LES CHANOINES REGULIERS
la Norvège reçurent ses fils avec joie*. Le nombre des communautés de Prémontrés répandus à travers TEurope fut bientôt considérable. Un siècle après la fondation, il s'élevait à 1.000, et même, d'après ce qu'on rap-r porte, il atteignit 3.000 au moment de la plus grande prospérité. La Réforme et la Révolution les fit presque toutes disparaître. Actuellement il existe sept maisons dans la circaria d' Autriche, le même nombre dans celle de Brabant, avec six maisons de missions ; en plus une dizaine environ de la congrégation de France.
3** L'ordre des Croîsîers de Théodore de Celles (-{• 1236) eut aussi ime grande extension en Belgique, en Hollande, en France, en Angleterre et en Allemagne. Le fondateur était chanoine de Liège; il s'établit à Clair- Lieu, près Huy, et jeta ainsi les fondements du nouvel institut qui fut approuvé par Rome le 3 mai 1216. Leur but était le travail des missions, le soin des malades et surtout la conversion des Albigeois. Les croisiers, comme les autres chanoines réguliers d'alors, suivaient la règle de saint Augustin ; cependant plus tard ils y firent quelques additions empruntées aux constitutions des Dominicains. Ils portent un habit blanc et un scapulaire noir, avec une croix rouge et blanche sur la poitrine, de là leur nom de Croisiers ; ils ont en outre une ceinture noire avec un mantelet de même couleur. Le général porte une mosette violette. En 1516, Léon X accorda aux Croisiers le privilège d'attacher une indulgence de 500 jours à chaque Pater eiA{>e des chapelets bénis par eux. Léon XIII Ta renouvelé en 1884. La Réforme et la Révolution furent pour cet ordre jadis si florissant un coup terrible, de telle sorte qu'à l'heure actuelle il ne compte plus que six communautés.
4° Plusieurs des ordres réguliers indiqués ci-dessus possédèrent également une branche féminine, au temps de leur prospérité ^.
1. H. Q. Janssen, Annales de l'Académie d'Archéol, de Belgique^ a« série, t. UI. — 2. Heimbuguer, I, 389 ss.
S 109. — Les c[uatre grands Ordres mendiants i.
1<> Déjà dans les réformes bénédictines de Cîteaux, de Grandmont, de Fontevrault ainsi que dans la fondation de l'ordre des Chartreux, la pauvreté avait eu une place d'honneur. Les moines recherchaient le travail des mains et ne voulaient pas comme à Cluny vivre du revenu de leurs terres. Le Cistercien ne rougissait aucunement de s'entendre dire par le moine de Cluny : Cultiver les champs, couper les arbres et transporter le fumier : estce là une vie religieuse? Saint Bernard désirait même un grand amour pour la pauvreté chez les ordres de chevaliers et appelait les principaux « Les pawfres champions du Christ », nom qui fut bientôt changé en celui de ches^aliers du Temple. Chez tous les ordres de chevalerie, la vie militaire était d'ailleurs au premier plan. Le peuple aimait cependant à entendre faire l'éloge de la pauvreté et raconter la vie pauvre de Jésus. Mais qui entrera en lice pour la préconiser? Les bénédictins et leurs réformes restaient enfermés dans les murs de leurs monastères. Au commencement du xii* siècle on vit des prédicateurs parcourir les pays en pratiquant une stricte pauvreté. Le premier fut saint Norbert. Son ordre marcha sur ses traces. Le second fut Robert d'Arbrissel, qui fît même entendre aux oreilles des clercs l'éloge delà pauvreté. Ceux-ci, et d'autres avec eux, combattirent la vie mondaine et préconisèrent l'esprit intérieur, la vie intime du christianisme. Mais l'honneur principal de ce mouvement revient à François d'Assise et à Dominique de Gusman.
2<* Le célèbre fondateur de l'Ordre des Franciscains ^ naquit à Assise en 1 182. Il apprit le latin à l'école
X.Bullarium Franciscanum, éd. Sbaralea, 4 vol., Rome, 17{Î9-1770; SuppL^ ibid., 1780. Continuation, éd. C. Eubel, t. V, ibid.^ 1898; t. VI, 190»; t. VII, 1904. Analecta Franciscana, €tc., t. MU, Quaracchi, 1885-1897. — Wâdoimg, Annales A/»norw»i,Lyon, 1695 ss., 8 vol.; Rome, 1731 ss., 16 vol. avec diver-
et le français probablement à la maison paternelle, d'où lui resta le nom de François. Son père Pierre Bernadone était un riche marchand de draps. Une semblable vocation n'allait pas à la nature ardente du fils, il lui fallait la vie du chevalier. Mais à peine eut-il fait quelques pas dans ce sens que Dieu l'appela à une plus haute perfection (1205). Revenu de Spolète à Assise, il lui fut impossible de résister à l'attrait de la grâce, et il commença à mener la vie érémitique (1206). Deux années après, entendant les paroles de l'évangile sur la mission des apôtres, il fut bouleversé jusqu'au fond de son être et ne garda pour tout bien qu'une toile grossière avec une ceinture. Ce sont là ses fiançailles avec la pauvreté (1208).
Son premier compagnon fut un gentilhomme d'Assise, Bernard de Quintavalle; le second fut Pierrede Catane d'Assise. En leur compagnie, François se rendit à l'église Saint-Nicolas, il y entendit la volonté de Dieu qui lui imposait une vie pauvre, apostolique et crucifiée^.
De ce jour, 15 avril 1208, date la fondation de la fraternité des Pénitents d'Assise qui prit quelques années après le nom de Frères Mineurs. En 1209 ou 1210 François alla à Rome avec onze disciples, après avoir d'a-^ bord rédigé un résumé de la règle, qui ne consistait, probablement, que dans les textes de l'Écriture précités, avec une courte préface. Innocent III accorda une approbation verbale avec la faculté de prêcher la pénitence. L'ordre prit alors un développement merveilleux. Les premières maisons furent établies à Rivotorto et à Assise auprès de l'église de la Portioncule. En 1219, on vit 5.000 frères réunis pour le chapitre général. Le saint fondateur s'embarqua pour l'Afrique dans le but de pre-
ses continuations ; la dernière, Quaraccbi,i886. — Actus B. Francisci et sociorum ejus, éd. P. Sabàtier, Paris, 1908. — Fioretti, éd. Chauun, 4901. -- OzANAM, Les poètes franciscains,— B%, de saint François d'Assise, par LÉo- POLD DE CuÉRANCÉ, 1885; — Le MoNNiER, 2 ToL, Paris, 1889; — Paul Henry, Paris, 1903; — Sabatier, Paris, 1894; 26« éd., 1902. — G. Schnörer, Franz von Assisi, Munich, 1905. -— Edm. Wader, Entstehung und Ausbreitung des ClarissenordenSj Besonders in den deutschen Minor itenprovinzen^ Leipzig, 1906. — 1. S. Matth., XIX, 21; S. Marc, vi, 8-9; Viii, 34.
MANUEL d'hISTOIRB. — I. 31
cher la foi aux Musulmans, il envoya quelques-uns des siens en Espagne et au Maroc, où cinq d'entre eux reçurent la couronne du martyre. Ce fut à roccasion de la translation des reliques de ces derniers en Portugal qu'un chanoine de ce pays, Fernandez (saint Antoine de Padoue ^), entra dans l'ordre. Il assista au chapitre général de 1221.
Bientôt il y eut divergence entre François qui voulait suivre la pauvreté parfaite du Christ et les frères qui ne perdaient pas de vue le soin réglé du temporeL II y eut un désaccord semblable au sujet des études. Le cardinal Hugolin, protecteur de l'ordre, travailla beaucoup à resserrer la hiérarchie encore flottante et à mettre l'autorité entre les mains des clercs. Tandis que François se tenait uniquement à la première règle ^, les principaux de l'ordre jugèrent celle-ci incomplète. Alors le Saint, dans l'assemblée tenue à la Portioncule (17 mai 1220), en présence du cardinal Hugolin, déposa le généralat qui fut confié à Pierre Catane d'Assise. Le 22 septembre 1220, Honorius III rendit le noviciat obligatoire. En 1221, un chapitre général de 3.000 frères confirma la règle écrite par saint François dès le mois précédent. La substance en revient à ceci : On ne possédera rien en propre ; on mendiera en cas de .besoin et on s'adonnera à la prédication. Elle fut ce qu'on a appelé « la première règle » qui avait à l'origine dix-sept chapitres et en eut ensuite vingt-trois. Peu de temps après, François de concert avec le cardinal Hugolin rédigea douze nouveaux chapitres concernant l'organisation de l'ordre. La règle reçut l'approbation d'Honorius III (29 novembre 1223)^.
2<» La prédication de François avait fait une profonde impression sur Claire Sciffi d'Assise*. Par amour du
1. J. A. Glgard, Saint Antoine de Padoue, Paris, 1869. -- A. Ricard. Saint Antoine de Padoue^ le grand Thaumaturge^ 3« éd., Paris, 1895. — Lepitre, 2« éd., Paris, 1901. — Léopold de Chérancé, Paris, 1906. — Sancii Antonii de Padua Vitae duae, éd. de Clerval, Paris, 1904. — 2. Les trois textes de l'Écriture Sainte. — 3. Wadding, Annal. Minorum, ad an. löO. — 4. i.éopold de Cuérancé, Vie de Sainte Claire, Paris, 1901. ^
Christ^ elle aussi voulut quitter le siècle et prit le voile, le jour des Rameaux 1212. Par cette cérémonie, François et Claire jetèrent les fondements du second ordre. L'exemple de la sainte entraîna bientôt à la suite de celle-ci sa sœur Agnès et une foule d'autres vierges, animées toutes du même esprit. Elles établirent un premier couvent à Assise près de l'église Saint-Damien et promirent obéissance à François. Leur première règle donnée par le saint est inconnue. Le cardinal Hugolin en rédigea (1218 ou 1219) une autre qui avait pour base la règle de saint Benoît. Sainte Claire maintint toujours une pauvreté très rigoureuse et refusa toute possession, même lorsque Grégoire IX lui en accorda la liberté. François resta, durant toute sa vie, son conseiller et son père. Son austère direction demeura pour elle une loi. Dans cet esprit, elle acheva l'œuvre des constitutions de l'ordre qui furent approuvées par Innocent IV en 1253.
3^ L'organisation du Tiers-Ordre ^ de saint François eut lieu en 1221. Dès le début, la parole du saint avait impressionné profondément un grand nombre de fidèles. Mais tous ne pouvaient entrer en religion. Les autres vivaient dans le monde selon l'esprit du fondateur. On pensa bientôt à leur donner une règle, ce qui eut lieu effectivement en 1221. Ce qui était surtout exigé, c'était une vie pieuse et réglée, trois jours d'abstinence et deux jours de jeûne par semaine, la récitation quotidienne du bréviaire ou d'un certain nombre de Pater, la confession et la communion trois fois par an, le paiement régulier de la dîme, la défense de porter les armes, la visite des malades et l'assistance aux enterrements. On ne saurait trop exagérer l'heureuse influence de semblables prescriptions pratiquées consciencieusement. Cette règle est due à la collaboration de saint François et du cardinal
±, Régula antiqua Fratrum et Sororum de poenitentia seu Tertii Ordinis Sancti Francisci, éd. P. Sabatier, Paris, 1901. — P. Mandonnet, Compte rendu du 4« congrès scient, intern, des cath., Sciences hist.j Fribourg, 1898, p. 183-315. — A. Fierens, La question franciscaine, Rev. dhist* eccL, 1907, 57-80, 286-304, 498-513; 1908, 38-46.
Hugolin. De nouvelles ordonnances, en 1228, et une nouvelle règle, en 1234, furent mises en exercice.
4° Après la fondation des trois ordres, après la réception de rindulgence de la Portioncule ^ (entre 18 juillet et septembre 1216), honoré des stigmates sur le mont Alverne (14 sept. 1224), S. François mourut le 3 oct. 1226. Ses trois ordres prirent une extension rapide, ils procurèrent un bien immense parmi toutes les classes de lasociété, mais surtout dans le peuple. L'esprit de François renouvela la surface de la terre. Les envieux et les adversaires ne firent pas défaut, tant dans le camp des ordres anciens, que du côté du clergé séculier et des universités ^. Plus dangereux pourtant fut encore l'ennemi intérieur, à savoir la désunion provenant de tendances diverses, les uns voulant une observance stricte, les autres réclamant des adoucissements ; il en résulta un schisme après la mort de S. Bonaventure. Il y eut des discussions au sujet de la pauvreté, de l'obligation de la règle et du testament de S. François. Les tenants d'une plus stricte observance s'appelèrent Spirituels^ ils voulaient qu'on js'adonnât moins à l'étude et qu'on observât mieux la pauvreté du fondateur. CélestinV les réunit aux ermites qu'il avait fondés et qui portent son nom. Lorsque Boniface VIII leur eut permis de vivre séparés comme auparavant, il y eut de nouveaux désordres de telle sorte que Jean XXII dut user de rigueur. Un grand nombre de Spirituels allèrent plus avant dans le sens de leurs erreurs et devinrent un fléau pour l'Eglise sous le nom de Fratpîcelles.
5* L'Ordre des Frères Prêcheurs ^ est contempo-
1. p. Sabatier, Revue hist., t. LXII (1896), p. 282 ss. — Paulcs, Der Katholik, t. LXXIX (1899), p. 27 S8. — L'autheoticité est combattue avec des arguments qui ne manquent pas de force par Kirsch, Tûb, QuartaUchr.^ 1901, p. 81 ss., p. 221 ss. — 2. POTTHAST, U. 7467, 7468, 7480. — GciLLACME DE s.-Amour, De periculis nov, temp., 0pp. Constant., 1632. — Au contraire S. Thouas, Contra impugnantes Dei cultum, et S. Bonayehture, Lib. apoU ineos qui ordini minor, adversantur, —3. Reichert, Acta capituL gênerai. 0. P., 9 t., Rome, 1898-1904 ; Litterœ encyclicae Magistrorum O. P. , 1233-1376, Rome, 1900. — Balme et Lelaidier, Cartulaire de S, Dominique^
raîn de celui des Frères Mineurs. Ils diffèrent entre eux comme différaient leurs fondateurs. François commença son œuvre d'après les seules aspirations de son cœur et la poursuivit avec tous ceux que séduisait la sainte pauvreté, sa douce fiancée. Dominique reconnut tout de suite sa vocation dans l'œuvre de la conversion des hérétiques et fonda un ordre apostolique. François, esprit peu cultivé mais à l'enthousiasme débordant, ne désirait d'abord des siens que simplicité et ardente charité ; ce ne fut que plus tard qu'il admit la cléricature et des études plus développées. Dominique, au contraire, savant théologien, exigea dès le début, de ses fils l'instruction et la formation nécessaires au but de son ordre. L'ordre des Prêcheurs a été le premier officiellement approuvé par le Saint-Siège et possède la préséance sur les autres ordres mendiants.
Saint Dominique (1170-1221) naquit à Calaruéga, province de Burgos, de la noble famille de G^isman, fit ses études à Palencia et devint chanoine de la cathédrale d'Osma ; il accompagna son évêque Diego chargé d'une importante mission à Rome (1203) et en revint par le sud de la France. C'est là qu'il apprit à connaître les Albigeois et sentit naître sa vocation pour l'apostolat. Il se consacra dès lors à leur conversion. Remarquant que ces hérétiques se moquaient de l'opulence des prélats et affectaient une pauvreté souvent hypocrite , il comprit qu'il n'aurait d'influence sur les masses populaires qu'en joignant à sa parole l'exemple pauvre et pénitent d'un vrai disciple du Crucifié.
Paris, 4893 88. — Mamachi, Annales Ord, Praedicatorum, Rome, 4754. — QuETiF et EcHARD, ScTiptores Ord, Praed., S fol., Paris, 4719-17S1 ; une seconde édition complétée est en préparation. — Ripoll et Bremond, Bullarium ordinis Praedicatorum, 8 vol., Rome, 1737 ss. — Dauzas, Etudes sur les temps primitifs de Vordre de S. Dominique, r* sér., 5 vol., Paris, 4873- 1885; II sér., 4 vol., Paris, 1888. — Lacord.ure, Vie de S. Dominique, Paris, 1840. ~ ÇciRAUD, S, Dominique, Paris, 4899. -- Drane, trad. franc. Cardon, 1893. — Mortier, Histoire des Maîtres Généraux de Vordre des Frères Prêcheurs, 3 vol. (4470-4400), Paris, 4903-1907. — Chapotiîc, Hist. des Dom. de la province de France, Rouen, 4898. — Brémono, De Gusmana stirpe S. Dominici, Rome, 4740. — Gérard de Frachet, Vitae fratrum, Rome, 4896.
En 1206, il fonda le monastère de Prouille pour y recueillir les filles nobles dépourvues de ressources et les préserver de l'hérésie ; il y établit le centre de la prédication dont il avait reçu la mission des légats apostoliques, ainsi que ses premiers compagnons. La date 1206 marque les débuts de Tordre. Peu à peu s'adjoignirent au Saint de nouveaux compagnons partageant son amonr pour la pauvreté et son zèle apostolique. Avec le secours de Tévêque Foulques, le premier couvent fut établi à Toulouse. Dominique avait donné à ses compagnons la tunique blanche et la chape noire qu'il portait lui-même comme chanoine régulier d'Osma.
Dans l'automne de 1215, Dominique se rendit à Rome, pour exposer l'état de la nouvelle fondation à Innocent III et solliciter une approbation. Le concile deLatran venant d'interdire la fondation d'Ordres nouveaux, le pape voulut « donner à un dessein tout neuf le secours et la protection de Tantiqiüté » et conseilla de choisir une règle ancienne, la plus favorable au développement de l'Institut. La règle de saint Augustin fut acceptée et on lui ajouta des constitutions spéciales qui furent complétées au premier chapitre général (Bologne, 1220). En 1216, Honorius III approuva la fondation, confirma aux nouveaux religieux le nom de Fratres Praedicatores qu'ils portaient déjà et leur reconnut comme but principal la prédication et l'étude *. En ces années Dominique prêcha à la cour pontificale et expliqua les Épîtres de S. Paul. Ainsi fut établie la charge de Maître du Sacré Palais, dont Dominique fut le premier titulaire et qui est restée le patrimoine de sa famille spirituelle. Celle-ci se propagea avec une merveilleuse rapidité, quand le Saint, plein de confiance dans la Providence et l'utilité de son œuvre, eut dispersé (1217) à travers l'Europe les seize compagnons de la première heure. Quatre ans après, l'Ordre ayant essaimé dans toutes les grandes villes, on tint le premier chapitre général à Bologne pour fixer sa constitution définitive. Le