FRÉDÉRIC BARBEROUSSE ET HENRI YI
^'Alexandrie. Pascal mourut en 1168 et Jean de Struma fut élu comme troisième antipape sous le nom de Calixte III. Frédéric vint pour la cinquième fois en Italie en 1174 et assiégea en vain la nouvelle forteresse. Après la destruction presque totale de son armée à la bataille de Legnano (29 mai 1176), il y eut un armistice ^ Les négociations de paix se terminèrent provisoirement au traité d'Anagni (1176)préliminaire àlaPaIx de Venise (1177), On tomba d'accord après de longues conférences, auxquelles l'empereur était représenté par ses envoyés. Frédéric arriva le 1*' août et fut reçu par le pape à la porte de Saint- Marc ^. Le schisme prit fin.. Alexandre fut reconnu pour le pape légitime. Le pape et Tempereur se promirent mutuellement secours et protection. Les biens enlevés seraient restitués à TÉglise romaine. Une trêve de six ans fut conclue avec la Lombardie; la paix de quinze ans avec Guillaume de Sicile confirmée. L'antipape Calixte III reçut ime abbaye. Les cardinaux schismatiques, les évoques, etc., conservaient leurs anciennes dignités ^.
6*» Alexandre III retourna à Rome et convoqua pour le carémè 1179 le XP Concile grénéral, IIP de Latran ^. D'abord, Ton confirma de nouveau la paix de Venise. Le mode de Félection papale subit ensuite, en conséquence -du schisme, un changement important. « Celui-là sera pape, fut-il décidé, qui est élu par les deux tiers des électeurs. Celui qui, étant élu par un nombre inférieur de voix, accepte la dignité sera, en même temps que ceux qui le reconnaissent, excommunié et déposé ^. On promulgua en outre des décrets salutaires concernant le sacre desévéques, la discipline monastique, \q pécule y la tré{>e
1. Pertz, Leges^ II, 145-147. La dernière pièce contient entre autres choses les conditions d'Anagni, mais elle fut composée à Venise. — 2. -C'est une fable qu'Alexandre aurait mis le pied sur la.téte de l'empereur en disant : < Super aspidem et basiliscum ambulabis et conculcabis leonem et draconem, » Ps. ex, 13. — 3. Les Actes de ce traité, chez Pertz, Leges, II, 151- 161. — Mansi, XXII, 173 ss. — 4. Les Actes, chez Mansi, XXII, S09 ss. — He- FELE, V, 710 ss. — 6. Canon i, Mansi, XXII, âl7 t.— Cette décision a encore aujourd'hui force de loi : Totius sacri ordinis privatione mulctentur. Cap. licet, VI, De elect., i, 6.
êm DEUXIEME ÉPOQUE. — DEUXIEME PERIODE.
de Dieu, etc. Alexandre III, un des plus célèbres et des plus grands papes, mourut le 30 août 1181.
7** Lucîus III (1181-1185) vint de nouveau en conflit avec Barberousse au sujet des biens de Mathilde et de roccupation injuste du siège de Trêves. Urbain III (1185-1187) ne put rétablir la paix et était sur le point de lancer Fanathèmc contre l'empereur, lorsqu'il mourut. Grégroîre VIII (1187) ne régna que deux mois. Sous Glément III (1187-1191) les tristes nouvelles arrivées de Terre Sainte amenèrent une réconciliation. Frédéric Barberousse entreprit une croisade mais se noya dans le Calycadnus ^ (10 juin 1190). Clément III mourut un an après et eut pour successeur Célestîn III (1191-1198). Bientôt ce dernier entra en conflit avec le cruel et récalcitrant Henri VI (1190-1197). Celui-ci était sur le pointde partir pour l'Italie, lorsqu'il apprit la fin tragique de son père. Henri, sur les instances de Frédéric, s'était marié malgré le pape avec Constance de Sicile, et était par suite héritier des Deux-Siciles, de sorte que le domaine du pape était enclavé dans les possessions impériales. Après avoir été proclamé empereur à Mayence, Henri passa les Alpes et reçut, le 15 avril 1191, des mains de Célestin III la couronne impériale.
Mais au moment où il se rendit en Apulie pour affirmer ses droits d'héritier, la peste éclata dans son armée. Son expédition échoua et, de retour en Allemagne, Henri agit sans trêve contrairement au Concordat de Worms, créa des évêques, fît assassiner Tévêque de Liège, en nomma un autre à prix d'argent, ordonna de faire prisonnier Richard Cœur-de-Lion, afin d'en obtenir une rançon de 150.000 marcs 2. En 1194, la mort du roi Tancrède étant survenue, Henri VI se rendit de nouveau en Italie, conquit TApulie, la Calabre et la Sicile et y commit les plus grandes cruautés. Le pape, trop âgé pour opposer une résistance à l'habileté et la force impétueuse du mo-
1. Epistola de morte Fred. imperat., Pertz, p.59C, cf. 494.-2, Kxeller, Erganzungshefle von Maria L., 4893, n» 59.
narque, fut trompé par ses lettres flatteuses. Henri cependant fit dans de bonnes intentions les préparatifs d'une croisade. Par bonheur pour FÉglise et l'empire, il mourut à Tâge de trente-deux ans (1197). Il donna ordre avant sa mort de renvoyer sa rançon à Richard Cœurde-Lion. Célestin III le suivit dans la tombe quelques mois après ; il avait colhmencé sa quatre-vingt-douzième année (1198).
S 93. — Les papes et les derniers des Hohenstauien. XIP et XIII« Conciles généraux 1198-1268 K
1® Sous Innocent III (1198-1216), issu de la race des Segni et élu dès l'âge de 37 ans, Tinfluence des papes atteignit son apogée. Innocent employa ses incomparables talents avec une telle prudence qu'il devint un des papes les plus glorieux de toute l'histoire ecclésiastique. Les difficultés ne manquèrent pas pendant son règne. En Allemagne, une guerre civile était imminente, vu qu'après la mort de Henri VI une double élection eut lieu. Philippe de Souabe fut élu le premier par la majorité et couronné à Mayence par l'évêque de Tarentaise. Otton de Brunswick, au contraire, avait reçu la couronne à Aix-la-Chapelle, de l'archevêque de Cologne. Le premier, frère de l'empereur défunt, s'appuyait sur son parti; le second, sur les princes rhénans, qui craignaient que l'empire ne devînt héréditaire dans la famille Hohenstaufen. En 1198, Innocent III fut
1. POTTHisT, Regesta RR. PP., I (Berlin, 1874) ; Il (tôtd., 1875), p. 943-4650. Innocenta III opera, P. L., CCXIY-CCXVII. — BOhmer-Ficker, Regesta impérit (1198-1272), Inspruck, 1881 bs. — Böhmer-Ficker-Wikkblmakn, Regesta imperiiy Inspruck, 1892 ss. — Böhmer-Redlisch, Regesta imperii (1273- 1S13), Inspnick, 1898. — Hurter, Geschichte Papst Innocenz III und seiner Zeitgenossen, Hamboarg, 1834-1842, 4 toL, trad. fr. par Saimt-Chéron et Hii- BER.— A. LucBAiRE, InnocentlII, 5 vol., Paris, 1904-1908. — Mansi, XXII, 687 ss. — Hefele-Knöpfler, Histoire des Conciles, V, 768 ss. ; VI, 1 ss. — Winkelmann, Kaiser Friedrich II, 2 vol., Leipzig, 1889-1897. — Felten, Papst Gregor IX, Frib.-en-Br., 1887. — E. Berger, S. Louis et Innocent IV, Paris, 1893. — Frawtz, Der grosse Kampf zwischen Kaisertum und Papstum zur Zeit des Hohenstaufers Friederich II, Berlin, 1903.
-chargé de la tutelle de Frédéric II, fils de Henri VI, que les princes allemands avaient écarté à cause de sa jeunesse. La guerre civile commença avec fureur. Les deux rois de Rome s'adressèrent au pape. Celui-ci, dans une lettre vigoureuse, engagea à faire la paix, sinon il devrait décider lui-même. Prirœipaliter^ disait-il, et finaliter cette affaire relève du pape. Principaliter, parce que le pape a ramené Tempire d'Orient en Occident; finaliter^ parce que le pape seul donne la couronne impériale ^
En 1199 Innocent, dans sa célèbre Délibération, pencha vers Otton IV et exposa les motifs pour et contre Frédéric, Philippe et Otton. Mais quand en 1201 il se déclara partisan de Otton IV, les princes allemands firent opposition et en vinrent presque à une troisième élection ^. En conséquence Innocent en appela, dans la lettre fameuse au duc de Zâhringen, aux droits du pape relativement à Pélection du roi en Allemagne : — Les princes allemands ont le droit d'élire leur roi. Ils peuvent exercer ce droit indépendamment du pape, même après que celui-ci a fondé l'empire d'Occident. Le pape a le droit de couronner l'élu ou de lui refuser la couronne selon sa dignité. Si le roi de Rome n'est pas jugé digne de la couronne, les princes doivent en choisir un autre. Et s'ils refusent, le pape peut donner la couronne impériale à qui lui plaît, parce que l'Église a besoin d'un défenseur. Si les princes allemands ne s'entendent pas pour l'élection, le pape les exhortera à se mettre d'accord. Si les exhortations du pape demeurent vaines, le pape alors décidera, ou en qualité d'arbitre librement choisi, ou en vertu de son droit propre, parce que l'Église ne peut rester longtemps sans défenseur. Dans cette décision le pape fera moins attention aux circonstances de l'élection allemande du roi, qu'aux qualités
1. Registr, Rom. Imp,, P, L., CCXVI, 99T ss. — Responsio nuniiii Philippiy P.L,, CGXYI, 1012 ss.— 2. Deliberatio de tribus electis, ibid,^ iOfô ss. — Registr., n. 32-49, ibid., 1034-1040; et n. 61, p. 1051.
des compétiteurs, puisque l'Église a besoin d'uu défenseur capable *.
Les deux rois cependant continuèrent la guerre en Allemagne avec des alternatives de succès et couvrirent le pays de ruines. Le pape prêcha la réconciliation. Le 21 juin i208 Philippe^de Souabe fut tué par Otton de Wittelsbach. Les intérêts politiques n'avaient pas été mêlés à ce meurtre. Otton IV de Brunswick (1209-1218), après avoir été unanimement reconnu à Francfort (1208), partit donc pour Tltalie et fut couronné en 1209 par Innocent IIL Mais il se montra indigne de toutes les faveurs : il enleva à FLglise les biens deMathilde, Âncône, Spolète, etc., tâcha d'arracher au jeune Frédéric II son héritage, et viola le concordat de Worms. Quand tous les avertissements parurent vains, Innocent prononça contre lui l'excommunication, novembre 1210. Les princes allemands élurent, à Francfort, en décembre 1212, Frédéric II (1215-1250). La France, elle aussi, tenait le parti du Pape. Otton IV s'allia avec Jean Sans-Terre, mais perdit la fameuse bataille de Bouvines près Lille *, 27 juillet 1214. Une année après, Frédéric II fut couronné à Aix-la-Chapelle et promit avec beaucoup de ses nobles d'entreprendre une croisade ^. Otton IV lutta un certain temps encore dans le nord de l'Allemagne, se retira ensuite et mourut en 1218.
2"* A plusieurs reprises Innocent dut s'opposer aux princes dans de graves affaires matrimoniales. Avant l'élévation d'Innocent, le roi de France Philippe- Auguste avait répudié son épouse légitime Ingelburge de Danemark. Celle-ci affirmait, Philippe niait que le mariage eût été consommé. Le concile de Compiègne déclara le mariage invalide, parce que Ingelburge était parente au quatrième ou cinquième degré de la première épouse de Philippe- Auguste. Contre cette décision, Ingelburge
1. Registr., n. 61, ibid,^ 1065 as. — 2. Guillaume le BRETOMt De gestii Philippi Auguatif Recueil des Bistoriens des Gaules et de la France, nouv. édit., Paris, 1878, t. XYII, p. M 88. — 3. Hefele, y, 775 ss., 804 88.
recourut à Rome. Les légats de Célestin III se conduisirent comme des « chiens muets » ; dans Tintervalle Philippe -Auguste épousa Agnès, fîlle du duc de Méranie. A peine Innocent était-il monté sur le trône, qu'il avertit le roi et le menaça de Tinterdit (1198). Comme le roi demeurait obstiné, l'interdit fut prononcé sur la France ^ 14 janvier 1200. Tous les évéques, à l'exception d'un seul, obéirent. Le roi en colère s'écria : Heureux Saladin qui n'est soumis à aucun pape! 11 devait néanmoins céder devant le mécontentement du peuple. Peu à peu la paix s'établit en 1213. Philippe, dans son testament, appelle Ingelburge : « une épouse pleine de mérites ».
Le mariage du prince héritier Alphonse de Portugal, qui, en 1208, avait, pour des raisons politiques, pris pour femme Urraca de Castille, sa parente, fut déclaré nul par l'évêque de Porto, Celui-ci fut persécuté mais trouva un défenseur dans Innocent IIL II fallut user de l'excommunication solennelle pour ramener à résipiscence le prince opiniâtre.
L'union entre Alphonse de Léon et Bérengère de Castille avait été de même déclarée invalide et dissoute par Célestin III. Innocent dut recourir à l'excommunication et à l'interdit pour vaincre leur coupable obstination (1204). A toutes les raisons politiques qu'on lui opposait, le pape répondit : Il n'y a pas, chez nous, d'acception de personnes ^.
3^ A Rome et dans les États ecclésiastiques, Innocent sut rétablir l'influence du pape. Le préfet impérial de Rome et le sénateur romain lui prêtèrent hommage. En peu de temps le duché de Spolète et Ravenne, la marche d'Ancône et la Romagne furent reconquis et soumis au pape ^. Mais le royaume des Deux Siciles fut pour Innocent une cause de graves diflîcultés. Constance, la
1. MAN5I, XXII, 707 ss.; p. 710, la formule de l'interdit. — 2. Gesta Innoc, III, n. 58. P. L„ CXIV, 103 ss. Regiatr., II, p. 76, P. L., GXIV, 610 ss. -- 3. FicKER, Die Recuperationen der röm. Kirche. Forsch, z. Reichs uwl Rechtsgeach. Italiens, luspruck, 1860, 284-472.
veuve de Henri VI, gouvernait avec son fils qu'elle avait placé sous la tutelle du ,pape, en déclarant de nouveau son royaume fief de TÉglise romaine. Innocent eut donc à défendre le jeune Frédéric contre ses ennemis. Il y réussit avec le temps, de sorte que vers 1208 Frédéric se trouva sujQBsamment affermi et que la paix fut rendue au royaume.
Le pape avait également dirigé ses regards vers rOrient. Le résultat de sa croisade fut la fondation de Fempire latin de Constantinople, bien que ses intentions fussent tout autres, au début.
4^ Un des premiers soucis du pontife fut la réforme de sa Cour. Il rechercha la simplicité, la facilité d'accès et le désintéressement, et punit très sévèrement la vénalité, Tavidité et la falsification des documents. Ce désir salutaire de réforme se manifesta surtout à Toccasion du XIP concile «rénéral ^ (1215). Plus de 1.200 prélats et délégués y assistèrent. On condamna d'abord les hérétiques, Vaudois et Albigeois; la doctrine relative au saint Sacrement fut précisée davantage et le terme transsubstantiatio fut approuvé ; la confession et la communion annuelles furent rendues obligatoires; on interdit les mariages clandestins et on restreignit au 4° degré l'empêchement de consanguinité ; enfin on prohiba la fondation de nouveaux ordres religieux. Pendant qu'il s'efforçait d'appliquer ces décrets et d'autres encore et faisait les préparatifs d'une croisade, au moment même où prenait fin la lutte avec Jean Sans-Terre, Innocent mourut, le 16 juillet 1216. Un contemporain a dit de lui : « La gloire de ses actes remplit la ville éternelle et l'univers ».
5** Son successeur, issu de la famille des Savelli, s'appela Honorias III (1217-1227). Il suivit les principes d'Innocent III, mais il ne posséda ni ses talents ni sa force inébranlable. En 1213, Frédéric II se trouvant à Eger à la réunion des princes, avait promis à Inno-
1« Hefele, y, 872 8S. — MàKSI, XXII, 960 SS.
cent III, < son bienfaiteur et protecteur » que le choix des évêques et des abbés, Tappel à Rome seraient libres, que le jus spolii serait supprimé, que la liberté serait accordée pour les emplois ecclésiastiques, enfin secours contre les hérétiques et protection des biens de TÉglise romaine ^ Le roi ne tint rien de tout cela. Bien qu'il ajournât toujours la croisade, et voulût réunir sur la tète de son fils la couronne d'Allemagne et celle de Sicile, il sut plaider si adroitement ^ que le pape le couronna empereur en 1220. Dans l'intervalle, Damiette fut perdue (1221), et cette perte causa à Honorius une profonde tristesse ^. De nouveau le pape était obligé de remettre la croisade jusqu'en 1227. Il ne la vit pas, car il mourut en mars de cette même année.
Gré§roire DL (1227-1241), neveu d'Innocent Uï, était habile et expérimenté. Tout de suite il engagea Frédéric à partir pour la croisade; un peu plus tard, à mener une vie pure *, L'ompereur méprisa toute exhortation et fut, pour ce motif, excommunié (29 sept. 1227), mais il s'en plaignit comme d'une punition injuste. Quand Grégoire renouvela l'excommunication en 1228, il dut fuir de Rome devant la vengeance de Frédéric. Celui-ci, revenu à de meilleurs sentiments, nomma son fils Henri son successeur dans l'empire, et partit, chargé de l'excommunication, pour la Terre sainte ; mais il conclut un traité avec le sultan Kamel et fut couronné roi de Jérusalem, pendant que son lieutenant Raynald attaquait le Patrimoine de saint Pierre. Les troupes pontificales eurent le dessous, lorsque Frédéric II parut lui-même sur le champ de bataille. En 1230, eut lieu la paix de Saint^Germano, que Frédéric ne respecta nullement'. Il se montra très sévère contre les hérétiques, mais se servit de l'hérésie
1. Pertz, Legesy II, 224-135. — 2. Hefele, V, 912-913.— 3. Potthast, Heg^ n. 6723 : remplacer Jmperatori par Pontifici. — 4. Potteast, II, n. 7884» 7972 : Ad cteleilia animum erigat^ amorem ad mentii deliciag trttducùt neque êe voluptatibus ferrenis detineri permutât, — 5. Pertz, Legu^ n, a69-sçr2.
eomme d'un prétexte pour atteindre les catholiques, ses adversaires; le pape s'en plaignit amèrement. Gré* goire se mit toutefois du côté de Frédéric, quand Henri se révolta contre son père. L'empereur dompta le fils indigne (1235) qui mourut en prison (1242). Il combattit ensuite la Lombardie, qui avait soutenu le rebelle, et la fit ravager par le cruel Ézellino. Il créa ensuite, en 1238, son fils naturel Enzio, roi de Sardaigne, qui était fief du pape. Celui-ci prononça donc une deuxième fois l'excommunication contre l'empereur (1239). Il s'ensuivit une lutte ardente qui se termina par l'extinction des Hohenstaufen. En prononçant l'excommunication, le pape résuma les délits de l'empereur en 17 articles ^ Pierre de Vigne, par contre, parla contre le Pape à Padoue, en présence de l'empereur. Des plaintes s'élevè» rei^t des deux côtés. Des paroles on en vint aux actes. Comme le pape permettait à Albert de Behaim de chercher en Allemagne un autre roi et que les Tartares envahissaient l'Europe orientale, Frédéric partit pour l'Italie où il comptait beaucoup d'adversaires. Près de l'ile d'Elbe il fit prisonniers 100 prélats français afin d'empêcher un concile général. U se trouvait déjà aux portes de Rome, quand Grégoire mourut (22 août 1241). Gélestln IV (1241) ne régna que 17 jours et après sa mort le siège pontifical resta vingt mois vacant. Innocent IV (1243-1254), de la famille des Fieschi, travailla à rétablir la paix; il engagea Frédéric à remettre en liberté les évoques faits prisonniers à VÜ& d'Elbe, et à restituer les biens enlevés 2. Un traité de paix fut projeté (1244) mais la défiance ne fut point dissipée. Frédéric jeta le trouble dans Rome et rendit les communications du pape difficiles. S'étant mis en route pour Narni, dans le but d'y avoir un entretien avec l'empereur, Innocent s'enfuit par Gènes en France, et réunit à Lyon (24 juin 1245) le XIII® concile gé-
1. Ratrild, Annales, ad an. 1239, n. 2-11. — Le livre De tribus impostoribus qu'on attribue parfois à Frédéric H, n'est pas de ce temps. — H£> FELE, BeitrâgCf I, 339 ss. — 2. Pertz, Leges, U, 343-344.
458 DEUXIÈME ÉPOQUE. — DEUXIÈME PÉaiODE.
néral. Il y fut question de la Terre sainte, du schisme grec, mais surtout de la conduite de Frédéric II. L'accusation portait : hérésie, sacrilège, amitié avec le Sultan, volupté, parjure, etc. Thaddée de Suesse t&cha vainement de défendre son prince. Dans la IIP session, Innocent, entouré de 250 évêques, condamna Tempereur et délia ses sujets du serment de fidélité ^ Thaddée de Suesse se frappa la poitrine de douleur et s'écria : Dies istCy dies irae^ calamitatis et miseriae!
6^ La rupture était cette fois bien réelle avec l'empereur qui en appela à un nouveau pape et à un concile absolument général. Il pria saint Louis de prendre le rôle d'arbitre. Celui-ci défendit de collecter en France des sommes d'argent contre l'empereur, mais ses efforts réitérés pour opérer une réconciliation demeurèrent stériles. Frédéric persévéra dans son opiniâtreté. En Allemagne on élut comme roi de Rome Henri Raspe de Thuringe (1246), mort Tannée suivante, puis Guillaume de Hollande^ (1247). La croisade fut préchée contre Tempereur Frédéric. Innocent adressa des lettres à toutes les puissances en faveur de Guillaume. Les croisés remplissaient leur promesse en répondant à cette levée d'armes^. Pendant qu'ainsi l'Allemagne toute entière était en feu, que Conrad, le fils de Tempereur, et Guillaume de Hollande se livraient une guerre à outrance, que les Guelfes et les Gibelins dévastaient l'Italie par une lutte ardente et que Texaspération du pape et de l'empereur était arrivée à son comble, Frédéric expira à Fiorentino en Apulie (13 déc. 1250), absous in extremis de l'excommunication. Son testament témoigne qu'il voulut rendre justice à l'Église K Bien que riche en dons naturels, Frédéric était ambitieuxi
1. hQS Actes chez Mansi, XXIII, 605 ss. — - Noël Alexandre tâche d* prouver que seul le pape condamna l'empereur : Sctec, XlIIy diss, F, Vlll, 327 ss. (Ed. Paris, 1676 ss.). — 2. Actes de Guillaume, chez Pertz, Leges, il» 363 ss. — 3. Pertz, Leges, II, 364. — Ratnald, ad an. 1247, n. 1 ss. -* 4. ItiYNALD, ad an, 1250, n. 31 ss. — Meilleur lexle chez Pertz, Leges, Il 3'i6 ss. » J/ >
superbe, voluptueux, perfide et, d'après certains auteurs, dénué de convictions religieuses.
T Conrad continua la lutte d'abord en Allemagne, où il fut vaincu par Guillaume non loin d'Oppenheim, puis en Italie, où il rétablit son pouvoir. Il voulait se réconcilier avec le pape et retourner en Allemagne lorsqu'il mourut à Melfi, âgé de vingt-six ans (1254). Son fils Conradin, dernier des Hohenstaufen, était un enfant de deux ans. Guillaume de Hollande, que Charles d'Anjou appelait a le roi des eaux », ne sut inspirer ni confiance, ni respect, gagna fort peu à la mort de Conrad et périt dans un combat contre les Frisons (1256) ^
Innocent IV était mort un peu plus d'un an avant son protégé (13 sept. 1254). Il eut un pontificat troublé, difficile mais glorieux. Frédéric fut cause de sa manière d'agir, énergique, parfois même sévère. Alexandre IV (1254-1261) entra en lutte avec Manfred, fils naturel de Frédéric et régent de Conradin dans les Deux-Siciles. Le pape fut obligé dé céder, de sorte qu'une grande partie de l'Italie tomba au pouvoir du vainqueur, qui ceignît en même temps la couronne de Conradin. Malgré l'opposition d'Alexandre IV, Manfred maintint son pouvoir, jusqu'au jour où Charles d'Anjou accepta d'Urbain IV 2 (1261-1264) et de Clément IV (1265-1268) la couronne de Sicile et vint en Italie suivi d'une puissante armée. Il vainquit Manfred et conquit le pays (1266). La dynastie d'Anjou confirma la tradition des Hohenstaufen en cruauté, en injustice et en ambition.
Cependant, aucun prince n'avait voulu accepter en Allemagne la lourde couronne royale. Les princes électeurs s'adressèrent à l'étranger et en vinrent à une double élection : Richard de Cornouailles et Alphonse de Castille. Aucun des deux n'eut d'influence dans l'empire , de sorte qu'en fait il y eut un interrègne ^.
1. BÖBMER, Regesta^ l246-i314,p. 38-36, et SSO : « Ce comte insignifiant pouvait bien être IMiomme de paille des Seigneurs, mais non leur maître *. — 2. E. Georges, Histoire du pape Urbain IV et son temps (Ii85-lâ64), Paris, 4866. — 3. Ratts'ALD, i9S6, Ï-VIII. — Pertz, Leges, II, 381.
Alexandre IV avait interdit sous peine d'excommunication de choisir Conradin comme roi de Rome, et Urbain IV s'efforça vainement de réconcilier entre eux les deux candidats ^ Aussi, l'Église d'Allemagne eut alors beaucoup à souffrir. ^
En Italie, l'Église gémissait sous le cruel Charles d'Anjou. Le tyran n'eut que du mépris pour les exhortations du pape. On souhaitait le retour des Hohenstaufen, et l'on s'adressa à Conradin qui gouvernait la Souabe et s'appelait depuis 1266 roi de Sicile. En 1267 il se rendit en Italie malgré l'avertissement de sa mère et la défense de Clément IV qui l'excommunia. Dans un fol enthousiasme le jeune homme arriva en Apulie, fut battu près de Tagliacozzo et fait prisonnier (23 août 1268). Bien que le pape poussât à la clémence et que le tribunal se prononçât, à la presque unanimité, pour la mise en liberté de Conradin, le roi cruel fit exécuter à Naples (29 oct. 1268) le dernier des Hohenstaufen, noble maison que la présomption avait ruinée.
S 94. — Conflits ecclésiastiques en Angleterre ^,
1° Pendant que les papes avaient à se défendre contre l'empereur Barberousbc, l'archevêque de Cantorbéry, Thomas Becket, entrait en lutte avec Henri II d'Angleterre. Thomas, né en 1117, reçut en Angleterre et sur le continent une éducation où une large place était faite à la science, surtout au droit ecclésiastique ; il devint ensuite archidiacre de Cantorbéry, puis chancelier de
1. RâTMALD, 1262, n. 5; 4263, n. 48 s. — 2. Vitae S. Thomae, éd. Giles, P. Z.., CXC, 4-363 et 4070-1291 ; Epistolae et documenta historica^ ibidem, 369-671. — Cf. Harsi, XXI, 872 SB. — MORRis, Life and martyrdom o f St Thomas Becket, 2« éd., Londres, 4886, 2 vol. — Hütton, St. Thomas of Can terburyy 2« éd., Londres, 4899. — Lhcillier, S. Thomas de Cantorbéry Paris, 1891-1892, 2 voL — A. ou Sots, S, Thomas BeckeL, diaprés des documents nouvellement publiés {Revue des Quest» hist.), 4882, t XXXIf, 353 ss. ~ Laoenbauer, Wie wurde König Joh. von England Vasall des rOm. Stuhles {Zeilschr, f. Kath. Theol., VI, 1882, p. 201, 393).