XVI INTRODUCTION A LA TRADUCTION FRANÇAISE
Mais d'abord une définition de la religion, faite au début d'une histoire des religions, appelle une déclaration de principe; car elle procède en dernière analyse des habitudes d'esprit et des sentiments intimes de l'écrivain ; nous nous gardons bien de dire de sa profession religieuse/Les uns diront, ou penseront, que la religion apparaît dans l'histoire comme une sorte d'accident ou comme une suite d'accidents; que son institution et ses progrès résultent de révélations fortuites ou bien d'inventions individuelles ; que la suite des faits ne trouve pas son explication en elle-même; que leurs causes métaphysiques et psychologiques échappent à la connaissance de l'historien. Les autres voudront, au contraire, la considérer avant tout comme une manifestation nécessaire et régulière de l'activité humaine. Cette déclaration de principe est de nature à déterminer le caractère et l'objet de l'étude. D'un côté, elle doit être surtout historique; il suffit de constater les faits, tout au plus de les grouper par grandes masses et grandes lignes, à la façon de l'ancienne philosophie de l'histoire et pour illustrer, comme Bossuet, les desseins de la Providence. De Tautre, il faut expliquer et non plus simplement décrire; on se préoccupe avant tout des causes et des conséquences prochaînes et lointaines, de l'origine et de la fonction des institutions, des suites constantes de faits semblables, des lois. L'histoire des religions s'achève en science ; elle prépare les matériaux d'une science JJ
On ne saurait, selon nous, prendre trop nettement conscience de l'opposition de ces deux partis. Il est regrettable que les anthropologues anglais, par exemple, ne l'aient pas fait, Soit réserve, soit en raison de l'attention presque exclusive qu'ils ont donnée à certaines catégories de faits, ils ont laissé dans leur construction des fissures où se sont glissées des idées contraires aux leurs. On a vu naître dans leur école des ouvrages d'un caractère mixte, comme Ylntroduclion to the History of Religion de M. Jevons et les derniers travaux de M. Andrew Lang, qui essayent de concilier la révélation et l'évolution. L'évolution ne commence en réalité que là où la révélation s'obscurcit. Nous sommes très loin de nier l'utilité, ni même la valeur scientifique de ces tentatives opportunistes. Mais, sans qu'on les recommande, elles trouveront toujours très aisément des imitateurs. Remarquons seulement qu'il n'y a pas de science où l'on admette, par hypothèse, que la régularité des lois supposées soit limitée et puisse être troublée de loin en loin par des interventions inexplicables.
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M. Chantepie de la Saussaye rattache l'histoire des religions à une science des religions, qui comprend et la philosophie de la religion et la phénoménologie ou science des phénomènes religieux. Cest dire, au moins implicitement, que, dans son livre, les faits sont considérés comme ayant entre eux des rapports susceptibles de connaissance scientifique. Or, c'est là tout un programme et nous nous rangeons à ce parti.
Cette déclaration faite, comment concevoir et limiter l'objet de la science en question? En d'autres termes, qu'appelle-t-on religion? Le programme qui vient d'être indiqué ne peut pas s'accommoder également bien de toutes les définitions possibles.
Il est difficile et il ne parait pas naturel de se représenter la religion autrement que comme l'association de deux termes : la société humaine ou l'individu humain, d'une part, et, de l'autre, une vérité métaphysique qui s'impose, se révèle peu à peu et dont la connaissance implique des obligations pratiques. On lit, dans V Introduclion à la science des religions (p. 17) de Max Mùller : « La religion est une faculté de l'esprit qui rend capable de saisir l'infini sous des noms différents et des déguisements changeants; sans cette faculté nulle religion ne serait possible, pas même le culte le plus dégradé d'idoles et de fétiches, et, pour peu que nous prêtions l'oreille, nous pouvons entendre dans toute religion un gémissement de l'esprit, le bruit d'un effort pour concevoir l'inconcevable, pour exprimer l'inexprimable, une aspiration vers l'infini ». Si Max Mûller s'est ailleurs exprimé en d'autres termes, il a toujours défini la religion par son objet. Bien que l'objet de la religion ne soit pas conçu par lui de la même façon, la définition de M. A. Réville, dans ses Prolégomènes à r histoire des religions (p. 34), présente le même caractère général : a La religion », dit-il, « est la détermination de la vie humaine par le sentiment d'un lien unissant l'esprit humain à l'esprit mystérieux dont il reconnaît la domination sur le monde et sur luimême et auquel il arrive à se sentir uni ». Enfin, dans un livre encore tout récent*, M. Morris Jastrow, faisant la somme des définitions examinées par lui, propose celle que voici : « La religion se compose de trois éléments : 1* la reconnaissance d'un pouvoir ou de pouvoirs qui ne dépendent pas de nous; 2** un sentiment de dépendance à l'égard de ce ou de ces pouvoirs ; 3** l'entrée en relation avec
J. Morris Jastrow, The Study of Religion, 1901, p. 171 sq.