuples sémitiques, on compte le jour à partir du coucher du soleil. De bonne heure Sin passa pour le père de âamas et d'Istar. Goudéa dit de lui que (( personne ne révèle son nom ». Dans un hymne d'Our, il est dit que Sin « n'a pas de juge au-dessus de lui. » Il est supérieur à èamas, le juge. La place élevée qu'il occupe parmi les dieux est marquée dans le même hymne par les noms de « grand Anou^ père des dieux et des hommes et de tous les êtres vivants ». En première ligne, il est le dieu de la végétation. C'est par son ordre que croissent les plantes et que les troupeaux se multiplient. Il est, dans sa beauté majestueuse, le prototype de la dignité royale; il porte la tiare royale, une couronne ornée de cornes, à l'image du croissant de la lune. Comme flambeau [Nannar) et comme roi, il porte, aux peuples ainsi que èamas, le droit et la justice. Mais les idées astrales ont plus profondément modifié la figure du dieu de la lune que celle de §amas. Le mythe astral de l'éclipsé de lune, qui raconte l'oppression du dieu de la lune par les sept mauvais génies et sa délivrance par Mardouk, a un caractère populaire. Les titres
1. Xisouthros, sauvé du déluge, déterre & Sippara les tablettes où renseignement du dieu est gravé.
contenus dans Thymne ci-dessus : « Celui qui se fait lui-même », et (c le fruit qui croit de lui-même », ont une signification purement sidérale et s'appliquent à la croissance de la lune. Il est surprenant que, dans la Création et le Déluge, Sin disparaisse tout à fait. Dans la Création, il n'est mentionné que comme divinité astrale régnant sur la nuit et qui, par la croissance et la décroissance de sa couronne, marque les divisions du
Bien que Samaâ, le dieu du soleil, soit placé dans la hiérarchie divine au-dessous de Sin, son père, il est, en tant que dieu de la lumière du jour, Tami préféré et très honoré des dieux et des hommes. Il prend part avec Sin à l'œuvre du réveil annuel de la terre à la fécondité. Plus tard, mais beaucoup moins que chez Sin, son caractère sidéral s'accuse. Son éclat, sa marche victorieuse à travers le firmament sont décrits avec beaucoup de poésie. Mais, malgré tout ce déploiement d'images, il reste toujours le dieu transcendant, trônant au ciel, qui entre tous est une divinité morale : il est le juge du monde céleste et terrestre, car sa lumière dissipe les ténèbres depuis'le haut des deux jusqu'aux profondeurs les plus inaccessibles de la terre. Il est « le grand juge des dieux, le juge du ciel et de la terre ». Et il règne avec justice dans son tribunal. Il est naturellement l'ennemi de tout ce qui cherche la nuit et l'obscurité. Les criminels, voleurs et brigands le craignent et tremblent devant lui. Le mensonge 8'é?anouit, les fantômes, magiciens et démons sont chassés par sa lumière éclatante. Elle pénètre aussi les mystères les plus abstrus. §amas explique les présages et les songes. D'autre part, il est encore le dieu protecteur des faibles et des opprimés. Il peut délivrer les prisonniers, rendre la santé aux malades; aussi est-il exalté comme (( celui qui fait vivre les morts ». Dieu secourable, il passe pour aider le voyageur dans les chemins difficiles. Dans la fable du serpent et de l'aigle, le serpent cherchant assistance et protection contre l'aigle se tourne vers §amas. Tous ces traits réunis montrent combien la conception morale de l'activité du dieu solaire était profondément enracinée. Dans le récit du Déluge, il participe au salut de Oum-napistim en lui indiquant le signe auquel il doit reconnaître le commencement du déluge.
Les mythes babyloniens sont, pour la plupart, des mythes solaires. Quelques-uns sans doute concernent non pas §amas, mais Mardouk, le soleil levant et le soleil printanier. Le cours journalier et annuel du soleil est entouré de représentations mythologiques. Les cylindres babyloniens archaïques montrent le dieu du soleil apparaissant, une branche de palmier en main, derrière les montagnes, à la porte du ciel, et entouré de deux figures qui représentent peut-être le matin et le soir. Sur un autre on le voit combattant avec un personnage assis sur une montagne; alors, c'est le soleil, brûlant et dévastateur ; il court du zénith à la montagne de l'Occident; à côté de lui est figurée sa femme, avec la couronne du vainqueur. Sur d'autres cylindres, les génies apportent enchaîné, devant le trône de àamas, le démon du vent du sud-ouest, un ennemi des dieux. La conception poétique du char solaire, conduit par un serviteur du dieu
qai attelle les coursiers de feu dont les genoux ne se lassent jamais, se trouve dans les inscriptions babyloniennes. Les allusions au cours du soleil remplissent les hymnes à éamas : « lorsqu'il tire le verrou des cieux, qu'il élève sa tête au-dessus du monde, le monde entier devient resplendissant, les dieux et les hommes le regardent avec joie; c'est le pasteur de toutes les créatures, Tilluminateur du ciel et de la terre, la bannière de la vaste terre; seul, il traverse la vaste mer — hors lui, qui peut la traverser? lit-on dans le poème de Gilgames; — son éclat descend jusqu'à l'océan, la vaste mer voit sa lumière, qui pénètre, répandant l'eflfroi, jusque dans les régions inconnues ». La lumière c'est la joie; la lumière c'est la santé. Voilà ce que disent les hymnes d'un bout à Tautre.
Le troisième dieu de la seconde triade est Ramman, le dieu de la pluie et de l'orage, le tonnant, le dieu de tous les phénomènes atmosphériques qui se produisent entre le ciel et la terre. Le dieu de la pluie usurpe aussi parfois le titre de dieu des sources. Les tempêtes sont ses messagères; luimême, d'ailleurs, il est la tempête ; les éclairs sont ses armes. Comme Bel, dont il a les fonctions, c'est un dieu bienfaisant, car la pluie fertilise; mais il est également terrible et redoutable. Lorsqu'il s'avance, faisant rage, en compagnie des démons de la tempête, ses serviteurs, ravageant ciel et terre, les dieux cherchent un abri. Les inscriptions des rois d'Assyrie mentionnent volontiers Ramman; il s'agit d'imprécations : déluge, ouragan, révolte, sécheresse, famine ou foudre, il faut qu'il accable et achève l'ennemi. Les hymnes, pour la plupart assyriens, exaltent sa force destructrice et toute-puissante. On le représente avec l'épée flamboyante et la foudre.
Le nom de Ramman est inséparable du mythe babylonien du déluge. .On l'appelle « le seigneur des grandes eaux ». A vrai dire il ne prend pas part à la délibération des dieux, mais il exécute leur décision avec un plaisir sauvage. 11 va, lui-même, tonnant dans les nuées noires; la trombe et le flot montent vers le ciel, terrifiant les dieux.
Un roi de Larsa, vers 1300, s'appelle déjà Nour-Ramman (Ramman est une lumière) ; mais il est possible que son culte soit venu du nord en Babylonie. En Assyrie, les noms propres attestent l'existence de ce culte dès les premiers siècles de l'histoire. Il est possible que les Assyriens l'aient emprunté à leurs voisins de Syrie.
Sala, (( la dame des campagnes », est l'épouse de Ramman.
§ 28. — Mardouk*.
Le nom de Mardouk paraît à côté de celui de Sin et de SamaS dans les plus anciennes inscriptions des souverains babyloniens. Mais pas un dieu n'a plus changé de place dans la hiérarchie du panthéon. Dans les
1. Bibliographie. — A. Jeremias, article Marduk, dans Roscher, Lexicon der griechi' schen und rômischen Mythologie, II, col. 2340-2372, 1895.
incantations d'Eridou, il est appelé le âls d'Ea. Sa présence dans le culte antique d'Eridou montre que, dès une époque reculée, il tenait un rang honorable parmi les dieux de la Babylonie. Il était primitivement adoré comme un dieu solaire, qui donne les céréales, froment et orge, fait pousser les plantes, et nourrit les hommes. Les inscriptions concordent sur ce point : il est considéré comme un dieu du soleil printanier. Il s*appelle fils d'Ea ou premier-né de TOcéan, car le soleil du printemps, perçant la brume, sort tous les matins de TOcéan. La victoire quotidienne du soleil printanier sur la nuit correspond à sa victoire annuelle. C'est sous ce double aspect que Mardouk a été adoré à Babylone, le centre de son culte, comme en témoignent le poème de la création, qui vient de Babylone, et la fête babylonienne du Zakmoukou (voir ci-dessous) : au commencement du jour, au commencement du printemps (jour de l'an), et par extension, au commencement du monde, au matin de la création, Mardouk déploie sa force victorieuse. Comme dieu du soleil, comme dieu qui surgit hors des « profondeurs de l'Océan », il est le dieu de la sagesse, qui met au jour les mystères d'Ea son père, qui les révèle aux dieux et aux hommes. Dieu lumineux et sage, il voit au plus profond de l'homme, il est le dieu de l'incantation purificatrice (voir § 37), le révélateur bienfaisant des mystères d'Ea, l'exorciste qui chasse les démons, guérit les maladies, fait revivre les morts (en tant que dieu du printemps), le dieu miséricordieux par excellence.
Par la fondation de l'empire de Hammourabi (entre 2300 et 2200), Babylone est devenue pour deux mille ans le centre religieux de toute la Babylonie et, du coup, Mardouk est devenu le maître des dieux. Hammourabi dit de lui-même : « Roi de Babylone, il a fait triompher Mardouk ». Les prêtres de Babylone ont réussi à élever Mardouk au-dessus de tous les dieux. Ils ont fait, de la fête du Zakmoukou^ celle du triomphe de Mardouk,. et composé le poème de la création, dans lequel l'histoire de la genèse n'est autre chose qu'une assise puissante sur laquelle doit s'achever Télévation de Mardouk au rang de roi des dieux. Les deux aspects de son être, l'éclat lumineux et l'intelligence, sont glorifiés (voir § 35). Mardouk est vainqueur du terrible dragon Tiamat, qui menaçait la souveraineté des dieux célestes; la lumière l'emporte sur les ténèbres. Du corps du dragon, il façonne le monde. En récompense, il est proclamé seigneur du ciel et de la terre, les tablettes du destin lui sont remises, il fixe le sort des dieux et des hommes, « il déterminera la route des étoiles et paîtra les dieux comme un troupeau ». Bel lui transmet sa puissance. Ea, son propre père» dans sa joie de la gloire conquise par son fils, lui donne le suprême titre d'honneur : « Qu'il s'appelle Ea, comme moi », dit-il. Un hymne-incantation lui donne un nouveau nom, celui de « prêtre des dieux ». Plus d'une fois, Mardouk est appelé, comme Ea, créateur de l'humanité. Le poème de la création attribue- t-il la création de l'homme à Mardouk seul? on ne saurait l'affirmer. En tout cas l'hymne qui termine ce poème le célèbre à titre de créateur des « Têtes noires » (les Babyloniens). Enfin il devint roi des dieux. Sans doute la grande triade divine garda toujours sa place.
sans doute aussi Sin et èamas furent encore nommés avant Mardouk, sans doute, sous l'empire assyrien, Asour^ le dieu suprême de TAssyrie, monta, comme dieu national, d'un rang au-dessus de lui; mais même alors il fut en grand honneur et Babylone resta la ville sainte, même pour les rois assyriens qui s'y rendaient en pèlerinage. Dans le nouvel empire chaldéen, son culte redevint plus florissant, plus prépondérant que jamais ; les autres dieux ne sont plus que ses vassaux et pour ainsi dire disparaissent en lui. Un fragment de texte récemment publié énumère dans une colonne treize dieux, parmi lesquels Ninib, Nergal, Bel, Nebo, Sin ëamas, Ramman; dans l'autre colonne, ils sont identifiés aux différents aspects de Mardouk.
Une grande quantité de sceaux babyloniens, archaïques ou récents, représentent le combat de Mardouk avec Tiamat. 11 poursuit l'horrible monstre ailé; lui-même est muni d'ailes; pour armes, il a ou bien un arc et un épieu orné de rayons, ou un double trident, où Ton peut reconnaître les rayons du soleil. Un roi babylonien fit représenter sur les portes du temple de Mardouk des serpents monstrueux.
Au mythe solaire et printanier du poème de la création est liée Tinstitution de la plus grande fête babylonienne, la fête du Zakmoukou ou VAkitou^ fête du nouvel an. Déjà Goudéa mentionne dans ses inscriptions une fête du nouvel an. Chez lui, nous l'avons vu, c'est la fête de Baou, déesse mère, déesse de la terre. Le dieu solaire, Ninib, y a sa part. La célébration de cette fête est également mentionnée pour Sippara. Des récits complets de la basse époque assyrienne et babylonienne nous donnent une description de la fête. Le temple de Mardouk à Babylone en est le centre. La partie la plus importante de la fête est la réunion des dieux dans une salle somptueuse, le Saint des Saints du temple, représentation exacte du lieu où se réunissent les dieux dans le ciel, décrit dans le poème de la création. De Borsippa, Nabou, le fils de Mardouk, vient sur la barque divine, èamas accourt de Sippar, Nergal de Kouta et, tandis que Mardouk arrête les destins de l'année commençante, les dieux du ciel et de la terre se tiennent humblement inclinés devant lui. La barque sacrée est le symbole du dieu solaire voyageant sur sa barque ; le soleil passe sur les eaux, parce qu'il triomphe de l'hiver et de la saison des pluies; c'est comme dieu solaire que Nabou vient aussi en barque à Babylone. La fête est donc une fête du soleil et du printemps; les dieux solaires avaient leur Zakmoukou chacun dans sa ville. Les prêtres babyloniens, à l'époque de leur suprématie, réclamèrent la fête pour leur Mardouk roi des dieux, en y faisant participer les autres dieux dans un rang inférieur. En tout cas, le pèlerinage des dieux à Babylone, dans cette fête populaire, est intéressant à connaître comme témoignage de la centralisation des cultes.
§ 29. — Les autres grands dieux du panthéon babylonien.
Ninib (toujours écrit idéographîquement et lu conventîonnellement Adar) apparaît chez Goudéa, sous la forme Ningîrsou, comme roi des armes et champion de Bel. C'est un dieu solaire, chez lequel, dès l'origine, rélément belliqueux domine. Il partage avec le dieu du feu et le dieu du monde souterrain le caractère de dieu furieux et redoutable. En tant que dieu solaire, il est le protecteur de l'agriculture, grâce auquel les champs prospèrent et les moissons croissent; au même titre un hymne en fait un juge des hommes. Dans les incantations, Ningirsou est mentionné à côté de Ninib comme « seigneur des campagnes ». Il est également apparenté à Mardouk, dont les titres lui sont conférés dans ses hymnes, et à Tammouz, dont le mois lui est consacré. Cependant il se distingue de ces deux divinités : il est représenté comme étant le soleil qui cache sa course dans le monde d'Ea, le monde souterrain, et qui, à son lever, chasse la nuit. Ainsi s'explique son étroite parenté avec Ea : il est le seigneur des eaux vives et de la mer, qui ouvre les sources, éclaire le fond du monde marin, et fait étinccler la lumière dans le ciel de la nuit. Un hymne-incantation prétend qu'il peut ramener les cadavres du monde des morts. 11 surgit des profondeurs du monde souterrain et s'y replonge. Comme les tempêtes précèdent le soleil levant, comme les nuées et l'obscurité cachent son lever, Ninib s'appelle lui-même la tempête et la nuée, le premier-né de Bel, dont les messagers sont les nuées ; sa venue est comparée aux chocs irrésistibles de la bataille; il chevauche sur les grandes eaux, il est vêtu d'effroi et de terreur. Mais il est encore un dieu bienfaisant et miséricordieux, qui donne la vie, et qui, comme Samas, la lumière des dieux, surveille le monde. Il n'est pas démontré, mais il est vraisemblable que les taureaux ailés, qui gardent la porte des palais, sont ses emblèmes. On imaginait aussi des taureaux ailés à l'entrée du monde souterrain. De même que Ninib lui-même, son épouse Goula est a celle qui fait revivre les morts, le grand médecin » et, par suite, « la dame de la vie et de la mort ».
Nergal est le proche parent de Ninib. Mais avec lui, l'idée de l'éclat destructeur du soleil l'emporte. Il est le dieu du soleil brûlant. Ainsi va ce fils d'Anou, comme dit un hymne, dans le ciel resplendissant; « haute est sa demeure ». C'est un dieu à l'épée flamboyante, revêtu de lumière, mais terrible, un égorgeur et un destructeur. On comprend qu'il soit devenu le dieu de la guerre, conduisant les armées à la victoire et, d'autre part, qu'il ait été le dieu de la peste et le souverain du monde des morts. Ces deux conceptions sont voisines dans la pensée populaire; dans les hymnes, on voit alterner sans cesse les invocations au dieu du soleil, et au dieu de la grande ville des morts, au dieu qui chemine dans la nuit. Cette réunion de deux conceptions en apparence inconciliables, qui fait de Nergal, dieu solaire, le souverain du monde souterrain, répond à l'action
destructrice des chaleurs tfété en Babylonie. Pourtant l'image du Nergal souverain du monde des rnorl^ prévalut. Kouta, sa ville, est la ville des morts. Comme dieu du monde souterrain, il est d'ailleurs aussi dieu de la fertilité, qui procède du sous-sol. L'identité de Nergal et du dieu lion est aussi possible, mais il n'est pas plus démontré qu'il ait été représenté par les lions ailés que Ninib par les taureaux. Le lion est un symbole qui convient au soleil destructeur ^ Les hymnes rappellent « un taureau puissant ».
Par son éclat dévastateur, Nergal ressemble à Gibil. Mais une parenté complète n'existe qu'entre les dieux Gibil et Nouskou, quoique primiti vement ceux-ci ne soient pas identiques. Gibil est le feu sous toutes ses formes. D'un côté, il est apparenté à Ninib et à Nergal ; c'est le soleil qui consume; c'est un fils d'Anou, c'est le feu descendu du ciel. Fils de Bel, il se manifeste dans l'éclair qui jaillit du ciel. Le nom Gibil-Birqou (Gibil est l'éclair) invite à rattacher à cette manifestation de Gibil son titre de (( porteur du sceptre étincelant ». C'est pour la même raison qu'il est appelé, comme Ramman, «la tempête terrible», et qu'il accompagne celui-ci dans l'orage. D'autre part il est également en relation avec le monde souterrain, comme le montre clairement une inscription qui le nomme successivement rejeton d'Anou, premier-né de Bel, fils d'Ea. Mais il est encore le feu terrestre, qui se cache dans les profondeurs secrètes de l'empire d'Ea. Il purifie l'or et l'argent; il fond les métaux et, par suite, il est le dieu des forgerons et des orfèvres. Comme feu terrestre, il est le protecteur du foyer et de la maison ; la flamme du foyer domestique est le symbole de sa présence. Au même titre il est le fondateur des maisons et des villes ; pour en rendre compte, un roi assyrien dit que le mois d'Ab, qui tarit les sources et dessèche le sol, est consacré à Gibil; c'est une explication récente. Il est la flamme du feu sacré et, par suite, prêtre suprême, médiateur et messager entre les hommes et les dieux; sans lui, pas de sacrifice; c'est lui qui porte aux dieux les offrandes, qui apaise leur colère. 11 est clair qu'il doit jouer un rôle important dans les incantations qui se rattachent aux cérémonies sacrificielles (voir § 37). On ne peut donc pas s'étonner que, malgré sa parenté avec Nergal, il soit précisément le dieu qui protège contre la peste et la contagion, le dieu guérisseur. Pour la même raison, on parle de sa parenté avec Ea. Champion de la lumière contre les ténèbres, on dit qu'il apporte la lumière dans l'obscur séjour des âmes. D'autre part les hymnes l'appellent « la lumière des grands dieux, le brillant habillé de feu, le juge suprême d'Ea, aux côtés duquel se tiennent èamas et Sin, sans lequel ils ne peuvent pas juger, le grand arbitre des dieux ». Le feu sacré est l'objet d'une vénération primitive et commune à tous les peuples. Dans le combat de la lumière contre Tobscurité, dans la création, il est un auxiliaire puissant du dieu de la lumière. Ce dieu ami des hommes n'a aucune part à l'œuvre destructrice du déluge.
1. II faut remarquer qu'une liste des dieux dit que le nom de Nergal dans les pays d'Occident serait barrapouy qui fait penser aux seraphim de la Bible; ceux-ci seraient peut-être alors apparentés aux dieux à forme de lion ailé et à tête humaine.
Nouskou a presque les mêmes attributs que Gibil et se confond avec lui. Seulement son action bienfaisante se borne davantage au rôle de médiateur, de messager des dieux et de gardien des temples ; on l'appelle « le gardien des sanctuaires et des sacrifices de tous les Igigi )>. Sans lui, pas de repas sacré dans les temples, pas d'encensements, pas de « jugement de àamas » (on l'invoque dans le sacrifice à âamas). Il est le messager du temple, il porte les promesses et la grâce. Feu céleste, messager d'Anou et favori de Bel, « roi des secrets des dieux )), on en fait un guerrier, « flamme du ciel qui envoie la terreur, feu puissant qui élève le flambeau ». On reconnaît également en lui la force meurtrière du feu destructeur, quand on l'appelle le seigneur, c'est-à-dire la cause des maux. Dans les incantations, il passe après Gibil, mais est invoqué en même temps que lui.
Nabou doit avoir été primitivement un dieu de l'univers. A Borsippa, il avait un temple à sept étages, comme Bel à Nippour et Mardouk à Babyione. Mais nous ne savons rien de certain sur lui jusqu'à l'époque à laquelle Borsippa fut, même au point de vue du culte, sous la dépendance complète de Babyione, et où Nabou n'eut plus d'importance qu'à titre de « fils chéri de Mardouk ». Du dieu de la nature qu'il était, il lui reste quelques attributs : il préside à la fertilité des champs; il fait jaillir les sources et croître le blé; sans lui, les canaux et les étangs sont privés d'eau. Peut-être la barque divine de Nabou est-elle aussi un reste de culte solaire. Subordonné à Mardouk, il compte au rang des dieux supérieurs; Téclat de la souveraineté de son père rejaillit sur lui. Nabou est appelé « l'orateur, le prophète ». 11 n'est pas seulement le principal ministre du dieu, mais, comme Mardouk, (( il confère le sceptre », le trône et les insignes royaux, la royauté légitime; comme Mardouk, il sait les secrets des incantations et des oracles, il procure des rêves favorables; comme Mardouk, il donne la vie et peut ressusciter les morts. A titre de dieu bienfaisant et miséricordieux, il est invoqué dans les prières-incantations avec les damons protecteurs, sêdou et lamassou. Mais Timportante croissance de son culte tient surtout à ce qu'il est le dieu des prêtres. Sa fonction principale est de porter les tablettes du destin, d'y inscrire les jours de vie. La science par excellence du plus sage et du plus intelligent des dieux est l'art de l'écriture; il en est l'inventeur et, scribe universel, il instruit les hommes dans son art. Tout le trésor inestimable de la religion et toute la science des tablettes d'argile, sans laquelle il n'y aurait plus ni cérémonie, ni sacrifice, ni incantation, ni prédiction, ni commémoration, est le fruit de la sagesse de Nabou. Mais cette sagesse, contenue dans les tablettes religieuses, astrologiques et mantiques, était le secret soigneusement caché des écoles de prêtres, la source intarissable de leur puissance sur la royauté et le peuple. Ainsi Nabou est le dieu particulier des prêtres. Mais tous l'honorent et le craignent également, car le livre des destins, le livre de vie et de mort est en ses mains. Aucun nom divin ne revient aussi fréquemment dans les noms propres que le nom de Nabou. Tout cela explique qae ce dieu ait pu prendre le pas sur Mardouk chez quelques souverains
de la dernière dynastie babylonienne, — Taimetou est l'épouse de Nabou et la reine de Borsippa, et, comme lui, enfant de Mardouk.
Les esprits du ciel et les esprits de la terre, les Igigi et les Announaki sont, sans parler des autres dii minores^ souvent mentionnés en compagnie des grands dieux. Ils sont les auxiliaires et les messagers qui exécutent leurs ordres. Mais parfois aussi les grands dieux eux-mêmes portent ces titres.
§ 30. — lies déesses babyloniennes. Istar.
Les déesses-épouses finirent par être pour ainsi dire exclusivement des doublets féminins des dieux mâles. Mais il semble qu'à l'origine plusieurs déesses eurent un rôle indépendant en tant que déesses-mères, principe féminin de fécondité et de vie opposé au principe créateur masculin. Le panthéon de Goudéa est riche en divinités féminines dont il est difficile de définir le caractère. Plus tard, le culte des divinités féminines pâlit, quand il n'avait pas pour base un culte local ; tel était le cas par exemple de Nana à Ourouk, déesse encore distincte d'Istar dans la légende, identifiée par la suite avec elle, et dont l'idole, enlevée par les Élamites, fut plus tard ramenée en triomphe; tel était aussi celui de Goula, patronne des médecins. Allatou, la souveraine du monde inférieur, tient naturellement une place particulière. Autrement les déesses féminines n'ont d'importance que dans la littérature des incantations. Et, là encore, elles n'apparaissent que lorsque leur époux est l'objet d'une attention particulière. La composition des couples divins est devenue immuable dans les documents historiques comme dans la littérature religieuse. Lorsqu'un hymne est consacré exclusivement à une déesse médiatrice et protectrice, elle y reçoit indistinctement tous les titres possibles : Bêlit^ souveraine, reine de tous les dieux, souveraine du ciel et de la terre. L'idée de force créatrice est l'essentiel de la notion des divinités féminines; dispensatrices de la vie et protectrices des fruits de la vie, elles portent spécialement les noms d*Erua et de èerua.
Dans la plupart des cas, ces déesses sont des formes d'Istar, ou bien les modes d'activité qui appartiennent à Istar leur sont attribués. Le mot Istar s'emploie avec le sens général de déesse, à côté de bêltum, souveraine, êarratum, reine, et malkatum, princesse. La relation établie entre Istar et l'étoile du matin et du soir paraît être très antique (Sin est son père, ëama§ son frère), et de même son double aspect, tel qu'il apparaît dans les cultes locaux d'Agané et d'Ourouk (voir § 25).
La forme ancienne et primitive du culte semble être celle du culte d'Ourouk. Dans ce culte l'étoile du soir était le symbole d'une déesse-mère, déesse de la fécondité luxuriante, de l'amour sensuel. C'était la mère des dieux et des hommes. A Ourouk, ce culte était indigène. Des hiérodules femmes et des eunuques volontaires servaient la déesse. D'après le grand
poème babylonien de Gilgames, qui se déroule précisément à Ourouk, sa ville, elle n'a pas d'époux légitime et se choisit des amants à sa fantaisie. A cette conception s'en oppose une autre; à l'Istar voluptueuse, l'Istar cruelle et destructrice, qui envoie à la mort l'époux de sa jeunesse, puis, dans son chagrin, le suit aux prisons du monde infernal. Dans l'étoile du matin, qui annonce la lumière du jour, apparaît la fille du ciel, sublime et sainte, messagère du jour, impérieuse, déesse de la guerre, armée de la flèche et de l'arc. Dans un hymne, la déesse parcourt les montagnes, criant : « Je suis reine dans le combat )). Même sous sa forme sévère de déesse vierge, elle est encore dispensatrice de fécondité. Elle répand la lumière, dit un hymne; elle s'élève flamboyante au-dessus de la terre, la parcourt et la fertilise. Comme âamas, elle règne sur les extrémités du del et de la terre. D'autres hymnes d'une haute poésie compris dans les incantations contre les maladies la glorifient spécialement; elle-même, elle répond aux prières du prêtre, dans un chant dialogué, en vantant sa beauté et sa gloire éblouissantes. Dans le récit du déluge, elle se lamente comme une femme en couches sur la destruction de l'humanité, elle veut refuser à Bel sa part dans le sacrifice offert par l'homme sauvé du déluge. Dans les légendes et les hymnes-incantations, le caractère sidéral d'Istar, la lumière parfaite, qui illumine le ciel et la terre, est tout à fait prépondérant; de même dans les figures des cylindres. La plus connue (assyrienne) la montre debout sur un léopard, avec un carquois, des flèches et un arc, sur la tête la couronne murale et, au-dessus, son étoile. Les emblèmes du soleil, de la lune et de Vénus se trouvent souvent l'un à côté de l'autre, distingués par leur grosseur des sept étoiles représentées à côté.
% 31. — Tammouz et la descente d'Istar aux enfers ^
Dou'ouzou {Tammouz) n'est pas au nombre des grands dieux du panthéon babylonien, mais il a une place très importante dans l'histoire de la religion. Son nom signifie « le rejeton ». Le nom du dieu vient-il du nom du mois ou inversement, nous ne saurions le dire. 11 est déjà mentionné, le plus souvent en compagnie de èamaâ, dans les inscriptions babyloniennes archaïques. Un roi de Larsa, aux environs de 2300, s'appelle « roi de justice, agréable à Samas et à Tammouz », ce qui donne à penser que c'^t déjà un dieu solaire. Son mythe confirme qu'il est un dieu du soleil printanier, mais avec un caractère spécial : il est le dieu du soleil printanier qui, chaque année, cède aux forces destructrices ; il est le dieu de la végétation du printemps, qui périt au mois de Tammouz^ sous les ardeurs consumantes du soleil d'été. 11 est descendu dans le monde inférieur, dit-on dans une lamentation, avant une année accomplie. Avec lui périt la flore du printemps. L'empire des morts le prend, mais il ne peut pas
i. BiBuocRAPHii. — Schrader, Die HôUenfaht't der Istar^ 1874; Alfred Jeremias, Die Bôllenfahrt der Ittar, 1886.
HISTOIRE DBS REUQIOMS. 10
le garder. Il est le seigneur et le roi du monde des morts, qui rompt les liens de la mort. Comme dieu du monde inférieur, il est un dieu de la végétation, et lorsque, quittant l'empire des morts, il couvre à nouveau la terre d'une végétation luxuriante, le cycle mythique se complète par le retour du dieu sur la terre et le lever du soleil printanier perçant victorieusement les ténèbres. La légende d'Adapa montre une tout autre orientation du mythe (voir § 38) K
Le mythe de la descente dlstar aux enfers est en rapport direct avec le culte de Tammouz et les lamentations sur Tammouz. Istar est associée à Tammouz, la déesse de l'étoile du soir et de la fertilité au dieu de la végétation printanière. Tammouz est le jeune amant, on dit aussi l'époux, d'Istar. Quand Gilgames reproche à lètar son amour fatal, il rappelle que chaque année elle rend nécessaires les lamentations sur Tammouz, « l'époux de sa jeunesse », et le mois de Tammouz s'appelle <( le mois des pérégrinations d'Istar ». C'est celles-ci que raconte la Descente d'Iétar aux Enfers, Elle descend dans le monde inférieur pour arracher à la mort son bienaimé. Comme certains traits du poème conviennent à un mythe astral — rétoile du soir disparait à l'ouest, région de la mort et, après une longue attente, reparaît à l'est — il contient sans doute deux mythes fondus ensemble. A la base est un mythe de la fin du printemps. Dans la Descente d'Istar aux enfers, il y a en outre un mythe d'incantation. Le tout constitue, d'après les dernières lignes, très mutilées et très difficiles, le texte liturgique accompagnant un sacrifice aux morts, offert à la fête de Tammouz, et relié aux cérémonies des lamentations de Tammouz. Le prêtre, qui accomplit le sacrifice, récite l'histoire d'Istar, qui va chercher dans les enfers son époux perdu et le délivre. Le rite se termine par une libation offerte à Tammouz, qui doit profiter aux ombres des morts. La Descente d'Istar aux enfers peut s'analyser comme il suit. Istar, fille de Sin, descend dans le monde inférieur pour obtenir l'eau vivifiante avec laquelle elle pourra rappeler Tammouz à la vie. Menaçante, elle exige l'entrée. Elle traverse sept portes; finalement elle entre nue dans le royaume d'Allatou et devient sujette, suivant (( l'antique loi », de cette terre d'où l'on ne revient pas. Allatou est épouvantée par son arrivée. Est-elle furieuse de la demande d'Istar, ou troublée à la pensée du mal qui va arriver, elle qui est aussi une déesse de la fertilité? Car sur la terre la vie s'arrête depuis qu*Istar est dans l'Hadès. En ce grand trouble, les dieux tiennent conseil. Un serviteur des dieux, créature d'Ea, Açouiounamir (sa lumière resplendit), est envoyé à Allatou. Il s'empare par ruse de l'eau vivifiante, et Allatou, aveugle de fureur, rugit inutilement. Elle doit laisser aller les dieux Istar et Tammouz. Ce récit ne nous apprend pas ce qui a causé la mort de Tammouz. D'après l'épopée de Gilgames, c'est l'amour sauvage et insensé d'Istar, uni au plaisir cruel de détruire l'amant dont elle est lasse.
1. On trouve aussi dans les tablettes d'El-Âmarna (Egypte) des fragments de récits mythologiques dans lesquels il est fait aUusion au mythe d'Adonis. Cela prouve qu'il était connu sur les frontières de TAsie antérieure dès le milieu du deuxième millénaire.
La fête de Tammouz, mentionnée à la fin du poème, est très importante. Les hiérodules dlstar y prennent part comme pleureuses. Diverses lamentations sur Tammouz, qui nous ont été conservées, témoignent du développement de la fête. Dans celle que voici, l'allusion aux jardins d'Adonis est à peine méconnaissable : « Pasteur et maître, Tammouz, époux d'Istar, seigneur du monde souterrain, seigneur de la demeure des eaux, berger, semence qui dans le jardin ne boit pas d'eau, dont les boutons n'ont produit aucune fleur, arbuste qui n'est pas planté dans sa rigole, jeune arbuste dont les racines sont arrachées, plante qui dans sa plate-bande n'est pas arrosée. »
§ 32. — Assyrie. Centres de culte. Panthéon assyrien.
Les Assyriens, voisins septentrionaux des Sémites babyloniens, sont leurs parents. Leur langue est un dialecte babylonien, légèrement différent de la langue mère. A l'origine, leur puissance est limitée au territoire qui s'étend à l'est du Tigre. C'est une plaine élevée que bornent au nord les montagnes d'Arménie et, au sud, un affluent du Tigre, le Zab inférieur. Asour, au sud, est l'ancienne capitale, mais Ninive remonte aussi aux temps préhistoriques *. Les deux villes sont sur le Tigre. Comme la Babylonie, l'Assyrie doit sa richesse naturelle aux cours d*eau qui traversent le pays et dont les bienfaits étaient multipliés par un système de canaux. Comme peuple, les Assyriens sont essentiellement différents des Babyloniens, leurs parents. C'est uhe race d'hommes grands et forts, guerriers et chasseurs, maîtres dans l'art de la guerre et de la fortification. Les rois assyriens sont tous des conquérants. Les plus anciens témoignages historiques datent du xix* siècle; ils nous donnent des renseignements sûrs et complets depuis le xv* siècle. Au ix* siècle commencent les luttes des rois assyriens pour la domination universelle, qui mettent la Babylonie sous leur dépendance directe, jusqu'à la chute de l'empire assyrien. C'est la belle époque des Sargonides, puissants et luxueux, et de leurs cultes somptueux. Les Assyriens ont eu d'autre part des rapports prolongés avec les Araméens, leurs voisins de l'ouest, et certains aspects de la civilisation assyrienne peuvent être dus à l'influence araméenne. Mais en général elle dérive de la civilisation babylonienne. Dans l'art, ils sont supérieurs à leurs maîtres. Les constructions et les sculptures de l'époque des Sargonides sont des témoins uniques du haut développement qu'en peu de temps la civilisa-
1. L'émigration des Assyriens hors de la Babylonie se place à une date encore inconnue, en tout cas avant Tan 2000. 11 faut remarquer que, dans les fragments babyloniens du poème de la création, Aàour et Ninive sont expressément nommées. De la part du poète babylonien, cela ne se comprend qu'en supposant l'existence d'anciens souvenirs historiques concernant ces villes. Les deux fragments dans lesquels ces villes sont nommées sont des copies assyriennes d'un original babylonien, mais il n'est guère possible de songer à une interpolation du scribe assyrien. On n'a par ailleurs aucun indice de l'existence de pareilles interpolations, et elles sont invraisemblables.
148 HISTOIRE DBS RELIGIONS
lion avait acquis ici. A part quelques changements sans importance, à part le culte de leur dieu national Asour, ils ont emprunté leur religion aux Babyloniens. Ils n'ont point modifié l'ensemble compact des conceptions religieuses de la Babylonie. Le panthéon babylonien a été accepté par eux sans altération, avec cette seule différence que leur dieu national a été mis au sommet avant la grande trinité. Les sanctuaires de la Babylonie sont pour eux des lieux saints, et la ville de Mardouk est pour les rois assyriens un but de pèlerinage. La manière dont ils empruntèrent toute la littérature magique des Babyloniens, avec leurs conceptions astrologiques et mathématiques, cosmologiques et cosmogoniques, et toute la fantasmagorie des enchantements et des démons, montre jusqu'où va leur dépendance. Ils emploient les hymnes et les prières babyloniennes sans y faire le moindre changement. Dans un texte récemment publié de la littérature magique, leur système d'adaptation apparaît clairement; le même texte se trouve deux fois répété mot pour mot, mais la seconde fois l'incantation est faite en vue d'un événement qui intéresse le roi ASourbanipal, et alors une addition appropriée s'y introduit. Ainsi on pouvait appliquer un formulaire d'incantations à tout cas qui en relevait en quelque manière. Sur un point cependant, l'Assyrie se distingue essentiellement de la Babylonie. Il n'y avait pas en Assyrie, comme en Babylonie, de sacerdoce tout-puissant qui pût exercer une influence décisive sur les affaires. Les rois assyriens réclament pour eux-mêmes la première dignité sacerdotale.
En raison de la dépendance décrite plus haut nous n'avons qu'à esquisser les traits principaux de la religion assyrienne, en nous bornant à signaler quelques-unes de ses particularités. On peut utiliser d'ailleurs les manir festations de la vie religieuse et du culte en pays assyrien dans le tableau de la religion babylonienne.
Trois villes ont été tour à tour les capitales de l'Assyrie, Asour au sud, Ninive au nord, et Kalah, non loin de Ninive. Ajoutons, comme quatrième ville royale, pour le règne de Sargon, Dour-èarroukin, dans les environs de Ninive. Parmi ces villes, Asour et Ninive sont de vieux centres de culte, auxquels s'ajoute Arbailou (Arbèles) à l'est, la grande ville commerçante. Ni Dour-èarroukin ni Kalah n'avaient de dieu spécial. Asour était la ville du dieu national, Aéour, et elle a tiré de là l'importance qu'elle eut même à l'époque où elle n'était plus capitale. Ninive et Arbèles sont consacrées au culte d'Istar. Au point de vue de l'influence araméenne sur la religion assyrienne, c'est le vieux centre de culte du nord de la Mésopotamie, Harran, qu'il faut mentionner d'abord. Là se trouvait le plus fameux, peut-être le premier en date, des sanctuaires de Sin, le dieu de la lune.
Aèour signifie le bienfaiteur. Des hymnes assyriens placent un trîsagion {aiour^ aéour, asour) devant le nom invoqué du dieu, de même qu elles se terminent par une triple demande de bénédiction. Il est tout à fait invraisemblable que le nom de la ville soit le premier en date et que le nom du dieu en ait été tiré. Peut-être celui-ci est-il identique au Anéar
du poème babylonien de la création. Il est en soi très vraisemblable qu'Âsour, en tant que dieu de la nature, était primitivement un dieu du ciel. Son épouse est Bélit. D'autre part, dans la dernière période, il n'est pas seulement « seigneur de l'univers )), mais aussi créateur de la terre. Ansar est, dans le poème de la création, le père de la grande trinité et le principe créateur du monde supérieur. Si le rapprochement est juste, la mention de la ville d'Asour dans le poème de la Création serait par là éclaircie. Asour est à la tête du panthéon assyrien comme roi de tous les dieux. En lui se reflète l'unité de la cité assyrienne. Asour est le « père du pays )). Les ennemis du pays sont ses ennemis; il les détruit; il est le chef de guerre. Le roi reçoit de ses mains la couronne et met à ses pieds les trophées de ses victoires. Le dieu raccompagne dans les plaisirs et les dangers de la chasse, de même qu'il le précède dans la guerre. Sur les vêtements du roi, sur le sceau et sur les images royales se trouve l'emblème d'Asour. C'est une représentation apparentée au disque ailé du soleil égyptien, peut-être même dérivée de celui-ci : la figure du dieu, munie d'ailes de chaque côté et terminée par une queue d'oiseau, tient un arc bandé ou a la main tendue.
Les hymnes à Asour lui donnent les titres les plus pompeux, comme les hymnes babyloniens de Mardouk. Asour est appelé <( roi de tous les dieux, père des dieux, roi du ciel et de la terre, seigneur de tous les dieux, qui a construit le ciel d'Anou et le monde d'en bas, qui siège dans le ciel resplendissant ». 11 faut noter l'épithète de « créateur de soi-même » ; appliquée à Sin, elle a un sens purement astral.
Ramman (voir § 17) était l'objet d'une vénération particulière. Son nom entre dans la composition des plus anciens noms royaux. En Assyrie, le dieu est considéré surtout comme force destructrice, que l'on redoute et que l'on détourne par des imprécations contre ses ennemis. Dans les imprécations, on l'invoque volontiers comme (( père des serments ». Ninib (Adar) et Nergal sont vénérés à côté d'Asour comme dieux de la guerre et de la chasse. Nabou a eu pendant un temps un culte prépondérant, une tentative fut même faite sous Ramraan-Ninari III (811-782) pour lui donner la prééminence; on a trouvé à Kalah plusieurs statues de Nabou, du règne de Ramman-Ninari ; la dédicace de l'une d'elles se termine par ce conseil : « 0 Postérité, ayez confiance en Nabou, et en nul autre dieu. »
A côté d'Aèour se place la souveraine de l'Assyrie, lètar. Elle n'est pas adorée seulement dans les deux villes de Ninive et d'Arbèles, comme on pourrait le conclure des expressions constamment répétées, létar de Ninive et liiar d'Arbèles ; ce sont deux formes de la déesse, typiques et expressément distinguées dans les listes de dieux. En Assyrie, le caractère guerrier d'Iàtar prédomine. C'est la reine des combats et de la chasse, la déesse de la guerre. Une prière la représente vêtue de flammes. Son éclat est effrayant; elle fait tomber une pluie de feu sur la terre ennemie. Mais, de même qu'en Babylonie, elle est l'étoile bienfaisante du matin : c'est ce qui résulte à la fois des inscriptions et des représentations figurées. Elle précède l'armée. Avant une grande expédition, Istar d'Arbèles apparaît en
songe, la nuit, à Asourbanipal, qui l'a appelée à son aide ; elle se montre à lui avec le carquois, Tare et les flèches, tirant du fourreau un glaive aigu; elle Tencourage par des paroles amicales, et lui promet de marcher devant lui. De même elle apparaît, encore en songe, avec les mêmes promesses, à l'armée d* Asourbanipal, avant le passage d'un fleuve difficile, que, pleines de confiance, les troupes ensuite traversent. Bien qu'en ces apparitions l'image de l'étoile du matin qui se lève à la fin de la nuit soit reconnaissable, ces inscriptions, qui sont relativement récentes, témoignent que l'idée astrale n'était pas dominante ; l'étoile du matin annonce seulement le voisinage de la déesse. Le titre de reine du ciel et des étoiles donné à Istar dans une prière assyrienne appartient à la théologie astrale. La différence entre l'Istar d'Arbèles, qui n'apparaît jamais que comme déesse de la guerre, et l'Istar de Ninive ressort clairement des inscriptions. La tradition qui établit un lien de parenté entre le culte de Ninive et le culte sensuel d'Ourouk peut avoir raison. Le nom de Ninive s'écrit comme le nom de Nina (Istar) dans les inscriptions de Goudéa.
Avec la chute de l'Assyrie et la destruction de Ninive, les légères particularités de la religion assyrienne disparaissent complètement. Il n'est plus nulle part question d'un dieu Asour. Le nouvel empire chaldéen hérite de la religion babylonienne, telle qu'elle s'est développée d'ailleurs sous la domination assyrienne; dans le culte de Mardouk et de Nabou, pratiqué par les souverains de cet empire, on voit que la religion reçue est un héritage babylonien.
§ 33. — Hymnes et prières. Les idées générales de la religion assyro-babylonienne ^
Les hymnes et les prières babyloniennes sont en grande partie destinées à des cérémonies magiques. Ils nous sont parvenus dans des copies assyriennes. Quant aux originaux assyriens ils ne sortent pas du cycle des idées babyloniennes. Les hymnes y apparaissent comme des éléments liturgiques des opérations magiques. Mais le lien est complètement extérieur et laisse soupçonner qu'elles étaient primitivement des textes indépendants. Pourtant l'union de ces éléments semble remonter à l'époque babylonienne. Les hymnes, rhythmés et divisés en strophes, célèbrent une ou plusieurs divinités sur un ton très élevé. On y trouve des chants dialogues entre le prêtre et l'orant. On a des hymnes qui s'adressent à des divinités astrales rarement mentionnées ailleurs. En général, la littérature religieuse est pénétrée d'idées démonologiques et astrologiques. Il faut conclure de là qu'un sacerdoce savant en est l'auteur. Une litanie incantatoire portait la suscription « tablette pour n'importe quel dieu » — note caractéristique, même si elle est du copiste assyrien. On désigne sous le
l.BiBUOORAPHiK. — Zimmern, Baàylonische Biuspsalmen^ 1885; King, Babylonian magie and sorcery, 1895.
nom de psaumes de la pénitence une espèce particulière d'incantations. Il faut ici remarquer deux choses. Le langage d'abord, qui justifie leur nom : l'orant invoque la divinité dans des appels émouvants, « comme une flûte, comme une colombe, comme les roseaux gémissants, comme une vache sauvage; les larmes sont sa nourriture, les pleurs sa boisson, aussi longtemps que la divinité sera irritée, jusqu'à ce qu'enfin elle lui dise : Paix à ton cœur. » Ces textes manifestent une conscience profonde du péché. C'est dans ses rapports avec sa famille, dans les actes de la vie journalière, dans l'omission d'actes de bienfaisance ou de miséricorde, dans l'omission de cérémonies religieuses, que Forant recherche la cause de sa peine, et c'est avec la plus profonde soumission qu'il présente sa prière; ses péchés sont nombreux et il y en a de cachés qu'il ignore. Mais, pour apprécier la valeur morale et religieuse de ces psaumes, il faut considérer d'abord qu'ils sont sans exception provoqués par des infortunes, des maladies, etc. Le dieu s'est reth-é, et maintenant les démons ont pris pouvoir sur l'homme, pour le torturer. La grâce du dieu miséricordieux, résultat recherché et espéré de la prière, n'est que la délivrance de la maladie. C'est ce que signifie la rémission des péchés. Guérir et pardonner sont des synonymes. C'est en partant de là qu'il faut juger les concepts de faute et de péché, de miséricorde et de pardon. La colère du dieu prendelle fin, la source des souffrances a tari. Que le dieu jette de nouveau un regard favorable sur le malade, le prenne par la main, qu'il se mette à sa place, et le malade guérira. On trouve encore dans les psaumes de la pénitence une particularité que l'on rencontre également dans les incantations. On y parle de la divinité de l'orant, sans nommer une divinité déterminée. Sa colère a causé le mal et sa colère doit être apaisée. Est-il question d'un dieu qui serait le protecteur particulier du malade, ou bien faut-il penser à des sortes de dieux lares ou de génies, il est impossible de le décider. Peut-être en général la mention pure et simple du « dieu » {ilu) doit-elle s'entendre de la môme façon, ainsi dans les noms propres composés avec ilu : Amel-ili^ Homme de dieu; Ismê-ili^ Dieu a entendu. La conception d'un dieu intercesseur, qu'on rencontre très fréquemment, est plus claire. Le dieu invoqué doit s'unir aux prières de l'orant pour apaiser le dieu irrité. Comme dieu intercesseur, on voit apparaître ou bien la divinité protectrice de l'orant, ou une divinité quelconque du panthéon. En tout cas, la divinité auprès de laquelle elle doit intervenir est une divinité de haut rang. La mention, dans les psaumes de la pénitence, d'un dieu inconnu, est-elle un symptôme de vague polythéisme? L'orant imagine que les fautes qui ont causé sa maladie peuvent lui être inconnues, et ajoute à l'énumération de toutes les fautes imaginables « les péchés que je ne sais pas ». De même, parmi les divinités dont la colère poursuit peut-être l'homme, la divinité « que je ne connais pas » est nommée par précaution. — Tous les souhaits se résument en ceci : se rétablir, vivre longtemps, heureux comme un roi. En retour, on promet d'exalter le dieu secourable, d'enrichir son sanctuaire, de lui offrir des sacrifices. Ces faits répondent à la notion générale et primitive des dieux. Ce
sont les maîtres augustes du ciel (voir § 25), les forces de la nature sont les témoins, tous les biens de la terre sont les présents des dieux. Mais immuables comme les dieux mêmes sont leurs lois. Ils veillent aux lois morales qu'ils ont établies; ils sont les juges, favorables à qui accomplit leurs volontés, terribles à qui les enfreint. La conscience de la faute envers les dieux saints et augustes mène bien au delà des dispositions légales ordinaires pour la protection de la vie et de la propriété. Contrp le crime des hommes les dieux soulèvent le déluge. On ne précise pas ici le motif, mais de la liturgie des incantations, nous tirons un aperçu des conceptions de la morale religieuse. Ce n'est pas seulement le tort fait au prochain qui est puni. Les dieux châtient l'omission de prescriptions rituelles ; celui qui néglige son dieu ou sa déesse, qui a levé pour prier une main impure, qui, malicieusement, légèrement ou frauduleusement, a violé son serment, celui qui a rompu un vœu ou refusé un sacrifice, les dieux se détournent de lui. Ils veillent aussi sur les rapports moraux avec le prochain. L'injustice et Thypocrisie les irritent autant que les violences. Briser l'union de la famille est un crime particulièrement grave. La destruction malicieuse de créatures est aussi punie par les dieux. Et lorsqu'ils sont irrités, lorsqu'ils détournent leur regard favorable, les joies de la vie s'en vont. Seule l'expiation peut détourner la colère des dieux. La vie et la mort sont entre leurs mains. D'innombrables noms propres attestent l'universalité de cette conception. Ce sont les dieux qu'on remercie de la vie et de sa durée. Le but des cérémonies religieuses se réduit aux fins de la vie terrestre. Une longue vie est le plus beau présent des dieux, ensuite viennent l'abondance des biens de la terre, une nombreuse postérité et enfin tout ce qui met à l'abri des puissances ennemies. Les rois, favoris des dieux, demandent leur protection, un règne long et heureux, la domination sur tous leurs ennemis, et une descendance ininterrompue de rois. Inversement, les défaites à la guerre et les malheurs politiques, les maladies et la consomption, les épidémies, la mort subite, l'extinction de la famille sont des punitions des dieux irrités. Comme tous les actes privés et publics ont quelque chose de religieux, il règne dans la vie babylonienne un sentiment profond de dépendance absolue et de résignation. Les calendriers liturgiques montrent combien les rois ont pris au sérieux leurs devoirs religieux. Car les cérémonies du culte, la construction et l'embellissement des temples, les sacrifices et les jeûnes sont les œuvres agréables aux dieux. Ils habitent dans les temples, qui sont l'image de leur demeure céleste. Et l'on entend les attacher d'autant plus sûrement au siège de leur culte que leur temple est plus somptueux et plus riche, que leur image est plus magnifiquement ornée et que les offrandes sont plus abondantes. On ne doit rien changer aux fondations du temple. Les restaurateurs d'un temple cherchent sans se lasser, jusqu'à ce qu'ils aient découvert les anciennes fondations. Les statues des dieux, dans les temples, sont les garantes de leur présence, et, par suite, de leur protection. C'est un grand malheur national quand, dans une guerre, les vainqueurs ne se contentent pas de détruire la ville et son
temple, mais emportent l'image divine, et c'est une fête nationale, lorsque l'image d'une divinité enlevée depuis longtemps est ramenée dans sa demeure. On croyait que les dieux d'une ville détruite, étant privés d'abri, remontaient au ciel*. Bien qu'ils demeurent près de leurs adorateurs, dans leur pays, les dieux sont toujours conçus comme transcendants. Ils apparaissent en rêve à leurs protégés pour les avertir du danger, les réconforter, leur donner des ordres. Déjà Goudéa raconte des songes de ce genre, et les prières contiennent souvent la demande expresse de bons rêves.
On évite de représenter les dieux par des images indignes d'eux. La comparaison des dieux à des chiens qui aboient aux pieds d'Anou, ou qui se blottissent au fond du ciel quand monte le déluge, est une exagération poétique destinée à exprimer fortement la suprématie de Mardouk. On se représente les dieux sous des traits humains; l'habitude de les symboliser par des figures d'animaux ne paraît pas être ici primitive. Dans certains cas même, il n'est pas douteux que la représentation symbolique des dieux par des animaux ne soit secondaire et ne vienne de leur assimilation aux signes du zodiaque.
Le panthéon s'élargit continuellement. Les incantations surpassent encore les monuments historiques par le nombre des dieux énumérés. Car on est d'autant plus sûr du résultat qu'on n'en a oublié aucun. Asournaçirpal (884-860 av. J.-C.) compte 6 500 dieux, avec 300 génies célestes et 600 terrestres. Le nom du dieu a une importance capitale. Le nom d'Ea, inconnu de tous, même des dieux, est la clef merveilleuse de tous les secrets du monde des esprits. Peut-être faut-il expliquer ainsi le fait que, dans les incantations, on emploie la plus ancienne écriture idéographique des noms divins, et que des noms tombés en désuétude depuis longtemps reparaissent de nouveau. Le culte des astres et la magie se développent d'une manière surprenante. En particulier les phénomènes cosmiques acquièrent une importance religieuse, une foule d'idées superstitieuses s'y attachent. L'astrologie sacerdotale, qui reconnaissait l'harmonie des phénomènes cosmiques et Tordre inaltérable du monde céleste, établissait un rapport entre ces phénomènes et les choses de la terre. Toutes les forces de la nature qui en détruisent la régularité, tous les accidents sont attribués à des démons. Bien que les lignes extérieures de cette religion astrologique soient seules devenues populaires, elle a beaucoup agi sur les idées et les coutumes, et a exercé une grande séduction sur le peuple. Les témoignages bibliques contemporains ne voient dans la religion babylonienne que superstitions astrologiques et magiques, incantations et divination. On se réunit la nuit sur la terrasse de la maison pour invoquer les astres ; le second Isaïe traite d'astrologues qui bayent aux étoiles les Babyloniens idolâtres. Mais le témoignage des prophètes est confirmé par les inscriptions de l'époque assyrienne. Jusqu'où remontent ces superstitions, nous ne le savons pas; en tout cas, les incantations que nous possédons n'appartiennent pas à la plus ancienne partie de la litté-
I. ' Ou bien ils mouraienl. Cf. Zeiischr. f. Assyr,. XVI, pp. 226 et 239. (I. L.)
rature babylonienne. Le traité principal des présages astrologiques est bien attribué au roi légendaire de la Babylonie du nord, à Sargon, mais c'est peut-être une donnée fabuleuse destinée à augmenter l'antiquité des présages. L'astrologie et la mantique remontent aux époques les plus reculées de la religion babylonienne ; nous les rencontrons déjà au temps de Goudéa. Un autre phénomène nous apparaît encore dans les développements récents de la religion babylonienne, aussi bien dans la liturgie que dans les documents historiques; c'est la tendance à monarchiser le panthéon. En Assyrie, la forme du gouvernement y conduit tout naturellement; chez les Babyloniens, la pensée religieuse prend d'elle-même cette direction. — Les incantations n'ont pas égard au panthéon ni à sa hiérarchie. Les dieux non invoqués sont en quelque sorte étrangers à la pensée du poète. La divinité spécialement visée ne semble limitée dans le développement de sa puissance par aucune autre divinité, bien que sa généalogie soit donnée. Tous les titres imaginables lui sont attribués. Aucune autre ville, aucun autre temple n'est aussi magnifique que celui du dieu qu'on exalte. Le ciel et la terre et tous ceux qui y habitent servent la volonté de ce maître unique. A côté du nom de « maître », on lui donne celui de « créateur », et même le titre de « juge », qui appartient à Samas, et on lui attribue la détermination des destins, fonction spéciale de Mardouk. « Qui est élevé dans les cieux? — toi seul es élevé. Qui est élevé sur la terre? — toi seul es élevé. » C'est en ces termes ou en des termes analogues que se terminent volontiers les hymnes. C'est à la même cause que se rattache le fait, qui ressort des inscriptions des rois d'Assyrie, que, à des périodes différentes, des divinités différentes ont été l'objet d'un culte prépondérant. D'autre part on identifie les dieux les uns aux autres. La liste de dieux déjà mentionnée (voir § 28) contient, entre autres, les assimilations, suivantes pour les dieux Bel, Sin, Ramman et Ninib : Bel est Mardouk, pour la souveraineté et les décrets; Sin est Mardouk, qui illumine la nuit; Ramman est Mardouk de la pluie ; Ninib est Mardouk de la nuit. Même s'il ne résulte pas de là que les autres dieux doivent être réduits à n'être que de simples manifestations de Mardouk, il en ressort cependant que leurs fonctions sont transmises à Mardouk. Les preuves dépareilles conceptions se multiplient à mesure que, le panthéon s'accroissant à l'infini, la hiérar chie des dieux devint flottante. A l'époque du nouvel empire chaldéen, sous Nabouchodonosor et Nabonid, le culte de Mardouk et de Nabou a rejeté dans l'ombre celui des autres dieux.
§ 34. — Le Culte*.
Le sacerdoce babylonien a toujours eu une grande puissance. Les prêtres sont les intermédiaires entre les dieux et les hommes, les maîtres de
i. BiBUOGRÀPHiE. — Sayce, Lectures on Ihe origin and growth of religion {Bibb. Lect. 1888); Joh. Jeremias, Die Cultustafel von Sippar, 1889; Zimmern, Beitrdge zur Kenntniss der babylonischen Religion, 1896-1901.
la science et les gardiens de la littérature sacrée; ils ont le monopole des rites mystérieux de la magie; aussi leur puissance, au cours des siècles, a-t-eile plutôt crû que diminué. Ils forment dans chaque ville une caste fermée, d'autant plus que le sacerdoce était héréditaire. Pour les différentes opérations du culte, il y avait différentes classes de prêtres. La division de Diodore de Sicile en sacrificateurs, purificateurs, exorcistes, augures, interprètes des songes, aruspices, est fondée. Leur richesse venait des offrandes. Les droits à payer aux temples étaient minutieusement fixés. Les archives des temples et la littérature des contrats montrent combien les livres étaient tenus exactement, et les temples régulièrement et richement pourvus. Les offrandes volontaires sont nettement distinguées des offrandes réglementaires. Sur les anciens cylindres sont représentées de nombreuses scènes d'offrande où figurent des prêtres. Les prêtres s'avancent devant l'image de la divinité et conduisent par la main le sacrifiant Le prêtre doit être de naissance élevée. Les tares corporelles rendent impropre au sacerdoce. Avant les cérémonies du culte, le prêtre doit se purifier. Aucun sacrifice ne peut être offert par des mains impures. Les prêtres élevaient leurs successeurs dans leurs propres écoles. Il est donc vraisemblable que les traditions sacerdotales variaient suivant les villes. Ainsi s'expliquent les différences que présentent les divers récits de la création (voir § 35). A côté des prêtres, les inscriptions mentionnent aussi des serviteurs du temple d'ordre inférieur, chargés de la garde des édifices et des instruments sacrés, et, dans des cultes spéciaux, d'autres ordres de personnes sacrées.
La qualification des jours était minutieuse. Les calendriers désignaient les jours qu'il fallait considérer comme des jours néfastes. On ne trouve aucune trace d'une fête du sabbat; le jour qui correspondait au sabbat juif semble plutôt avoir passé pour un jour de malheur. Les jours de changement de lune ont une grande importance. La plus grande fête était celle du nouvel an (voir § 28). La fête de Tammouz se relie au culte d'Istar (voir § 31).
Le sacrifice se célèbre depuis la création du monde. C'est le tribut de l'homme aux dieux auxquels il doit la vie et les biens de la terre. La scène, dans laquelle les dieux s'assemblent comme des mouches autour du sacrifice de Oum-Napistim et en flairent avec délice l'agréable odeur, montre sous une forme poétique la simplicité de la conception : les sacrifices sont considérés comme le repas quotidien des dieux. Dans les temples, on sacrifie régulièrement deux fois par jour, au lever du jour et à la tombée de la nuit, lorsque la lune paraît. Le sacrifice est un événement joyeux pour le sacrifiant. Un festin le suit; il est accompagné de musique. n est le point culminant de tous les événements importants, heureux ou funestes; il sert de cérémonie propitiatoire au départ pour la guerre, il sanctifie la victoire, il termine la cérémonie de fondation des temples et des palais; un sacrifice précède le départ pour la chasse, et un sacrifice consacre aux dieux le meilleur de son produit. Les libations sont usuelles. Le sacrifice le plus fréquent est le sacrifice d'action de grâces.
On donne aux dieux la dime de toutes les choses. De tout ce que produisent le ciel, la terre, la mer et les montagnes, on offre aux dieux une large part. Le meilleur du butin leur appartient. Chaque année on apporte les prémices des troupeaux. On sacrifie sans distinction toute espèce de bétes, sauvages on domestiques, volatiles, poissons, et aussi des fruits, du miel, de rhuile. Seulement la victime doit être sans tache. Les animaux défectueux ne peuvent figurer que dans les opérations secondaires du culte. On sacrifie des animaux mâles, et on n'emploie les femelles que pour les rites de purification. Dans le sacrifice sanglant, l'idée d'expiation, d'apaisement du dieu irrité prédomine. Le sacrifice a une vertu purifiante. C'est pourquoi il n'y a pas d'exorcisme sans sacrifice. On n'a pas d'exemples de sacrifices humains dans le culte divin. Les scènes figurées où l'on a cru voir des sacrifices humains, ou qu'on a rapportées au rite de la circoncision, paraissent être mythologiques. Les sacrifices humains dont parle la Bible, offerts à Adrammelekh et Anammelekh dans Sepharvaim, sont dus sans doute à l'influence phénicienne. Par contre, des hommes sont immolés dans les cérémonies funèbres. Mais on n'a pas de preuve que ces immolations aient rien de commun avec le sacrifice souvent mentionné de la commémoration des morts, où les lamentations des femmes et la musique funèbre formaient un accompagnement rituel. Asourbanipal parle d'une de ces cérémonies sanglantes : « Les autres, je les égorgeai au pied du taureau colossal, où on avait assassiné mon grand-père Sennachérib, comme sacrifice funèbre pour lui ». Les cadavres sont jetés aux bêtes. Les notions qui se rattachent aux purifications et aux sacrifices de purification sont très étroitement mêlées à la magie (voir § 37).
§ 35. — Création et Déluge. Cosmogonie ^
Le récit babylonien de la création est un mythe solaire dont le personnage principal est le dieu Mardouk. Mardouk devient roi dans le monde des dieux ; ceux-ci à l'unanimité l'acclament ; à lui sont confiées les tablettes du destin, comme prix de sa victoire sur le Dragon, et la première fête du Zakmoukou, consacrée à Mardouk, est, d'après le mythe, célébrée dans le ciel. Aussi le poème se termine-t-il par un dithyrambe en l'honneur de Mardouk. Les fragments conservés sont disposés en strophes.
Quant au fond le voici : Anou, Bel et Ea forment la triade suprême, car ses ancêtres, à l'exception d'Ansar, disparaissent au cours de l'action. Les premiers dieux sortent par paires, mâle et femelle, à ce qu*il semble, du
i. BiBuooRApHiB. — Jensen, Die Kosmologie der Babylonier, 1890; Lukas, Kosmogonien der allen Vôlker, 1893. Traductions du récit de la création par Jensen, Kosmologie et KeUinschriflliche Bibliotheky t. VI; Zimmern, dans Gunkel, Schôpfung und Chaos, 1895; Delilzsch, Dos babylonischê Weltschôpfungsepos, 1896; J. Halévy, Recherches bibliques, t. I, 1895. — Traductions du Déluge : de Haupt, dans Schrader, KeilinschHften und dos Allé Testament, 1883, 2* éd.; Jensen, loc. cit, Zimmern, loe. cit. Halévy, loc, cit.
chaos primitif. Des conceptions cosmogoniques et astrales servent de base au récit. Au commencement, il n'y avait ni ciel, ni terre, ni dieu, mais seulement les eaux réunies de l'océan et de la mère universelle, Tiamat, la mer primitive conçue comme chaos. Le premier couple divin fut formé de Lahmu et de Lahamu; longtemps après vint le second, Anêar et Kiiar, les principes mâle et femelle du ciel et de la terre. C'est d'eux que sortirent les autres dieux, la grande trinité, le fils d'Ea, Mardouk et les autres tf maîtres du destin ». Les préparatifs de l'établissement d'un monde bien ordonné et la puissance croissante des dieux provoquent la guerre entre eux et Tiamat. Lahmu et Lahamu disparaissent alors tout à fait. Du côté de Tiamat se tiennent son époux Kingou et onze monstres créés par elle, horribles serpents pour la plupart. Le rapprochement avec le zodiaque se présente immédiatement à l'esprit. L'auxiliaire redoutable de Mardouk est en première ligne le dieu du feu, Gibil. C'est le combat de la lumière contre l'obscurité : si Kingou est aussi un dieu du feu, il représente le feu souterrain et destructeur. Son but est de détruire le dieu céleste du feu. Les grands dieux redoutent le combat. Mardouk s'y laisse entraîner, mais pose comme condition qu'il sera le maître dans l'assemblée des dieux et dans la « chambre des destins » (voir § 28, fête du Zakmoukou). Un festin est dressé pour les dieux, et quand les dieux transis de peur sont ivres, Ansar obtient leur consentement aux conditions de Mardouk. Ils le prennent pour roi ; « dépassant ses pères, il prit place comme souverain ». Un miracle, accompli par sa parole, confirme merveilleusement sa puissance ' : un vêtement déployé devant lui disparaît et reparaît sur son ordre. Avec des armes magnifiques, le vent, l'éclair, le tonnerre, une flamme ardente et un filet, il défait Tiamat et son armée après un combat terrible et reprend à Kingou les tablettes du destin que celui-ci avait volées. Puis il partage le corps de Tiamat; Tune des moitiés sert à délimiter le territoire des dieux. Des vents forment cet océan pour que l'eau ne puisse pas se répandre. Sur les eaux de l'abîme, Mardouk construit le palais céleste. Ensuite a lieu la création des étoiles qui divisent le temps, de la terre, des hommes et des villes (comme lieu de culte?), ainsi qu'il ressort de fragments tout à fait mutilés. On ne peut décider avec certitude si les hommes ont été créés par Mardouk seul. En tout cas, dans la tablette finale, il est appelé (( celui qui a créé l'humanité ». Rappelons que dans deux autres circonstances, où Ea crée un messager des dieux, et arme un homme, les créatures sont faites d'argile. Le poème se termine par une exhortation au respect des dieux, qui prolonge la vie, et par la glorification du vainqueur, Mardouk, seigneur des dieux *.
1. Cette idée des effets merveilleux de la parole est fréquente dans le poème de la création.
2. Des fragments d'autres récits de la création montrent que, dans les différentes écoles de prêtres, des traditions mythologiques différentes prévalaient. Ainsi peut s'expliquer la grande incertitude qui règne dans l'attribution des dieux aux étoiles, et dans les conceptions cosmologiques. Dans un de ces fragments de la création qui fait partie d'une incantation, le combat avec le dragon manque. D'abord il s'agit des demeures des dieux et des lieux de culte. Mardouk fait les hommes avec l'aide de la
Le déluge fait partie des récits du Poème de Gilgames (voir § 38) ; il est raconté sur la mieux conservée des douze tablettes. Oum-Napistim * est le héros du déluge. Il s'appelle à la fin gasisatra, « le très judicieux, ou le « très pieux » ; c'est le Xisottthros de Bérose. Ce qui a été dit d'une manière générale pour le poème de Gilgames vaut pour l'enveloppe mythologique du récit du déluge. Oum-Napistim raconte l'histoire du déluge à Gilgames, qui voudrait bien échapper comme lui à la mort et être mis au nombre des dieux. Il faut remarquer que la cause assignée à la destruction décidée par les dieux, ce sont les fautes des habitants de èourippak, la ville légendaire de Oum-Napistim. Ea révèle à Oum-Napistim, dans un songe, la décision des dieux, à leur insu. Sur son conseil et d'après ses données, celui-ci construit l'arche, la remplit de tous ses biens, y fait entrer toute espèce d'animaux et s'y enferme avec ses ouvriers et sa famille. Aux flots de la mer se joint la tempête venue du ciel; les Anounnaki brandissent des torches enflammées. Les dieux eux-mêmes se sauvent, pris d'une peur indicible, devant le déluge. Six jours et six nuits, la tempête fait rage : tous les hommes périssent. Alors Oum-Napistim ouvre une fenêtre; aveuglé par la lumière, il tombe en pleurant. L'arche s'arrête sur la montagne de Niçir, Après sept jours, il fait partir un pigeon, puis une hirondelle : ces animaux, ne trouvant pas où se poser, reviennent. Un corbeau, lâché ensuite, ne revient pas. Alors Oum-Napistim et toutes les créatures quittent l'arche, et Oum-Napistim offre un sacrifice au sommet de la montagne. Les dieux flairent l'odeur et, comme des mouches, viennent en foule autour du sacrifiant. Bel lui-même arrive, lui qui avait déchaîné le déluge. Il voit avec colère qu'un homme et sa famille ont échappé. Mais Ea réussit à le calmer. Bel monte dans l'arche et, bénis par lui, Oum- Napistim et sa femme deviennent semblables aux dieux, et vont habiter au loin, à l'embouchure des fleuves.
Les représentations cosmogoniques qui sont à la base de ces récits mythologiques, distinguent le monde céleste d'Anou, le monde terrestre de Bel et le monde souterrain d'Ea. Sous la terre est l'empire des morts (voir § 36). L'idée maîtresse, qui détermine la figure des trois mondes, est rendue exactement par Diodore de Sicile : la terre (montagne de la terre) a la forme d'une barque ronde, retournée. Sous l'écorce terrestre s'étend l'empire des morts. La concavité est le royaume d'Ea, qui domine sur les profondeurs mystérieuses de la mer, des sources et des puits. Le tout est entouré, comme d'une ceinture ou d'un serpent, par l'océan. La voûte du ciel, qui s'étend au-dessus de la terre, est séparée du monde terrestre par l'océan céleste. L'horizon en est la fondation *. Le soleil sort de l'in-
déesse Arourou, h seule fin qu'ils bâtissent aux dieux des demeures plaisantes. Babylone est la ville sainte. Un troisième fragment place le combat contre le dragon à Tépoque historique. Le dragon Tiamat menace les hommes et les dieux. Un dieu — Mardouk? — tue le dragon. Pendant trois ans et trois mois le sang du dragon coule jour et nuit.
1. • Je substitue la transcription Oum-Napiêtim, jours de vie, à la transcription généralement adoptée : Pir-Napiétinij fruit de vie, qui est moins conforme aux habitudes des scribes assyriens et qui donne un sens moins satisfaisant. (C. F.)
2. Les Assyriens parlent d'une montagne des dieux, lieu de naissance et résidence
teneur du ciel, sa demeure. Il y a deux portes, à Touest et à l'est, pour son lever et son coucher. Deux montagnes, la brillante à Test, et la sombre à l'ouest, limitent sa course au dessus de la terre. Sous la montagne de l'est se trouve le lieu de réunion des dieux : c'est là que, sous la présidence de Mardouk, ils fixent les destins. Le soleil commence sa course '^" -^
en partant de la chambre des destins. L'idée que le dieu du soleil printa- ''^ .^é:,
nier, comme fils d'Ea, sort des profondeurs de l'eau, n'est pas en contra- i v^ ;;
diction avec cette conception. Dans le ciel fixe, les étoiles s'avancent par -'lu
les routes assignées. ^ ' .
§ 36. — La yie après la mort ^
Le mauvais destin qui menace également tous les hommes est la mort. Personne ne peut y échapper, rien ne peut affranchir de la mort, et il ne reste à l'homme que le droit de demander un délai, une longue vie et la vieillesse. Quiconque franchit les portes de la mort est perdu, suivant une loi immuable. Le monde des morts est sans joie, sans espoir; aucune lumière n'en éclaire la nuit profonde, tout y est pourriture, et il ne reste de la splendeur terrestre qu'une ombre de vie misérable et lamentable. La poussière de la putréfaction s'étend sur le royaume des morts, la poussière couvre la porte et le verrou, la poussière est la nourriture de ses habitants; c'est ainsi que s'exprime le poème de la Descente d'Istar aux enfers. A l'ouest, à l'endroit où le soleil disparaît, se trouve l'entrée du monde des morts, du pays d'où l'on ne revient pas. L'empire d'Allatou, la reine du monde souterrain, est décrit comme une grande ville avec un palais prodigieux. Sept murs entourent l'immense prison. Aucune lumière n'éclaire les morts. Leurs cris de douleurs retentissent dans l'obscurité. Us vivent en un lieu d'horreur et de lamentation. Rois et prêtres, grands de la terre, succombent tous au même sort. Les morts paraissent nus devant la terrible Allatou, flottants comme des ombres. Aucune différence entre le bon et le mauvais, tous ont le même sort. Il n'y a qu'une chose plus affreuse que de descendre dans le royaume des ombres : il est ignominieux et terrible de rester sans sépulture. On ne peut fairede plus grand mal à son ennemi que de lui refuser la sépulture ou de violer son tombeau. Les rites funéraires nous sont très mal connus. On n'a pas trouvé une seule épitaphe, et l'antiquité des tombeaux découverts n'est pas certaine. La crémation était la règle. Kouta, la ville de Nergal, était en ce sens la ville dés morts. On pourvoyait les morts de nourriture et de boisson, et on offrait des libations sur les tombeaux.
des dieux. Son sommet dépasse le ciel et sa racine plonge dans Tablme de TOcéan. Une lumière, brillante comme celle des étoiles du ciel, illumine la demeure des dieux.
1. BiBUOOiiAPHii. — Alfred Jeremias, Die babylonisch-assyrUchen Vorslellungen vom leben nach demTode, 1887; Jensen, Die Kosmologie der Babyloniei^ 1890; Halévy, dans U Revue de VEiatoire des Religions^ 1888, et dans la Revue sémitique, 1893 et suiv.
Seuls des mythes nous renseignent sur ces sombres croyances. Un léger espoir perce dans les mythes de Tammouz et d'Istar; d'autre part il y a rUe des Bienheureux; puis on croit à la possibilité d'exorciser les morts. Au plus profond de l'empire des morts, soigneusement protégée contre les démons mauvais et envieux, se trouve la source de vie. Ailleurs, dans un endroit caché, croît la plante de jouvence et de vie. Lorsqulstar, devenue la proie du monde souterrain, est délivrée par une ruse des dieux, AUatou doit la faire asperger avec l'eau de la source de vie pour lui rendre la liberté. Oum-Napistim découvre à Gilgames le lieu caché où pousse la plante de vie; mais elle lui est ravie. Il obtient seulement de parler avec l'esprit d'Eabani, son ami, qui sort de terre comme un souffle de vent. Toutefois les conjurations des morts ne peuvent avoir pour objet que de fournir au mort une jouissance dont il est privé par ailleurs, ou bien d'évoquer les esprits.
Deux êtres humains ont échappé, avec l'aide des dieux, au sort commun. Oum-Napistim et sa femme, immortels, mènent une vie divine dans l'île des Bienheureux. Seul celui qui ose, comme Gilgames, franchir les eaux de mort et affronter les dangers les plus terribles peut voir cette île des Bienheureux. Elle est en face de l'embouchure de l'Euphrate et du Tigre. Il y a là une source de vie qui rend la jeunesse. Seul àamas connaît le chemin qui y mène et le parcourt dans sa course journalière. Il est très vraisemblable que l'île des Bienheureux, quoique placée à l'embouchure des fleuves, doit être cherchée à l'est, où est la source de toute vie.
Un relief de bronze assyrien donne une représentation symbolique du monde souterrain qui, suivant la conception babylonienne, montre Tunivers divisé en quatre parties : le ciel, Tair, la terre, Tenfer. Le revers est occupé par un monstre mâle, en forme de léopard, couvert d'écaillés, muni de quatre ailes et d'une queue en forme de serpent. Le monstre regarde par-dessus un mur, le visage tourné vers la face, les pattes posées sur le bord supérieur. Sur le relief, on voit en haut les cieux avec les étoiles et les symboles divins. Au dessous, se trouvent sept figures à têtes d'animaux, qui soutiennent le ciel (peut-être les sept démons de la tempête, représentants de l'atmosphère). Le troisième registre montre une scène funèbre. Le mort est enveloppé et placé sur un lit. La fumigation sacrificielle représentée dans ce registre fait songer à une conjuration. Deux hommes-poissons, démons protecteurs, gardent le lit. De l'autre côté luttent deux mauvais démons, à côté d'eux se tient une figure humaine faisant un geste de bénédiction. Le dernier registre montre la rive de l'enfer. En bas nagent des poissons, à droite sont des arbres. Dans le coin supérieur toute sorte d'emblèmes (ou d'instruments?). Sur l'eau une barque, plus loin un cheval agenouillé. Une femme est à genoux avec une jambe sur l'animal, un pied sur sa tête. C'est une figure nue, à tête de chien, serrant dans chaque main un serpent; de jeunes lions tettent sa poitrine. Derrière elle se tient, la main droite élevée, un monstre ailé *.
1. *0n a déjà plusieurs variantes de ce monument; ce sont des charmes contre les revenants.
§ 37. — Incantations et Dômonologie'.
Nous donnons ici en appendice un rapide aperçu sur la magie. Pour la littérature religieuse des incantations, on se reportera au § 33. Les textes publiés fournissent une riche collection de matériaux. Les idées magiques ont été largement répandues dans le peuple et profondément enracinées. Pourtant, au point de vue religieux, elles sont d'importance secondaire. Elles répondent à une conception inférieure de la religion et à des besoins particuliers de la vie quotidienne. Les exorcistes, classe spéciale de prêtres, emploient dans leurs cérémonies des textes liturgiques qui, visiblement, n'ont pas été composés en vue d'opérations magiques. Dans le culte officiel, les incantations n*ont pas de place. On n'a point d'indice que les temples aient été en rapport avec la magie. La littérature des incantations elle-même a une double tradition sur l'origine des arts magiques : d'une part elle attribue la sorcellerie malfaisante aux peuples étrangers voisins, mais de l'autre la contre-magie bienfaisante vient d'Éridou. Quoique la magie se perde dans la nuit des temps, comme les plus anciens documents en témoignent, les incantations que nous possédons, et que nous ont transmises les Assyriens, sont d'une époque assez basse. Mardouk y est au premier plan. La triade Ea, Mardouk, Gibil (voir plus bas) appartient spécialement à cette littérature. Nabou est subordonné à Mardouk, et apparaît dans la conjuration comme fils de Mardouk. L'ordre des dieux et des couples divins invoqués est conforme à celui que Ton trouve dans les inscriptions des rois d'Assyrie. Quant à l'objet des incantations, ce sont les maladies du corps et de l'âme. Les causes de la maladie sont les mauvais démons, qui, par la colère de la divinité, ont pris pouvoir sur l'homme, ou bien les charmes et les maléfices. Parfois les dieux irrités se servent des démons comme vengeurs. Les mauvais génies s'attachent particulièrement à détruire la vie de famille. Querelles et disputes, haines, jalousies et calomnies font leur joie. Quand un homme est ensorcelé ou possédé, seule l'incantation, avec l'aide des dieux, peut rompre le charme. Le mauvais œil, l'imprécation magique, le souffle, la salive produisent l'ensorcellement. Mais aussi tout contact direct ou indirect avec un ensorcelé peut ensorceler également. Le mal se glisse et lentement il exerce sa force destructive. On y oppose des préservatifs et des remèdes. En gros, les moyens de la sorcellerie et de la contre-sorcellerie sont les mêmes. C'est un principe d'opposer le même au même. On se sert de talismans, de pierres montées en pectoraux, d'amulettes portées au cou, qui éloignent la maladie, ou portent bonheur. Si un homme a été ensorcelé, il est impur et abandonné des dieux. Il est important pour lui
1. BiBLiooRApHiK. — Lenormant, loc. cit. Textes et traductions dans Halévy, Documents reUgieiiXi 1882; Tallquist, Die as-ti/rische Beschwôrungsserie Maklûy 1894; Zimmern, Beitrâge zur Kenntniss der babylonischen Religion^ 1896-1901; Vater, Sohn und Fùrsprecher in der babylonischen Gottesvorstellungy 1896; Fossey, La Magie assyrienne, 1902.
HlBTOmi DSS MUOIOMS. H
de rechercher l'origine du charme ou la cause de sa maladie, pour trouver le charme contraire et offrir aux dieux les expiations qui conviennent. Alors interviennent les exorcistes. Les agents de la puriQcation sont le feu, l'eau et l'huile, les onguents et les plantes médicinales. Le rite est accompli pendant que se récite la formule. La nuit, qui est le moment où se déchaînent les influences démoniaques et magiques, est propice aux incantations. Deux grandes collections assyriennes de formules incantatoires sont intitulées Combustion, du nom du plus puissant des moyens magiques. Un réchaud est installé auprès du lit du malade, et tandis que l'exorciste murmure la formule, toute espèce d'objets symboliques sont brûlés dans la flamme : plantes médicinales, fruits, graines, peaux de moutons et de chèvres. De même que ces objets sont déchirés, puis livrés au feu, de même que la semence est détruite, que les fleurs et les fruits ne croîtront plus, que la laine ne pourra plus devenir un vêtement, le charme doit être mis en pièces et consumé. Des torches éclairent l'opération. Au lieu de la combustion symbolique, ou en même temps, on accomplit d'autres opérations du même genre. Le possédé est lié avec une corde magique, puis celle-ci est dénouée. Des images d'argile, de bitume, de farine, de cire, de bois, qui représentent le mauvais esprit, ou le sorcier, ou la sorcière sont dressées, puis mutilées, détruites, brûlées, jetées dans le fleuve, enterrées sous les dalles de la porte, ou portées dans le cimetière. Les images des dieux ou des divinités protectrices sont placées auprès du lit du malade, à droite et à gauche, mais aussi des images des démons, horribles et grotesques. Des sacrifices et des libations sont offerts. Aussi importantes que les rites de combustion sont les ablutions. De l'eau pure, quand c'est possible, de l'eau sacrée du Tigre ou de TEuphrate, et de l'huile pure sont ici employées. L'impureté est reportée sur elles comme sur l'objet brûlé ; elles doivent la laver. Par le moyen des charmes et des purifications, l'impureté est repoussée dans le désert, le lieu pur (par antiphrase) où les démons habitent. Si l'incantation réussit, l'homme est remis aux mains propices de son dieu.
Parmi les dieux innombrables qui sont invoqués contre les démons et les sorciers, les dieux de la lumière tiennent manifestement le premier rang : àamas, qui, comme soleil levant, doit chasser les fantômes des esprits de la nuit; Sin, le gardien et l'illuminateur de l'ombre de la nuit; Istar et Tammouz, son époux. Mais le principal rôle dans les incantations et les purifications est joué par la triade spécialement magique : Ea, Mardouk et Gibil. La relation de ces dieux avec les purifications saute aux yeux. Ea est le seigneur de tous les secrets, le grand magicien, à qui rien ne peut être caché, il est le seigneur des sources cachées et vivifiantes. Mais Ea est trop haut et trop loin pour agir lui-même. On se contente d'écrire sur le réchaud son nom à l'action mystérieuse. A sa place intervient son fils Mardouk aussi sage qu'Ea, dont il partage les secrets. Grandprêtre des incantations, il apporte Teau de la purification. Il se tourne vers Ea dans les cas difficiles, et Ea l'envoie pour accomplir l'exorcisme. A ces deux divinités se joint Gibil. Parfois Nouskou remplace Gibil, et Nabou,
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Mardouk. Dans rélément sacré de Gibil, le feu, on brûle toute impureté; devant le feu, rensorcellement et son auteur reculent. Il est sans conteste le plus puissant parmi les dieux invoqués dans les incantations, Quaud il est nommé avec Ea et Mardouk, il est nommé le troisième et invoque la médiation de Mardouk, comme Mardouk celle de son père Ea. Une invocation expose très naïvement comment Gibil va au lit de Mardouk lui^ même pour l'interroger sur le secret des sept démons, et comment Mardouk va apprendre le secret de son père Ea, avec les instructions pour les exorciser. Les sept mauvais esprits appartiennent à la grande armée des démons. (( Nulle part ils ne sont connus, au ciel et sur la terre ils sont insondables n, dit une incantation. Toutes les terreurs, toutes les souffrances, toiiteî^ les forces destructrices, toutes les maladies, tous les malheurs sont personnifiés en eux. Ils sont nommés les dieux de la tempête, et comme la tempête ils fondent sur Thomme et le bétail. Ce sont des produits de Tenfer, \h ne sont ni mâles ni femelles. Ils viennent de dessous terre, des profondeurs des sources. « Us sont nés dans la montagne du couchant, ils ont grandi dans la montagne du levant. » Ils gardent dans Tempire des morts la source de vie. De préférence, ils se tiennent dans les lieux déserts, sinistres et incultes. De là ils se précipitent, et, comme l'ouragan, font rage aux quatre points de Thorizon. Ils viennent avec Tobscurité, rinondatioii, la maladie et la mort, messagers de Bel quand il détruit l'humanité, messagers deRamman quand il se déchaîne en torrent sur la terre, serviteurs de la sordère dans ses maléfices. Comme l'herbe ils couvrent la terre, comme des serpents ils s'y cachent, ni portes ni verrous ne les arrêtent, ils sont sans pitié. Ils sont carnassiers et buveurs de sang; ils frappent les hommes à tous les membres, ils leur apparaissent sous forme de fa [i tomes et de revenants, les hantent de cauchemars, amènent la peste et la fièvre, crachent leur venin, vous couvrent de bile, enchaînent les mains et tes pieds, et apportent la mort. Us rampent dans les étables, funestes aux animaux domestiques; ils chassent l'oiseau de son nid. Rien dans le ciel ni sur la terre n'est à l'abri de leurs coups. Ils s'attaquent même nnx dieux. Mais à côté de ces méchants esprits, il y a aussi des génies Inenfoi* sants et protecteurs, qui éloignent les premiers et les pourchassent. Aux portes des temples et des palais on les représentait sous la forme de taureaux (êêdou et lamassou). Ils doivent garder la maison et la ville, et les protéger contre l'attaque malfaisante des démons destructeurs. Us défendent aussi l'entrée du monde souterrain.
i64 HISTOIRE DES RELIGIONS
§ 38. — Légendes divines et héroïques ^
De tous les poèmes babyloniens que nous connaissions, le plus important est répopée de Gilgames * (Izdoubar). L'épopée est un mythe solaire, comme les légendes d'Etana, de Toiseau Zou, d'Adapa. Il faut ajouter à la liste la légende sur l'enfance du vieux roi Sargon de Babylone. Les douze tablettes de l'épopée de Gilgames correspondent aux douze signes du zodiaque, èamas est le protecteur du héros. C'est à lui — dit une hymne au « dieu Gilgames » — que èamas a remis le sceptre et le pouvoir, et, comme un dieu, il est le juge des esprits de la terre. Une autre incantation l'invoque comme « maître des enchantements ». Gomme Etana, protégé de èamas, et Ner (mentionné comme héros dans un catalogue babylonien d'épopées) habitent en tant que dieux le monde souterrain, il est à penser qu'il en est ainsi pour Gilgames. L'épi thète de maître des enchantements et de juge des esprits terrestres s'accorderait d'ailleurs avec cette hypothèse. L'épopée conservée dans une copie assyrienne remonte à une très haute antiquité, comme le montrent le nombre des scènes tirées de l'histoire de Gilgames, figurées sur d'anciens cylindres babyloniens. La conception des dieux y est très naïvement anthropomorphique. On y raconte des rêves où les dieux conversent avec leurs favoris. A la tête du panthéon est la triade divine Anou, Bel et Ea, et celle de Sin, èamas et Istar. L'action se passe principalement à Ourouk. Une invasion des Élamites en Babylonie forme le fond historique. Des fragments conservés on peut tirer le récit suivant : La ville d'Istar, Ourouk, est dans la plus grande détresse. Depuis plusieurs années, elle est assiégée par les Élamites. Les dieux sont délaissés, ils se changent en mouches et vont bourdonnant dans les rues. Alors paraît Gilgames, le héros sauveur. Il est irrésistible, il entraîne jeunes gens, jeunes filles et femmes dont les parents courent anxieusement implorer contre lui le secours de la déesse de la ville. Ils s'adressent à Arourou, qui l'a engendré. Et Arourou, sur leur prière, crée Eabani, être difforme, tout couvert de poils, qui doit combattre contre lui. Il vit avec les troupeaux des champs et se nourrit d'herbes et de plantes. Pour l'attirer à Ourouk, une hiérodule d'Istar le séduit. Elle lui parle de Gilgames et lui demande de se mesurer avec lui. Avant d'aller à Ourouk, il essaie ses forces contre un lion. Mais au lieu de combattre Gilgames, il fait amitié avec lui dans Ourouk. Les dieux euxmêmes favorisent le pacte, èamas retient Eabani dans Ourouk au moment où Eabani désire retourner au désert. Il doit avec Gilgames anéantir le
i. Bibliographie. — A. Jeremias, Izdubar-Nimrod^ 1891 ; E.-T. Harper et Jastrow, dans les Beitr. zur Assyr. und vergL semit, Sprachw., 11, 1892-1896; Zimmern, dans Gunkel, op. cil; Jensen, Keilinschriftliche Bibliotheky l. VI.
2. On a lu longtemps Izdoubar le nom du héros, et cherché dans ce nom celui du Nimrod biblique. Un texte donne Tégalilé lzdoubar=Gilgameé. L'épopée de Gilpames n'a rien à voir avec la légende de Gilgamos connue par Elien. L'égalité ïzdoubar=. Gilgames n'exclut pas une parenté de Gilgameà avec le Nimrod biblique.
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conquérant élamite ffumôaba, l'ennemi d'Ourouk. Effectivement ils délivrent la ville, gumbaba habite au milieu d'une forêt de cèdres, mystérieuse et sainte, séjour divin que Bel a entouré de terreur. Un triple songe leur annonce la victoire, gumbaba succombe dans la lutte et Gilgames est couronné roi d'Ourouk. Istar devient amoureuse du héros. Elle s'offre à lui avec de séduisantes promesses de domination. Mais Gilgames repousse toutes ses propositions : l'amour d'Istar, dit-il, a toujours causé la mort de ses amants. Les allusions contenues dans la réponse de Gilgames doivent toutes se rapporter à des événements mythologiques; celle qui est relative à son amour pour Tammouz est la seule qui soit claire. A l'oiseau Alalla, elle a cassé les ailes, et maintenant il crie lamentablement dans les bois : Kappi (Mes ailes I); elle a maltraité un lion et un cheval créés par la déesse Silili; elle a changé en tigre un berger, et les autres bergers le chassent avec leurs chiens ; elle a changé un géant en pygmée. Furieuse de l'affront, Istar se plaint à son père Anou. Gilgames doit périr. Pour sa perte, Anou créera un taureau céleste, sinon elle détruira tout. Anou donne satisfaction à sa fille. Mais Gilgames et Eabani tuent la bête terrible. Ils offrent les cornes à âamas et raillent Istar qui maudit les héros. Dans Ourouk on offre en l'honneur de leur victoire une grande fête. Ici une lacune considérable; la septième tablette manque presque entièrement. Eabani est tué, certainement à l'instigation dlstar. Gilgames est atteint de la lèpre, par suite de la malédiction de la déesse. Il gémit sur la mort de son ami et cherche à éviter pour lui-même ce sort funeste. Il ne mourra pas comme Eabani. Alors il se souvient de son grand aïeul, Oum-Napistim, auquel les dieux ont accordé l'immortalité. Il l'interrogera. Il se rend donc à nie des Bienheureux. Des lions lui barrent la route. Il arrive jusqu'aux terribles hommes-scorpions qui gardent le passage obscur qui conduit à travers la montagne Masu aux eaux de mort. Leur regard l'étourdit. Sur sa demande enfin ils lui ouvrent la porte. Après une longue marche à travers l'obscurité la plus profonde, il atteint la mer. Il voit un parc splendide. Des arbres aux fruits de pierres précieuses, aux rameaux de cristal, réjouissent son cœur. Une reine de la mer, Sabitu, qui habite un palais sous-marin, l'avertit de l'impossibilité d'aller plus loin sur une mer infranchissable : seul àamas connaît le chemin. Par compassion, elle lui montre enfin la route qui conduit au passeur qui peut le mener sur les eaux de mort jusqu'à la plaine des bienheureux. Après un voyage fatigant de quarante-cinq jours, ils arrivent à 1' « eau de mort », et enfin à l'île des Bienheureux. Du bateau, il annonce son malheur à son aïeul. Oumnapistim ne peut lui donner aucun avis. Contre la mort, que les dieux ont fixée, la lutte est vaine. Mais Oum-Napistim est immortel. « Dis-moi, comment as-tu obtenu la vie dans l'assemblée des dieux? » A cette question, Oum-Napistim lui répond par Thistoire du déluge (onzième tablette, voir § 35). Il ne peut lui procurer qu'une chose, la guérison de sa lèpre. Gilgames, à ces mots, tombe dans un profond sommeil. Oum-Napistim l'enchante et lui donne à manger un mets magique. Puis le j)asseur le mène à la source de purification, où il devient pur comme la neige. Au
départ, Oum-Napistim lui apprend encore où croit la plante de vie, qui rajeunit l'homme. Il l'atteint après beaucoup de fatigues, mais elle lui est prise par un lion. Tristement il revient à Ourouk, renouvelant ses lamentations pour l'ami perdu, qui n'a pas été enlevé par une maladie, ou dans un combat, mais qu'a ravi mystérieusement le monde souterrain. Enfin il obtient par ses pleurs qu'Eabani lui apparaisse. De la fin il reste encore quelques paroles échangées entre Gilgameâ et Eabani. L'esprit du mort estime heureux celui qui, après une mort héroïque, est enterré par son père, sa mère et son épouse, et plaint le triste sort de celui dont Tâme n'est honorée de personne.
Un autre héros épique, Etana, est sous la protection particulière de ëamas; différents textes le désignent comme un dieu du monde souterrain. Ni le commencement, ni la fin du récit ne sont conservés. Etana sacrifie à âamas avant la naissance de son fils et lui demande la plante merveilleuse qui facilite l'accouchement. §amaâ l'adresse à l'aigle. Il le trouve, assis au milieu de ses petits attentifs, et leur apprenant les secrets du dieu du soleil; il lui demande la plante d'accouchement. Un autre fragment raconte les prouesses d'Etana, son ascension dans le ciel, sur le dos dd l'aigle. Celui-ci engage Etana à tenter le voyage avec lui. Monté sur l'aigle, il s'élève et se dirige, à travers le royaume d'Anou, Bel et Ea, jusqu'au trône de la déesse lâtar. D'en haut, l'aigle montre à Etana le monde à leurs pieds : la terre émerge, comme une grande montagne, de la mer qui l'entoure comme une ceinture. Plus haut encore, la mer n'est plus qu'un abreuvoir. Ils arrivent au ciel d'Anou, Bel et Ea. Mais l'aigle veut le porter au trône d'Istar, dans un vol téméraire. En vain Etana l'avertit. Tous deux sont précipités. La fin manque. L'histoire de l'aigle et du serpent a-t-elle quelque rapport avec la première, on peut se le demander. L'aigle a détruit le nid du serpent et mangé ses petits. Celui-ci se plaint à èamas, le vengeur de toutes les injustices, et le dieu lui indique comment il pourra se venger. Sur une montagne se trouve le cadavre d'un bœuf sauvage. Qu'il s'y cache et attende. Ce que èamas a prévu arrive. L'aigle accourt avec d'autres oiseaux et ses petits, pour se repaître. Il a bien un soupçon, mais comme les autres oiseaux mangent tranquillement, il s'enhardit. Seul un aiglon, Atrafiasis « le très habile », l'avertit encore que le serpent pourrait être caché à l'intérieur. L'aigle épie soigneusement le cadavre, mais n'y voyant rien de suspect, se met à becqueter la charogne. Le serpent surgit alors et prend l'aigle par l'aile. Ses prières ne lui servent de rien, car si le serpent le laissait aller, il serait coupable devant âamas. Ainsi la vengeance l'atteint.
La signification de la légende ou du mythe d'Adapa est tout à fait incer taine. Elle est étroitement apparentée aux mythes du soleil, car elle raconte un acte d'Adapa qui a pour résultat l'arrêt soudain de la végétation du printemps. Mais le centre du mythe est tout autre : Adapa, le héros du récit, est près de devenir immortel, mais il perd l'immortalité. Qui est Adapa? Dans le mythe, il s'appelle une fois fils d'Ea. Mais le vent du sud, auquel il casse les ailes, est aussi fils d'Ea. A un autre endroit, il s'appelle
zeraméluti^ fils de l'homme. Anou justifie son dessein de le rendre immortel par la raison que lui, un homme impur, a vu l'intérieur du ciel et de la terre. Il peut donc, comme favori des dieux, s'appeler fils d'Ea et demeurer dans son royaume. En tout cas le mot d'Anou est remarquable, car il explique l'apothéose d'Adapa. Adapa, fils d'Ea, raconte la légende, pêche dans une mer unie comme une glace. Le vent du sud se lève et le jette dans la mer. Furieux, Adapa lui casse les ailes. Pendant sept jours le vent du sud ne souffle pas. La végétation s'arrête; Tammouz, le dieu du printemps, et Gii-zi-da courent au ciel d'Anou. Anou furieux appelle Adapa à son tribunal. Ea l'a prévenu et lui a donné des instructions sur la conduite qu'il doit tenir. Il doit mettre des vêtements de deuil. Quand les deux divinités venues de la terre lui demanderont pourquoi, il doit répondre, évidemment pour les adoucir : « Deux divinités ont quitté la terre »; alors elles intercéderont pour lui auprès d'Anou. Anou l'hébergera, mais il lui offrira une nourriture et une eau de mort; il doit les repousser. Tout arrive ainsi qu'Ea l'a prévu. Il ne s'est trompé qu'en une seale chose. Anou, apaisé par les deux dieux et les excuses d'Adapa, lui offre la nourriture et l'eau de vie pour rendre immortel celui qui a vu le ciel et l'intérieur de la terre. Suivant l'avis d'Ea, et pour son malheur, Adapa refuse ce qui lui est offert. Il a perdu le présent des dieux. — La légende d'Adapa ne provient pas des copies assyriennes de la bibliothèque d'Asourbanipal, mais de Tell-el-Amarna.
De même que le vent du sud et les dieux des nuées et des tempêtes en général, le dieu Zou est conçu comme un oiseau. Le mythe de Mardouk volé par Zou est transparent : le soleil du matin est à son lever voilé de brumes. Bel, c'est ainsi que Mardouk s'appelle dans la légende, est épié par Zou dans sa demeure. Le dieu jaloux désire les insignes du pouvoir, la couronne, le manteau et les tablettes du destin, et forme le projet de les ravir pour pouvoir fixer le destin des dieux- Il se cache devant la salle des destins, sous la montagne du lever du soleil, attendant le lever du jour. Tandis que Mardouk verse les eaux brillantes (l'aube), met sa couronne et s'assied sur le trône, il lui enlève les tablettes du destin, et s'enfuit avec elles dans la montagne. Il s'ensuit un désordre horrible. Brûlant et consumant, les rayons du dieu irrité tombent sur la terre. En vain Anou ordonne à son fils Ramman, le maître des vents, de reprendre au ravisseur les fameuses tablettes, en vain il lui promet la première place parmi les dieux. Ni lui ni un autre dieu ne peuvent tenter cette entreprise hasardeuse. Le texte s'interrompt ici.
Un mot encore sur le mythe du dieu de la peste, Dibbara (lecture conventionnelle). Il a une base historique; il s'agit d'une calamité qui frappa les villes babyloniennes. D'un discours de Dibbara, qui est Tauteur du fléau, il résulte que les péchés des hommes ont provoqué ce châtiment. Mais la foreur de Dibbara est sans mesure et Mardouk, èamaè et Istar sont furieux de la dévastation de leurs villes, Babylone, Sippara et Erek.
Un catalogue d'épopées énumère entre autres l'épopée du dieu Ner, qui est comparé, dans l'épopée de Gilgames, au difforme Eabani. On n'a encore
rien trouvé de cette épopée. Ce qu'on sait de Ner montre qu'il est un dieu des cliamps.
La légende du roi babylonien Sargon nous ramène en pleine histoire. Il est le fondateur du temple d'Anounit à Agané (voir § 25). La légende conservée dans une copie assyrienne d'Asourbanîpal fait supposer que Sargon a été, comme fondateur légendaire de l'empire, un héros national. Il n'a pas connu son père; sa mère Ta mis au monde en cachette. Elle met l'enfant dans un berceau de jonc qu'elle garnit de bitume et Tabandonne au courant qui l'emporte. Un porteur d'eau pris de pitié recueille l'enfant et l'élève comme son fils. Il travaille comme jardinier, il conquiert Tamour d'Iâtar. Avec son aide, il devient roi de la Babylonie et réside dans Agtné.
Ainsi le mythe débouche dans l'histoire. Dans les deux premiers mythes de Gilgameâ et d'Etana, la fin ne peut être établie avec certitude, et dans le mythe d*Adapa, la signification générale est douteuse, en sorte que leur origine reste obscure et que l'on ne sait si l'on peut conclure de ces mythes héroïques à un culte primitif des ancêtres. Il est vraisemblable qu'il s'agit ici de faits héroïsés par le souvenir populaire et de héros divinisés, plutôt que de dieux primitifs descendus au rang de héros populaires.
Par le D* Fr. Jbremub.
39. Généralités. — 40. La Syrie; les cultes suprêmes. — 41. Pbénicie. Sources. Caractère de la religion phénicienne. — 42. Dieux et cultes locaux de la Phénicie. — 43. Le culte et les croyances religieuses.
§ 39. — Généralités.
Le domaine des Sémites occidentaux s'étend entre TEiiphrale et la Méditerranée : leurs voisins, au nord, sont les Hittites et les pouplea de l'Asie Mineure. Syriens, Phéniciens, Chananéens, Philistins ont ties conceptions religieuses et des pratiques rituelles en beaucoup de points analogues : le fond de ces cultes sémitiques est un naturalisme à forme polythéiste. Les dieux sont les maîtres du ciel et de la terre; ils trônent dans le ciel et, sur terre, sont les seigneurs du pays ou de la ville dans laquelle ils sont spécialement adorés. Leur puissance vivifiante et destructrice se manifeste mystérieusement dans la diversité des phénomènes naturels.
En raison de Textréme émiettement politique des Sémites de l'Ouest, aucun des peuples qui composent le groupe n'a pu constituer île sanctuaire national qui fût un centre. Mais leurs cultes présentent de nombreux traita communs, et les grands sanctuaires comme les simples lieux sacrés mon ■ trent une égale simplicité de formes, naturelle à des populations voisines de l'état nomade. C'est sur les hauteurs qu'on est le plus près de la divinité; aussi est-ce là qu'on l'adore le plus volontiers, et le cnlte des liauleurs s'est maintenu jusqu'à une date récente. Les dieux exercent leur action aux points où se manifeste l'énergie créatrice d'une force naturelle ; les sources, les lacs, les arbres sacrés sont des lieux du culte. Les temples phéniciens et syriens étaient petits : à côté du sanctuaire qui renfermait limage divine s'étend le territoire sacré qui tient, dans le culte, une grande place. Souvent le temple s'élevait dans le voisinage d'une source, d'une rivière ou d'un étang, ou était entouré de bosquets sacrés. Les arbres sacrés jouent un rôle important; Twaschera» nest originairement pas
autre chose : c'est un pieu fiché en terre qui désigne l'endroit où la divinité manifeste son pouvoir. De même, les pierres sacrées (bethei, pxiTuXiov), que l'on oignait d'huile et de sang, étaient considéras comme des résidences permanentes de la divinité qui s'était manifestée à l'endroit où elles étaient érigées. Parfois les dieux sont représentés sous des formes hideuses, ou bien caractérisés par des figures animales grossières; ces essais d'un art imparfait tendent à mettre en évidence le caractère essentiel de la divinité. Comme on avait plutôt lieu de redouter le pouvoir destructeur des dieux que d'espérer de leur bienveillance une intervention désintéressée, le culte est surtout destiné à désarmer leur hostilité possible.
Les institutions du culte et les rites étaient très voisins d'un peuple à l'autre, comme le montrent les récits de la Bible sur les cultes phéniciens et chananéens, et les renseignements que nous possédons sur Hiérapolis et les sanctuaires phéniciens. Mais les documents indigènes sont d'une époque dé syncrétisme si tardive qu'il est impossible de déterminer les effets de l'influence égyptienne et babylonienne et de l'action que les groupements voisins ont pu exercer les uns sur les autres, par conséquent, de discerner ce qui est original et primitif. En ce qui concerne les Chananéens et les Philistins, nous ne possédons, en dehors de la pierre de Mesa*, aucun document original; notre exposé devra donc se limiter à la religion des Araméens et des Phéniciens.
§ 40. — La Syrie; les cultes suprêmes^.
Le développement historique des Sémites occidentaux n'a pas abouti, comme en Babylonie, à la constitution d'une unité nationale ni, par suite, à la fixation d'un système religieux stable. Les différentes tribus araméennes, notamment, ont eu les destinées les plus dissemblables. Les conditions naturelles sous l'influence desquelles leur religion se forma étaient très diverses : si leurs territoires occidentaux, voisins de la Phénicie, étaient remarquablement fertiles, le plateau qui borde l'Euphrate à l'ouest est très pauvre. Dès une haute antiquité, les Araméens vivaient à l'état nomade dans la Mésopotamie septentrionale : les inscriptions assyriennes du xn û siècle parlent de combats livrés aux Araméens de cette région, et ceux-ci ont toujours tenté d'étendre leur domaine vers la Babylonie et
1. * Des nombreux travaux consacrés à la stèle du roi Meàa de Moab, les derniers en date sont de J. Halévy (Revue sémitique, 1901) et de Lagrange {Revue biblique, 1901). Sur Kamoà, le dieu national moabite, voir l'article ■ Kemosch » (Baudissin) dans la Realencyklopàdie de Hauck. (I. L.)
2. Bibliographie. — En dehors des ouvrages de Vogué et de Le Bas et Waddington sur Palmyre, il faut citer les ouvrages de Scholz, Baudissin, Bœthgen, Tiele (déjà mentionnés aux §§ 23 et 24), et Tarticle Ataroatis du comte W. Baudissin dans la Realencyklopàdie fur protestantische Théologie und Kirche, 2* éd., dirigée par A. Hauck, 1896. ~ Les inscriptions araméennes sont réunies dans le Corpus inscriptionum semiticarum, U, t. I, 1, 1889, et t. H, 2, 1893. — Sur les inscriptions de Tcima et de Sindjirli, voir Sitz.-Ber. der BerL Akad, der WUs., 1884 et 1886, et Halévy, Revue sémitique, 1893.
l'Elam. Ils se sont répandus vers l'ouest, jusqu'au Liban; du côté du sud, jusque dans l'Arabie intérieure. Hamath, Damas et Palmyre furent leurs grands centres politiques. Le^ restes tardifs de la religion syrienne nous font entrevoir un culte naturaliste né sur un sol fécond. Mais la dispersion des tribus et l'absence de toute unité politique ont empêché la formation d'un panthéon syrien. Les royaumes de Syrie ont toujours servi de passage aux expéditions guerrières de l'Egypte et de l'Assyrie; Damas et Israël ont été sans cesse en lutte. Les Syriens ne purent opposer qu'une faible résistance aux attaques du puissant empire assyrien. Les débris de la religion syrienne portent l'empreinte de son influence : l'action réciproque des deux civilisations babylonienne et syrienne remonte, comme l'histoire babylonienne nous l'apprend, à une haute antiquité. D'un autre côté, la Syrie est entrée, au plus tard au xvi* siècle, en relation avec rÉgypte.
Les documents relatifs à la religion syrienne sont rares et de basse époque. Les récits des pharaons de la xvni*' dynastie et des rois assyriens du xnr* siècle n'ont d'intérêt que pour l'histoire politique. La Bible fournit quelques indications disséminées, et les inscriptions assyro-araméennes de Nimroud et de Kouyoundjik contiennent des noms théophores. Mais la source la plus importante pour la religion araméenne est formée par les inscriptions paléo-araméennes (vin* siècle) trouvées à Sindjirli, au pied de l'Amanus. Les pierres de Teima, dans l'Arabie intérieure, portent le nom et la représentation d'un dieu syrien naguère inconnu. Les inscriptions de Palmyre (Tadmor) appartiennent déjà à l'ère chrétienne. Fort important est le traité attribué à Lucien, itcpl t^ç Sup{xç dcoO, bien qu'il soit tout aussi récent : l'auteur décrit, de visu et en grand détail, le culte d'Hiérapolis (Bambyke). Les inscriptions de Sindjirli, qui contiennent deux noms divins nouveaux, ont fait comprendre avec quelle prudence il faut utiliser nos matériaux si restreints. Force est, dans certains cas, d'invoquer le témoignage des noms propres.
La divinité suprême des Syriens damascènes est Hadad (hébr. Hadad^ en grec "ABaooç) *. Des écrivains tardifs l'appellent le plus grand des dieux syriens, le roi des dieux; Macrobe en fait un dieu solaire. Un cylindre araméen le représente avec la barbe longue et les cheveux ondulés, portant la couronne dentelée et la foudre, attributs qui conviennent à un dieu atmosphérique et guerrier. Sur la stèle araméenne de Hadad, il porte la coiffure royale ornée de cornes. Dieu de l'orage, il l'a certainement été aux yeux des Assyriens, qui emploient, pour Hadad, l'idéogramme IM qui désigne leur Bamman, Une liste de noms divins explique cet idéogramme par les noms Dadda et Adad, un autre scribe assyrien explique le nom écrit idéographiquement Bir '^""IM par la variante phonétique BirDadda (cf. l'hébreu Benhadad, « fils de Hadad »). Déjà les textes d'El-Amarna connaissent cette identification de Hadad et de Ramman. Le nom divin est exactement rendu dans le nom d'homme A-ad-du-mi-hv* ; une Jfois
1. ÂTec h initial, comme le prouve le nom Hadadezer, que connaissent aussi des Uxle« araméens.
(Rib ^^^IM = Rib'ha-ad..,, à côté de RibAdda) il reçoit un h initial. On a expliqué le mot par le « Splendide » ; mieux vaut le faire dériver de l'arabe hadda, « mugir », cette dernière étymologie donnant un sens analogue à celui de Bamman, le « Tonnant ».
A côté de Hadad, identifié à Ramman par les Assyriens, on trouve Ramman lui-même, sur des inscriptions araméennes qui portent les noms propres Çaddeqramman et Rammannathan. La Bible aussi parle de lui comme d'un dieu syrien possédant un temple à Damas. La vocalisation Rimmôn repose sur une erreur massorétique : on a mis en rapport le nom divin avec le mot qui désigne la grenade, fruit qui jouait un rôle dans la symbolique religieuse. Les Septante écrivent 'PcfjifiLav. Les deux noms divins, Hadad et Ramman^ sont réunis dans le Hadad-Rimmon mentionné dans Zacharie (12, u).
Les inscriptions araméennes de Sindjirli citent, à côté de Hadad , le dieu El : il est à noter qu'Êl apparaît ici, pour la première fois, comme un dieu sémitique, et non plus seulement comme un nom signifiant « dieu ». Ceci permet de rapporter au dieu El les noms théophores araméens dans la composition desquels entre l'élément El. Parmi ces derniers, il faut citer le curieux mot Sassariel qui figure sur un bilingue assyro-araméen : Sassariel = Sarsariel, « El est le Roi des Rois ». Le nom du dieu RKB-ÊLy mentionné également dans les seules inscriptions de Sindjirli (il possédait un temple particulier, car il est appelé « seigneur de la maison »), doit sans doute être considéré comme formé de la juxtaposition de deux noms divins. RKB, le premier des deux noms, est inconnu par ailleurs; mais le nom d'homme composé Bar-RKB, « fils de RKB », semble indiquer qu'il constitue une personnalité divine séparée, car il n'y a aucune raison pour supposer que dans le composé Bar-RKB le dernier élément soit abrégé de RKB-Êl. Il est malaisé d'interpréter le nom : on l'a rapproché, de façon peu satisfaisante, de la racine Rakab, « aller à cheval », comme aussi du Keroub hébraïque.
lètar-Astarté apparaît en Syrie sous la forme 'Athar : mais elle ne figure isolément que dans le nom propre * Athar* ozeh (« Athar donne la force ») d'une inscription araméenne de Kouyoundjik. Partout ailleurs l'Astarté syrienne n'apparaît que dans le nom divin composé Atargatis (qui répond sans doute à 'Aihar'athe, « 'Athar, mère du dieu Athe » ; on trouve, dans Ktésias, la forme Derketo), Macrobe la place à côté de Hadad et attribue au couple la domination sur tout l'univers. Ce que nous savons, par Lucien, du culte d'Hîérapolis, autorise à penser qu'Atargatis est l'Athar (Astarté) d'Attes, l'Adonis lydien : il y avait donc union du culte d'Astarté et de celui d'Adonis, conformément à ce qui se passait dans le temple d'Astarté à Byblos, au témoignage du même Lucien. Un seul trait distingue la légende d'Attes de celle d'Adonis : c'est de la mutilation qu'il pratique sur lui-même que meurt le dieu lydien. Ce détail du mythe est en accord avec le caractère barbare et ardemment sensuel que présente, à Hiérapolis, le culte d'Atargatis. A l'entrée du temple étaient érigés des phallus, et les symboles obscènes du culte d'Astarté. La déesse avait à son
service un grand nombre d'eunuques habillés en femmes (les Galles, dont le chef avait le titre d'Archigaile) ; sous Tinfluence de l'état extatique où les plongeaient les danses et la musique, certains dévots s'incisaient les bras et s'émasculaient en son honneur. Lucien signale trois faits qui concourent à donner à Atargatis la caractère d'une déesse de l'eau*. Il raconte qu'au même titre que la colombe, les poissons lui étaient consacrés ; que, deux fois dans l'année, on apportait en cérémonie de l'eau dans le temple; enfin que des pèlerins, venus de toute la Syrie, portaient processionnellement des vases d'eau dans le temple où ils les versaient. A Ascalon, où Derketo était représentée avec un corps de poisson, le temple était placé dans le voisinage d'un lac sacré riche en poissons. Les explications données des représentations pisciformes d'Atargatis sont des interprétations mythologiques de basse époque. A Hiérapolis, Atargatis n'était pas représentée sous la forme du poisson. Lucien décrit deux statues divines en or, assises, dans lesquelles il reconnaît Héra et Zeus : il faut sans doute y voir Atargatis et son parèdre Hadad. L'une est traînée par des lions, l'autre porté par des taureaux. Lucien estime que la déesse présente de l'analogie surtout avec Héra, mais qu'elle a aussi des caractères propres à d'autres déesses grecques. Elle porte dans une main le sceptre et dans l'autre le fuseau; sa tête tourrelée est ceinte de rayons. Elle a une ceinture magnifique, comme celle qui orne la seule (Aphrodite) Ourania. Sur la tête, elle porte une pierre précieuse dont l'éclat, la nuit, illuminait tout le sanctuaire. Entre les figures des deux grandes divinités se voyait une figure sculptée que ne caractérisait aucun détail particulier* : au sommet de la tête, elle portait une colombe (l'oiseau sacré d'Astarté). Deux fois Tan, à l'occasion du pèlerinage, on la portait à la mer. Le caractère de divinité aquatique, attribué à Atargatis à Hiérapolis et ailleurs, dérive du rôle lunaire de l'Astarté syrienne : elle dispense en même temps l'humidité et la fécondité; c'est en sa qualité de déesse lunaire qu'elle a comme attributs les rayons et les emblèmes lunabes.
La divinité protectrice Gad est en rapports étroits avec Atargatis. Gad (synonyme de Tu;^Tri), adoré comme la divinité grecque de la Fortune, n'est, de même que xu/iq, devenu qu'assez tard un nom divin. Les temples de Gad sont souvent mentionnés, et Isaïe s'élève contre les lectisternes préparés en l'honneur de Gad sur la terrasse des maisons '.
La stèle de Teima mentionne à diverses reprises un dieu ÇLM et un prêtre ÇLM-Shezeb (ÇLM sauve; cf. CIS 34). Il est représenté au-dessus d'un autel orné de cornes, vêtu à l'assyrienne, tenant une lance de la main
1. 'Ce sont là des rites agraires, des rain-charms, dont on retrouve Téquivalenl sur toute la surface du monde sémitique. Cf. Robertson Smith, Religion of the Sémites^ ch. V; I. Lévy, Cultes et rites syriens dans le Talmud (Revw Et. juives, 1901, II); R. Wuensch, D. Prûhlingsfest in Malta. (I. L.)
2. Bflethgen, /oc. ci7., suppose que cette troisième figure représente Attes. Cette'séduisante conjecture s'appuie sur le fait que Lucien rapporte que les Grecs donnaient à l'image le nom de <ni{jir,îov; or, le mot syriaque qui répond à ar\\Lr;iov est *a/c' que Lucien a pu confondre avec le nom divin *Athe.
3. 'Voir sur Gad Tart. « Gad • de Baudissin, dans la Realencyklopâdie de Hauck. (I. L.)
droite. — Nous connaissons égaleflaent un dieu Mar (en araméen « seigneur ») qui figure dans la composition dte Marsamek (« Mar soutient ))). On n*est pas mieux informé sur ces divinité» que sur les dieux Monimos et Aziz signalés par Julien. Aziz signifie le « PoiiaaQt »; sur un monument votif il est accompagné de l'aigle, et Julien le compire à Ares.
Les influences babylonienne ^ et égyptienne se font jour dans une série de noms propres composés avec Nebo, Istar, Bel, Sin, SqMfts, Mardouk d'une part, Hor, Isis, Osiris de l'autre. Les inscriptions de SlBd|urli nomment à part le Reseph^ égyptien et âMâ (qui est probablement le dieu babylonien §amas).
Les inscriptions de Palmyre sont postérieures à l'ère chrétienne. Pal* myre est un lieu de rencontre pour les cultes syriens et arabes : les divinités y ont le caractère sidéral. Le dieu suprême est Ba'al samén, « le Maître du ciel », qui reçoit sur les inscriptions les épithètes de Miséricordieux, de Clément, de Généreux. Il faut en rapprocher Atharsamain, déesse des Arabes du Nord, mentionnée dans des inscriptions assyriennes. Jarhibol et *Aglibol sont des dieux lunaires : 'Aglibol porte le croissant sur l'épaule, èemes (qui a pour attribut Taigle) et Malakbel sont des dieux solaires. Parmi les déesses, nous connaissons la guerrière *Allat, *Athe, et aussi Atargatis. Bel et Beltis sont vraisemblablement empruntés à la Babylonie; le nom du Ba'al syrien apparaît à Palmyre, sous la forme dialectale ^o/^
1.' La pénétration en Syrie du panthéon assyro -babylonien est surtout sensible dans les inscriptions sacerdotales de Nérab, qui semblent du vn» siècle (cf. Clermont-Ganneau, EL dCarch. or,, II, p. 211 et suiv., Halévy, Revue sémitique, 1897, pp. 188, 279, 369. KokowzofT, Joum. Asiat., 1899, II, p. 432) : elles mentionnent le dieu solaire Samà. le dieu lunaire Sahar, le dieu Nousk et la déesse Nikal; dans le nom du prêtre Sin-zir-bani (Lidzbarski, Handbuch der nof*ds. Epigr., p. 322) entre celui de Sin, ou peut-être, Sin étant quelque peu douteux, celui d'une autre divinité assyrienne (cf. Lidzbarski, ÉphemeriSy I, p. 319; Halévy, loc» ciL, p. 370). Également dans la région d'Alep, les inscriptions grecques du djebel Barakât (étudiées en dernier lieu par Prentice, Heiines, 1902, p. 91) nous font connaître un autre emprunt à la même source; elles signalent deux divinités locales, Selamanès (&= Shoulmanou) et Madbakhos, qui semble en relation avec Tassyrien nadbakou, (I. L.)
2. ' Reàeph figure dans différents textes hiéroglyphiques, mais) n'est pas égyptien : c'est rËgypte qui Ta emprunté à la Syrie. Cf., sur ce dieu, et en général sur les influences religieuses réciproques entre l'Egypte et les Sémites occidentaux, Maspero, Hist. anc. de (^Orient class,, U, pp. 156, 403, 486, 572, 677. (ï. L).
3. *Gf. la liste des divinités du panthéon palmyrénien qui a été dressée par Mordtraann, Mitiheil. d, vorderas. Gesellsch,, 1899, p. 39. Elle s'est augmentée depuis du couple divin * Azizou-'Arçou (Sobernheim, Beitr. z. Assyr., IV, p. 211 ; cf. Lidzbarski, Ephemeris, I, p. 201) et d'un dieu d*origine vraisemblablement arabe, Sai*-el-Qaum, « qui ne boit pas de vin », c*est-à-dire dont le culte ne comporte pas de libations de vin (Littmann, Joum, AsiaLj 1901, II, p. 385). Lidzbarski {EphemeriSy I, p. 255 et suiv.) a proposé, sur l'origine et les rapports des dieux de ce panthéon composite, des hypothèses ingénieuses» qui contredisent, notamment en ce qui concerne la prééminence accordée plus haut à Ba'al Samén, les vues de Jeremias. (1. L.)
§ 41. — Phônicie. Sources. Caractère de la religion phénicienne K
Les Phéniciens habitent, à l'époque historique, Tétroite bande côtière qui s'étend au sud et au nord du Carmel et comprend les villes maritimes de Tyr, Sidon, Béryte, Byblos et Arvad : chacun de ces ports était le centre d'une nationalité distincte. Ces petits États, libres et autonomes, jouent tour à tour un rôle quelque peu prépondérant, jusqu'au jour où Tyr devint pour assez longtemps la puissance dominante. La langue phénicienne est directement apparentée à l'hébreu; on ne sait ni l'origine de la race qui la parlait, ni l'époque à laquelle elle immigra en Phénicie.
Les Phéniciens ont possédé une puissance maritime et commerciale sans égale dans l'histoire du monde ancien. La richesse leur venait de l'Ouest : leur pays servait de lieu de transit au commerce égyptien, et c'était par leur intermédiaire que passait le trafic de l'Arabie et de la Mésopotamie. Les guerres de l'Egypte et de l'Assyro-Babylonie eurent sur ces ports un contre-coup fâcheux; les plus anciens récits de guerre égyptiens les mentionnent déjà. A certaines époques, les États phéniciens ont dû subir la domination égyptienne : sous les règnes d'Aménophis III et d'Aménophis IV, la Phénicie, comme tout Chanaan, est province égyptienne. A partir du roi David, les livres historiques et prophétiques du Vieux Testament fournissent d'assez abondants renseignements sur la Phénicie. Les inscriptions royales assyriennes donnent des relations minutieuses des combats livrés à ces villes. Les Phéniciens entrèrent de bonne heure en contact avec les Grecs; Homère les connaît sous le nom de Sidoniens. Mais les rapports furent vite hostiles : refoulés en Grèce, à Chypre, et aussi en Asie Mineure, les colons phéniciens furent forcés de diriger leur activité colonisatrice toujours plus à l'ouest, vers l'Afrique du nord, l'Espagne. Ces colonies restèrent en rapports constants avec la métropole.
Les textes originaux qui nous renseignent sur la religion phénicienne, datent presque exclusivement de la période du déclin politique du pays, et portent des traces profondes de syncrétisme. Peu d'inscriptions remontent plus haut que le vi« siècle avant J.-C, et ce n'est qu'à partir du iv« siècle que les matériaux deviennent plus abondants : monnaies, brèves inscriptions votives de forme stéréotypée, intéressantes surtout par les noms Ihéophores qu'elles contiennent. Les représentations de divinités sont aussi de basse époque; souvent elles portent la trace évidente de l'influence grecque. Il faut accorder une attention particulière aux maigres
I. BwuoGRAPHiB. — Cf. $ 40. En outre : Movers, Die Phônizier, I, 1841 ; — Renan, Mmion de Phénicie, 1864-4874;— Schrœder, Die phônizische Sprache, 1869; — Pietachinann. Getchichte der Phônizier, 1889 et suiv., coU. Oncken; — E. Meyer, articles AsTABTi, Baal, Melqart, Moloch dans le Lexikon de Roscher, 1884-1896; — G. Hoffmann, ^^àer einige phdniziiche Inschriften^ ap. Abhandl, der Kg l. Ges, der Wissensch,, XXXVI, GôtUngen, 1890; — Comte W. Baudissin, article âstahte dans la Realencyklopâdie fur proteMtanlische Théologie und Kirche, Z* éd., dirigée par A. ÏTauck, 1896; — Max Ohnefalsch-Rlchter, KyproSy die Bibel und Uomer, 1893. — Les inscriptions sont recueillies dans le Corpus Inscriptionum Semiticarum^ I, t. I, 188M887; t. 11, 1, 1890.
renseignements contenus dans les inscriptions de El-Amarna, aux noms d'hommes et de dieux qui figurent dans les lettres des gouverneurs phéniciens au Pharaon : même quand ces documents ne nous apprennent rien de nouveau, ils confirment, pour une époque très reculée, ce que nous savions. Les indications de la Bible sont, parmi toutes celles de source étrangère, les plus importantes : chronologiquement elles sont antérieures aux sources indigènes. Elles dépassent infiniment en valeur les rapports, sujets à caution, des écrivains grecs et romains. Les soi-disant fragments de Sanchoniathon, transmis par Philon de Byblos (qu'ils reposent en partie sur d'anciens documents ou qu'ils ne doivent leur existence qu'à la fantaisie de Philon) ne sauraient être utilisés pour une histoire des doctrines religieuses des Phéniciens*. L'auteur cherchant ouvertement à dériver la religion grecque de celle des Phéniciens, il est impossible de distinguer entre la part du renseignement exact et celle de la combinaison ou de l'invention pure. Le parti pris évhémériste de l'auteur rend suspects et par là inutilisables ses récits mythologiques. A côté de ces cosmogonies, il suffira de signaler celles, savantes et également influencées par la spéculation grecque, que Damascius présente comme phéniciennes.
Malgré l'influence des civilisations égyptienne, babylonienne et grecque, en dépit de l'inclination, naturelle à ce peuple de marchands, à recevoir les leçons de l'étranger et à se plier, hors de chez lui, aux habitudes locales, les Phéniciens semblent avoir, mieux que les Syriens, préservé leur religion des alliages exotiques. Bien que, pas plus que les Syriens, ils ne soient parvenus à l'unité nationale, leurs différentes communautés ont su conserver les formes religieuses originelles jusqu'à l'époque de leur déclin : le fait ressort de la comparaison de l'histoire des colonies phéniciennes avec celle de la métropole.
La religion naturaliste de la Phénicie est proche parente des cultes syriens et chananéens. Les renseignements que nous possédons sur elle permettent de croire que les Phéniciens possédaient un fond de croyances communes avant leur établissement sur la côte de la Méditerranée et leur sectionnement en communautés politiques distinctes. Mais il faut aussi admettre qu'antérieurement à la séparation, chacune des tribus adorait son dieu particulier : autrement les conditions locales des différents ports auraient exercé une action marquée sur la structure des divers cultes locaux. La division en groupes restreints et fermés les uns aux autres n'a fait que développer un polythéisme déjà formé, et accroître le nombre des dieux.
La fertile Phénicie — avec son Liban qui, suivant le mot du poète arabe, porte sur la tête l'hiver, sur les épaules le printemps, sur les genoux l'automne — présente sans doute des caractères physiques en accord avec la religion naturaliste et sensuelle de ses habitants : pourtant, ce culte n'a pas la forme spéciale qu'on attendrait d'un peuple dont la mer est la
i. *Les fragments de Philon, qui ont inspiré les anciennes théories sur la religion phénicienne, ont été ramenés à leur véritable valeur surtout par Baudissin, Studien. t. 1, et Gruppe, Griech, Culte u. Mythen, p. 350 et suiv. (I. L.)
seconde patrie. La divinité suprême est partout un dieu du ciel qui commande aux forces de la nature. Son pouvoir hostile et destructeur inspire des sentiments de crainte et de sujétion, qui se reflètent dans les dénominations que reçoit le dieu, comme aussi dans un grand nombre de noms propres théophores. Il est rarement désigné par le mot él (au pluriel êlim^ tialontm). Les désignations habituelles sont Ba'al (moins souvent ^Adôn), « Maître », dans le sens de possesseur (dans une inscription on trouve la locution ba'al hazzebah, « le maître du sacrifice », c'est-à-dire celui qui oflfre le sacrifice), et Melek, « Roi ». Chaque tribu, chaque ville adorait son Ba'al particulier, dieu national et protecteur. Quand on fonde une colonie, le premier soin est de vouer un sanctuaire au dieu de la métropole, avec lequel on reste en relations constantes. Ba'al ne désigne pas une divinité unique, adorée par toutes les tribus; ce n*est là qu'une dénomination unique, que chacune donne à son dieu principal, qu'elle considère comme le dieu suprême. Même dans des noms comme * Adouba* al ^ « Ba'al est maître », Ba'al n'est pas un nom propre, mais une abréviation qui désigne le dieu particulier d'une ville, dont le nom doit être restitué en conséquence; il en est de même du nom divin Melek dans les noms de personnes, ainsi que des Ba 'al et des Molok signalés par la Bible. De même que 'Adôn précède parfois comme qualificatif le nom de la divinité, tout dieu peut être appelé Ba *al. Sur certains points où le culte d'un Ba *al déterminé avait pris une importance particulière, l'abréviation Ba *al (le mot n'étant suivi d'aucune indication de lieu, de ville ou de montagne), désignation du dieu local, a pu devenir courante et servir de nom propre : nous trouvons des exemples de cet emploi dans les écrivains bibliques. Mais jamais il n'y a eu un dieu phénicien Ba *al, supérieur aux autres dieux. Les différents Ba*alim se ressemblaient naturellement par beaucoup de côtés, la notion du Seigneur du Ciel, puissant auteur de toute calamité et de tout bonheur, étant commune à toute la race phénicienne : c'est lui qui procure la pluie et la fécondité, qui assure la nourriture aux hommes et aux bêtes, qui manifeste son pouvoir de destruction par la foudre et Torage, qui sème les maladies, les épidémies et la mort. A côté de lui on adore une divinité féminine, Ba'àlat^ « la Maîtresse ». C'est la déesse des forces productrices de la nature, connue de tous les Sémites, la sensuelle Astarté. Naturellement elle n'a d'abord, comme le Ba *al qui lui correspond, qu'une importance restreinte et locale : la conception primitive s'élargit, quand la Ba 'alat d'une ville reçoit un culte au dehors. Mais les traits fondamentaux du culte d'Astarté sont partout les mêmes. Milkat, « la Reine », répond à Melek comme Ba *alat à Ba al. Les deux divinités, la mâle comme la femelle, sont représentées par des symboles animaux qui expriment l'énergie créatrice, ou la force qui anéantit : le taureau et la vache, le lion et les oiseaux de proie.
Comme ces représentations, les noms de personnes traduisent l'idée qu'on se faisait de la toute-puissance des dieux et de la sujétion absolue
1. tUm désigne simplement le dieu dans divers titres de fonctions sacerdotales, le pluriel éUm exprime Tidée de divinité en général.
HUTOIRK DBS HBLIOlOIfS. 12
de leurs adorateurs. Rares, parmi les noms propres phéniciens, sont ceux qui n'ont aucun caractère religieux; presque tous contiennent, au moins par allusion, le nom d'un dieu. On pourrait citer de nombreux exemples de noms théophores, proclamant la puissance, la sublimité, le caractère céleste de Ba *al et des autres divinités, leur pouvoir protecteur et libérateur, leur puissance tour à tour formidable et bienfaisante. Ils apparaissent comme dispensateurs de l'existence et du bonheur, comme maîtres du destin, comme gardiens du droit. Vis-à-vis d'eux, l'homme est un serf (ce qu'expriment les nombreux noms commençant par *aW, (( l'esclave », 'amat, a la servante », et avec une nuance d'humilité plus marquée encore, kelb, « le chien m), plus rarement un parent (frère ou fils).
§ 42. — Dieux et cultes locaux de la Phénicie.
Chaque ville possédait un Ba 'al, dieu suprême : l'adjonction du nom de la ville au nom générique distinguait seul le dieu d'une cité de celui de la cité voisine. Le pouvoir du Ba al est primitivement restreint au territoire dont il est le seigneur; mais le domaine du dieu peut s'étendre, en même temps que sa sphère d'adoration, sur des contrées étrangères et des sanctuaires nouveaux. Le mot Shêm, « nom », désigne la présence et l'activité d'un Ba al dans un sanctuaire nouveau ou dans une idole. Des symboles empruntés au monde animal, le taureau et le lion (emblèmes de la vigueur génératrice et du pouvoir destructif de la chaleur solaire) carac térisent sa puissance à la fois créatrice et funeste; des symboles végétaux, l'énergie qui, au sein de la nature, suscite la vie. Les lieux de son culte sont fréquemment établis sur les montagnes, parce qu'il est le dieu du ciel. Parmi ces Ba alîm, celui de Tyr, celui de Sidon, celui de Tarse ont eu une importance particulière : des mythes, d'époque tardive, attribuent à un Ba'al la fondation de Byblos et de Béryte. Il y eut un Ba*al du mont Peôr et un Ba*al du Liban; sur le Carmel, on offrait des sacrifices au Ba*aldulieu.
En ce qui concerne le Ba 'al-Hammôn carthaginois, si souvent mentionné, on peut se demander si le second élément renferme une désignation topique, ou si le dieu doit sa qualification aux Bammanim^ les cippes solaires qu'Isaïe mentionne à côté des asera. C'est un dieu solaire * comme les autres Ba 'alim *, représenté la tête entourée de rayons et avec des fruits pour symboles. Sur les monuments qui lui sont dédiés, apparaît le bélier, qui exprime la même idée que le taureau. Le nom de Ba'al-Bammôn
1. Le culte d'un Ba*al expressément qualifié de seigneur du ciel (Ba'al àamêm) n'apparaît qu'à une époque très basse; il y a peut-être là une influence grecque. 'Nous savons maintenant que Ba*al àamêm était adoré dès la période assyrienne, cf. Zimmern, Keilinschriften, AIL Testant,, V éd., p. 357. (l. L.)
2. Le symbole d'un autre Ba'al (une grande sphère entourée de petites sphères = le soleil parmi les planètes) s'applique également à un dieu solaire. Même le Ba^alzeboûb philistin, le « dieu des mouches », est le Ba*al solaire, dont les ardents rayons provoquent la naissance des insectes.
alterne avec celui de El-Hammôn^ de même que, dans le Livre des Juges, Ba*al'BerUk, le (( Ba'al du Pacte », est remplacé par Êl-Bet'Uh.
En dehors de ces qualifications, Ba'al en reçoit d^autres qui expriment an caractère ou une forme d'activité particulière. Il y a un dieu guérisseur, Baalmarphe* (cf. le nom araméen Jaraphèl, « El guérit »). Le « Ba'al de la danse », Ba'almarqod, tire sans doute son nom des danses bachiques qai faisaient partie de son culte. Le Ba^alçaphon peut être le Ba'al du vent du nord, les Ba'alim étant aussi des dieux atmosphériques. On comprend, étant donnée la situation particulière qu'occupe Tyr à partir d'une certaine époque, que, de tous les Ba*alim, Milqart soit mentionné le plus fréquemment : son culte a été porté au loin par les colonies tyriennes. Dans les inscriptions, il est expressément appelé « Ba'al de Tyr ». Milqart, « Roi de la ville », n'est qu'une autre forme de ce nom. D'après Ménandre, on célébrait à Tyr, dès le xi*» siècle, la fête de la résurrection d'Héraklès (tel est le nom qu'il porte chez les écrivains grecs) : Milqart est donc le dieu du soleil vernal. La confusion de Milqart et d'Héraklès appartient d'ailleurs à l'époque des influences grecques.
Le nom divin Afelek n'apparaît qu'en composition avec le nom d'autres dieux ou dans des noms propres d'hommes. Déjà les Lettres d'ElAmarna citent, parmi les habitants de la Palestine, Abimilki, Ilimilkou et Milkili. Sans doute» dans ces noms, Milkou peut signifier simplement le « Roi » : car Melek — comme le montre le mot Milqart, « Roi de la ville » — est originairement une simple épithète. Il est pourtant certain que les Babyloniens virent en ihhk un dieu solaire, dès le moment où ils vouaient à Malik Tantique temple solaire de Sippara. Uelek représente la chaleur destructrice du soleil. C'est à lui qu*on offrait les abominables sacrifices d'enfants. La Bible ne le nomme qu'avec horreur, le considère comme l'idole infâme entre toutes, et la Maaore a donné à son nom les voyelles du mot injurieux boielh, la « Honte ».
D'après Philon de Byblos, El est le dieu suprême de Byblos, adoré sans temple ni culte extérieur. Philon ayant dû être bien informé de ce qui se passait dans sa patrie, son témoignage donne une nouvelle force à l'opinion suivant laquelle le El des noms théophores représente, non un nom général de la divinité, mais un dieu particulier; nous avons vu que l'épigraphie atteste l'existence du dieu syrien El.
A côté de Ba'al et de Melek, on adorait Ba'alat et Milkat : ce sont là deux formes d'Astarté. C'est la déesse pansémitique de l'amour, de la génération, de la fécondité, lètar — Astarté — Atargatis, que caractérisent les pratiques d'un culte obscène. Hoffmann (/. c.) explique son nom par ridée de la fécondité luxuriante. En Phénîcie comme ailleurs, elle a été adorée sous différents aspects, parfois comme une redoutable déesse guerrière, mais le plus souvent, notamment à Tyr, comme la déesse de l'amour sensuel. Les représentations d'Aètart montrent surtout en elle la déesse-mère : c'est à la divinité féconde qu'est consacrée la colombe. Si c'est avec raison que Lucien en fait une déesse lunaire (ce qui serait d'ailleurs en parfait accord avec son caractère fondamental de reine des forces
180 HISTOIRE DBS RELIGIONS
productrices de la nature), c'est à elle qu'il faut sans doute attribuer le symbole, fréquent sur les pierres votives, de la pleine lune entre les cornes de taureau. Elle est représentée symboliquement sous la forme d*une vache. Les monnaies la montrent debout sur un lion; comme divinité protectrice des cités, elle porte une coiffure tourelée. On l'adorait sur les collines verdoyantes et dans les bocages sacrés. Les aiera sont sa représentation symbolique : ainsi s'expliquent les noms 'Abdasratoum^ et 'Abdaéirta des Tablettes d'El-Amarna. Les cultes les plus célèbres étaient ceux de Y^Astart de Sidon et de la Ba'alat de Byblos. Cette dernière possédait un grand sanctuaire décrit par Lucien. Dans les inscriptions phéniciennes, elle s'appelle la Ba 'alat tout court, ou la grande (déesse) de Byblos. Ce qui est à noter, c'est que, à une époque bien antérieure à celle de Lucien ou des inscriptions, son culte est attesté comme celui de la déesse suprême de Byblos. Dans les Lettres d'El-Amarna, le gouverneur de la ville la mentionne fréquemment. Le culte d' *Astart a passe de Phénicie en Chypre, et de là, à travers les Iles grecques, jusqu'à Cythère et à la Sicile où il s'est amalgamé avec le culte grec d'Aphrodite*.
A Carthage, 'Astart disparaît derrière Thent. Malgré le grand nombre d'inscriptions votives consacrées à cette déesse, nous ne savons d'elle que bien peu de chose *.
Au culte A'^Aêtart se rattache celui d'Adonis. ^Adôn^ « le seigneur », n'est originairement, pas plus que Ba *al ou Melek, un nom propre : souvent cette appellation précède appellativement les noms des autres dieux, même celui de Thent. Ni la Phénicie ni ses colonies ne nous fournissent aucun document ancien sur Adonis. Pourtant son culte doit être ancien : la fête tyrienne de la résurrection d'Héraklès, signalée par Ménandre, était une fête du solstice et peut-être une fête d'Adonis : il est possible en e^et qu*Adonis n'ait été qu'une appellation du dieu solaire, et spécialement du dieu vernal. L'épigraphie ne fournit de lui qu'une mention : dans une inscription latine, un certain MuUumbal{ = Mattanba'al) est qualifié de (( sacerdos Adonis ». Tous nos autres renseignements sont de tardive époque grecque. Une coupe cypriote porte une représentation de la fête du dieu. Deux personnages divins. Adonis et Aphrodite, sont couchés sur un lit dressé dans le voisinage d'un autel : Adonis tient un fruit à la main. Une procession de femmes s'avance vers eux; les unes