PÉNITENCE ET SANCTIONS ECCLÉSIASTIQUES. 3S
bras séculier qui le forçait à la faire. Le nombre des péchés était d'abord limité à trois, mais à cette époque on y ajouta les suivants : le rapt, Vusure, le parjure, le pillage, V incendie, Idi magie, etc. Pour l'accomplissement de la pénitence publique, il y eut peu à peu un temps déterminé, ordinairement du mercredi des Cendres au jeudi saint; après l'imposition de la pénitence par l'évêque, le pénitent se confessait et venait à Téglise où avait lieu Vordo impositionis poenitentiae. Les punitions à su» bir pendant le carême étaient diverses : réclusion dans un monastère, exclusion de l'église, station à la porte de l'église, voyages à pied, marcher pieds nu3, privation de linge, jeûnes, flagellations, pèlerinages, etc. La réconciliation avait lieu le jeudi saint.
2** La gravité ou la légèreté de la pénitence pouvait facilement dépendre de l'arbitraire du prêtre; pour obvier à cela et traiter partout également les pénitents, on détermina exactement la pénitence due pour chaque péché : de là vinrent les livres pénitentiaux rédigés par des synodes ou par des auteurs particuliers ; les plus connus sont : le Pénitentiel romain \ celui de Bède, et celui de Théodore, archevêque de Cantorbéry. Les livres pénitentiaux ne tardèrent pas à se multiplier : l'arbitraire individuel se plaça bientôt sur le même rang que les prescriptions canoniques, il y eut même danger pour l'enseignement ecclésiastique et pour le maintien de la sainteté du mariage; c'est pourquoi, au ix^ siècle, les synodes engagèrent la lutte contre l'abus des livres pénitentiaux ^ ; cependant SMCxin Pénitentiel ne fut déterminé, on en laissa le choix à l'évêque. Une nouvelle sorte de livres pénitentiaux apparut ensuite; ils étaient composés de décrétales, canons et sentences des Pères. Çà et là reparurent les anciennes stations pénitentiaires de l'Orient, mais ce fut de courte durée ^.
3^ Assez souvent, il arriva que le pécheur ne pouvait
1. H. J. ScHMiTZ, Die Büssbücher und das Bussverfahren, t. II, p. 138 ss., Dusseldorf, 1898. — 2. Syn. de Châlons, can. 38 (813); de Paris, eau. 32 (829) ; de Mayence, can. 31 (847). — 3. HEFELE,ilY, 41S.
accomplir la pénitence imposée, alors avait lieu une commutation : le jeûne était remplacé par la /prière; le pèlerinagey par la discipline, etc. ; c'est ainsi que les livres pénitentiaux imposèrent : pour un jour de jeûne, 50 psaumes ; pour sept semaines de jeûne, 20 solidi. Le pauvre était taxé moins que le riche. En Angleterre et en Allemagne, surtout au ix® siècle, existait ce qu'on nommait le droit de rédemption^ qui accordait la faculté de racheter sa pénitence, non seulement à celui qui ne pouvait pas la faire, mais à quiconque le demandait; divers livres pénitentiaux fixèrent la somme d'argent pour ce rachat ^ S'il n'y avait pas de mal en cela, du moins il pouvait en résulter des abus ; les synodes s'y opposèrent donc, et en particulier celui de Rouen (1048) qui défendit d'imposer par cupidité des pénitences plus ou moins lourdes. « Ut poenitentes occasione açaritiaegravare aut levure nemo praesumat sed juxta modum culpaey vel possibilitatem naturae moderetur poenitervtia ^. »
4° Aux châtiments ecclésiastiques, et comme moyen d'amendement, appartenait encore l'excommunication par laquelle on était privé de la communion, des autres sacrements, de l'entrée de l'église, des bénéfices, de la juridiction, et de la sépulture ecclésiastique; souvent encore toute relation avec un excommunié était défendue. Les ordonnances des synodes prouvent qu'en danger de mort, toute exclusion cessait et le pécheur pouvait recevoir les sacrements de l'iiglise. Pour les clercs, la déposition de leur ministère n'entraînait pas nécessairement l'excommunication, mais celle-ci suivait en cas d'opiniâtreté.
L'Église possédait, dans l'interdit, un moyen plus grave et plus général pour punir. Le temps précis où apparut pour la première fois ce châtiment ne peut être déterminé : on le voit déjà, dans une faible mesure, employé sous Grégoire de Tours ^. En 869, le diocèse de
1. Syn. de Tribur (895). — Hefele, IV, 558. — 2. Man3I, XIX, 753. — 3. mu. Franc, VIII, 31 ; X, 45. — De gloria martyr,, 7-i).
Laon fut frappé d'interdit par Hincmar le Jeune, dont l'oncle, Hincmar de Reims, annula bientôt la sentence. Le synode de Senlis (988) prononça l'interdit sur les évêchés de Laon et de Reims, à cause des horreurs commises par Charles de Lorraine. En 1031, l'interdit fut lancé sur l'évêché de Limoges et il fut décidé que personne ne devrait y recevoir la sépulture ecclésiastique, excepté le clergé, les mendiants, les étrangers et les enfants; on ferait à la troisième heure un signal pour que tous se missent à genoux et en prières ; aucun sacrement ne serait administré, excepté celui des mourants, les autels seraient dépouillés comme le vendredi saint; personne ne devrait se marier, ni user d'autres aliments que ceux des jours de jeûne, ni se couper les cheveux, ni se raser la barbe, tant que la noblesse n'aurait pas fait sa soumission au concile * . Il est clair qu'un tel châtiment était un moyen puissant pour faire plier les plus endurcis. Une longue résistance des coupables était d'ordinaire empêchée par le peuple.
S 82. — Jours de jeûne et Fôtes 2.
1** Le carême, avec ses quarante jours de jeûne, apparaît à cette époque en son plein développement : au VII® siècle, les quatre premiers jours (Caput jejunii) furent ajoutés et complétèrent le carême. Dans le concile de Bénévent (1091), Urbain II décréta qu'après le mercredi des Cendres personne ne devrait plus user de viande et que tous recevraient sur la tête les cendres bénites. En Ecosse, la reine sainte Marguerite ordonna de commencer le carême dès le mercredi des Cendres
1. Mansi, XIX, 541 8. — Hefele, IV, 605. — 2. FüNK, Die Entwicklung des Osterfastens, Abh. undUnters.t I, 266-278. — Duchesne, Origines du Culte chrétien, 3« éd., Paris, 1903. —H. Kellner, Heortologie oder das Kirchenjahr und die Heiligenfeste in ihrer geschichtl. Entwicklung, Frib., 1903. — N. NiLLES, Kalendarium manuale utriusque ecclesiae, 2« éd., Innspruck, 1896- 1897. — DOM Cabrol, Dict, darch, chrétienne et de liturgie, t. I, Paris, 1907. — E. Vacandard, art. Carême [Jeûne du), dans le Dict. de Théol, cath»
et non pas le lundi suivant ^ . Le dimanche tombait sous la loi de l'abstinence, mais on ne jeûnait pas. La loi de Tabstinence rendue plus stricte défendit : viande, œufs et laitage. La chasse, les noces, les fêtes et les séances judiciaires étaient aussi interdites. Souvent encore, en signe de pénitence sévère, le maître-autel était caché par un voile pendant le carême.
Le jeûne des Quatre-Temps existait déjà auparavant à Rome et dans les églises voisines ; mais on doutait si celui du printemps devait être placé avant ou pendant le carême; ce fut saint Grégoire VII qui fixa la date telle qu'elle existe encore aujourd'hui. Les Quatre- Temps furent introduits en Angleterre par Grégoire P"" (vu® siècle) ; en Gaule et en Allemagne, saint Boniface prescrivit les Quatuor légitima Temporum jejunia^ et Charlemagne renouvela cet ordre dans son capitulaire de 769*. Les jours nommés Rog'atioiis, d'origine franque^, furent établis à Rome sous Léon III (795-816). Le nombre des vigiles s'accrut beaucoup à cette époque. L'Avent avec le jeûne existait déjà en Occident, mais la durée n'en était pas partout la même ; néanmoins l'usage romain des quatre semaines prévalut. L'église grecque n'adopta pas la célébration liturgique de l'Avent; bien que, depuis le viii® siècle, elle eût prescrit le jeûne pendant cette période de l'année. Le vendredi était un jour fixé pour l'abstinence; en quelques endroits, depuis le ix« siècle on y ajouta le samedi.
2® Les fêtes ecclésiastiques prirent en ce temps une grande extension, surtout le cycle des trois fêtes de Noël, Pâques et Pentecôte. \Jocta\^e de Noêly quoique mentionnée déjà bien auparavant, devint seulement au IX® siècle jour de fête ecclésiastique et porta depuis le nom de Circoncision de Notre-Seigneur, Assez souvent, les deux fêtes de Pâques et de Pentecôte, la première surtout, étaient célébrées pendant une semaine entière.
1. Hefele, V, 141, 204. — 2. Statuta Bonifatii, can. 30.— 3. Pertz, Leges^ I, 3a. — 4. Cf. ci-dessus, p. 274.
Les statuta Bonifatii (viii* siècle) parlent pour Pâques de trois jours « In Paschate dies tres », le Poenitentiale Bonifatii en nomme quatre pour la Pentecôte « In Pentecoste dies quatuor ». Néanmoins le synode de Mayence (613) ordonna une semaine pour Pâques et la Pentecôte. IDe même celui d'Ingelheim (948) prescrivit, pour la célébration de la fête de Pâques, une semaine entière; pour la Pentecôte, quatre jours. L'usage s'introduisit de plus en plus de célébrer trois jours pour Pâques et la Pentecôte; et le synode de Constance (1094) en fit une loi.
Parmi les nouvelles fêtes, se trouvait en premier lieu celle de la sainte Trinité établie d'abord à Liège par Tévéque Etienne (903-920) et qui, sous Richaire (920-945) son successeur, s'étendit bientôt rapidement. Jean XXII (1316-1334) fut le premier pape qui la prescrivit comme fête universelle. La Commémoration des morts avait été instituée pour ses moines par saint Odilon, abbé de Cluny (998) ; sans être jamais rendue obligatoire par aucune prescription, cette fête s'étendit bientôt à toute l'Église d'Occident. La fête de tous les saints existait déjà bien auparavant, mais le pape Grégoire III (731-741) la transféra du 1®' mai au V novembre; et, sur la demande de Louis le Débonnaire, le pape Grégoire IV (834) la prescrivit pour toute l'Église. La plupart des fêtes des apôtres et celle de saint Michel archange furent instituées à cette époque. Les évêques avaient dans leurs diocèses le droit de prescrire des fêtes et ils en faisaient nn usage assez fréquent ^.
S 83. -— Culte des Saints, Canonisation, Reliques 2. 1° Par réaction contre la lutte iconoclaste, le culte
1. La liste des fêtes contenues dans Xe^StatutaBonifatii^ le Poenitentiale Bonifatii dans Curodogang, sous Charlemagne et Louis le Débonnaire, se trouve chez BiNterim, Denkwûrdingkeiten, Y, 1, 999 ss. Le calendrier des fêtes du temps de Charlemagne se trouve dans Batiffol, Histoire du bréviaire romain, Paris, 1893. — 2. Beissel, Die Verehrung der Heiligen und ihrer Reliquien in Deutschland, 2« éd., Fribourg-en-Br., 1890-1892; Die
des saints prit un grand essor ; en Occident surtout les images se multiplièrent. La Très Sainte Vierge Marie, ayant droit, comme mère de Dieu, à une plus grande vénération que tous les autres saints, l'obtint dans une large mesure : ainsi ses fêtes devinrent plus nombreuses, des églises et des autels furent érigés en son honneur; ses louanges furent prononcées dans d'innombrables homélies. Le samedi lui fut consacré; on récita son oflBce, et à la fin de cette période, VAi^e Maria devînt d'une pratique générale ^ . Le culte des saints croissait toujours, surtout chez les Allemands. Les pèlerins vers Rome^, Compostelle, Tours et Jérusalem ^ étaient placés sous la protection royale. Si ce culte rendu aux saints était encouragé par l'Eglise, il fallait d'autre part que la juste mesure en fût réglée, de manière à préserver les fidèles des pratiques superstitieuses, issues du paganisme. En 743 ou 745, le synode de Leftine défendit de considérer tous les défunts comme des saints ; selon le synode de Francfort, on ne devait pas honorer des saints inconnus ni bâtir en leur honneur des chapelles [memO" riaé) le long des chemins (794). Un capitulaire de Charlemagne régla que la détermination de ces matières appartiendrait à l'évoque ^.
2^ L'évêque faisait la canonisation pour son diocèse [elevatio ossium); le concile, pour une circonscription plus étendue. S'il n'y avait pas, comme actuellement, de longues et minutieuses informations avant la canonisation, du moins elle avait lieu ordinairement sur le témoignage unanime et digne de foi de la voix populaire : fuma sanctitatis et miraculorum. En Orient, il y eut sur ce point quelques abus : l'empereur Nicéphore Phocas (963-969) demanda même que tous ceux qui mour-
Verehrung unserer Lieben Frau in Deutschland wàhrend des Mittelalters^ Frib., 1896. — De Rossi, Suppl. aux Mélanges d'archéoU et d*hist. de l'école française de Rome, t. XII (1892), p. 73-95. — 1. Esser, HisL Jahr. der Gôrresgesellsch,, 1884, p. 88 ss. — 2. Zettinger, Die Berichte ûber die Rompilger aus demFrankenreiche bis zumJahreSOO {Rom. Quartalschr.), Rome, 190O. — 3. A. Baumstark, Abendlandische Palestinapilger und ihre Berichte, Cologne, 1906. — 4. Pertz, Leges, I, 20, 134.
raient à la guerre fussent honorés comme martyrs. La demande resta sans effet. Jean XV prononça la première canonisation papale et solennelle en 993, quand il éleva sur les autels Ulric, évêque d'Augsbourg (-f- vers 973). Depuis Alexandre III (1159-1181), la canonisation fut considérée comme droit exclusif du saint-siège ^
3^ Ceux qui étaient honorés comme saints étaient inscrits dans le Martyrologe 2. Cette période est très riche en liste de saints. Le Martyrologe hiéronymien^ a pour origine les listes des martyrs de Rome, de Carthage et d'Orient; il s'est formé en Italie et en Gaule vers 450. Il se forma plus tard un autre type de Martyrologe, appelé historique^ parce qu'il ajoute des notices plus ou moins longues aux noms de martyrs. Le plus ancien qui nous soit resté est celui du vénérable Bède (-f- 735) ; il est le fruit d'un travail consciencieux. Les autres datent presque tous du ix^ siècle, parce que dès le viii®, le Martyrologe était devenu partie de l'office divin et que le synode d'Aix-la-Chapelle (817) avait prescrit : <n Ut ad capitulum primitus Martyrologium legatur ». Aux environs de l'an 800, a vu le jour un Martyrologe anonyme, intermédiaire entre Bède et Florus de Lyon *. Suivent ceux de Wandelbert de Prüm^ et de Raban Maur^. Adon de Vienne en fit deux : le Martyrologium romanum parçum "^ et un autre qui porte son nom et qui procède de celui de Florus et du précédent. Peu après parut celui d'Usuard», et ensuite ceux de Notker Balbulus ^® etde Wolfhardusde Herrieden ; Hermann Contract*, écrivit le sien au xi® siècle. Chaque éditeur copiait les précédents en les complétant. Le Martyrologe d'Usuard,
1. C. 1 {Audivimus), x (31.45). — T. Ortolan, art. Canonisation dans V Église Romaine^ dans le Dict, de Théol. cath, — 2. Dom Henri Quentin, Les martyrologes historiques du Moyen-Age, Étude sur la formation du Martyrologe romain^ Paris, 4908. — Gri.sab, Anal. Rom.y Rome, 1899, p. 231 ss. — 3. Acta SS. BolL, t. II Nov., éd. de Rossi-Duchesne. — 4. Acta SS. BolL, II Mart., vi ss. — P. L., XCIV, 799 ss. - 5. Mon, Germ., Poet. aev. CaroL, II, 569 ss. — 6. P. L., CX, 1121 ss. — 7. P. L., CXXIII, 202 ss. — D. Quentin, Les martyrologes historiques^ p. 409-465. — 8. P. L., CXXIII, 599 s. — 9. P. L., CXXXI. — 10. P. L., CXLIII.
issu de celui d*Adon et complété par d'autres, est devenu le martyrologe officiel de l'Église romaine, qui porte encore aujourd'hui les traces de la funeste influence d'Adon. 4^ Le culte des reliques eut une action salutaire sur les peuples nouvellement convertis et fit disparaître une foule d'usages superstitieux. Non seulement les missionnaires, mais beaucoup d'autres portaient à leur cou des reliquaires. Les reliques consistaient d'abord en linge ayant reposé sur le tombeau des saints, en poussière tirée de ce tombeau, ou en huile de la lampe qui brûlait devant cette sépulture ; depuis le vu® ou le viiie siècle, après que les corps des martyrs eurent été transportés des catacombes dans la ville, des reliques plus considérables furent distribuées, et partout on témoigna un ardent désir d'avoir des ossements des saints, désir qui s'accrut encore par l'introduction de la liturgie romaine et l'honneur rendu aux saints martyrs. Souvent aussi les princes et les grands de Rome demandèrent des reliques des saints non seulement pour les églises, mais aussi pour leur dévotion personnelle. Rien d'étonnant si bientôt apparurent les abus. Le synode réformateur de Paris (822) se plaint de ce que personne ne prie sans avoir devant soi des reliques. Par avidité, on en mit de fausses en circulation ; et les vols de reliques devinrent très fréquents * .
g 84. — Influence de l'Église sur la vie religieuse et morale ^.
1^ Au commencement de cette période, la situation en
1. Sur les agissements du Diacre Deusdona, cf. Jean Guiraud, Quest. d'hist. et (Varchéol. chréL, Paris, 1906, p. 246 ss. — Eginhard, Mon, Germ,, Script.^ XV, 240 ss. —2. Grupp, Kulturgeschichte des Mittelalters, Stuttgart, 1894. — Hefele, HiiU des Conciles^ t. IV. — Fehr, Der Aberglaube und die katholische Kirche des Mittelalters, Stuttgart, 1857.-— Dresdner, Kultur und Sittengeschichte der italienischen Geistlichkeit im X und XI Jahr., Bresiau, 1890. — Fouri«ier,Lc5 affranchissements du V* au XIII^ siècle, Revue Hist, (1884;, t. XXI, p. 1-58. — Ratzinger, Gesch, der kirehlichen Armenpflege, 2« éd., Frib.-en-Br., 1884. — Lallemand, Histoire de la charité, t. IMII, Paris, 1904-1906.