Rom,, I, aO-«. — 2. Actes, xvii
XXX INTRODUCTION
enfants. On édicta des peines contre l'adultère. Dion Cassius trouva plus de 3.000 familles aisées en procès pour ce motif. Le mariage durait rarement jusqu'à la mort. Il faut rechercher les principales causes de l'im moralité — d'abord dans Y esclavage \qm soumettait les esclaves, hommes et femmes, aux caprices de leurs maîtres, — dans la littérature, corruptrice de toutes les têtes et de tous les cœurs, — enfin dans les représentations théâtrales plus dégradantes encore. Tacite les compte parmi les plus grands dangers pour l'innocence et la vertu. Les théâtres étaient encore surpassés en immoralité honteuse et grossière par les Atellana et les pantomimes. Les danses pantomimes, auxquelles l'élite de la société trouvait surtout son plaisir, descendaient à la plus basse corruption et savaient, par les moyens les plus raffinés, stimuler sans cesse les nerfs déjà surexcités. Les représentations les plus libres soulevaient les acclamations enthousiastes du peuple et recevaient des préteurs les plus grandes récompenses. Ovide proteste de ce qu'on l'ait envoyé en exil pour la licence de ses vers, alors que l'empereur, le sénat, les femmes et même les enfants assistent aux jeux publics et accoutument leurs oreilles et leurs yeux aux plus scandaleuses impudicités^. Le vice national des Grecs s'était universellement répandu. Tous les poètes, les empereurs, et même les philosophes de, plus grand renom sacrifièrent à cette honteuse idole.
Avec l'immoralité régnait la cruauté. D'après Aristote lui-même, l'esclavage était une nécessité de nature. En Attique, on trouve pour 20.000 hommes libres 400.000 esclaves. A Corinthe, le nombre s'en accrut jusqu'à 460.000. A Rome, Scaurus avait 4.000 esclaves en ville et autant au dehors. Les plus riches en possédaient de 10.000 à 20.000. On peut avoir une idée de cette situation
1. p. ÀLLA.RD, Les esclaves chrétiens, 3<^ éd., Paris, 1900, consacre les 190 premières pages à la description complète et impartiale de Tesclavage chez les Romains. — 2. TrisU, II, 497 ss.
INTRODUCTION. xxxi
quand on consulte les lois : la peine d'esclavage est juridiquement Téquivalent de la mort. Le maître n'est lié par aucun devoir vis-à-^s d'un esclave ; aucune injustice ne peut être commise à son égard. L'ancienne loi punit celui qui tue un bœuf, elle ne poursuit point le meurtrier d'un esclave. Caton, exemple de vertu romaine, était si cruel que l'un de ses esclaves se pendit de crainte ; il jetait à la porte les vieux et s'efforçait d'entretenir la discorde entre ses esclaves pour empêcher toute possibilité de révolte. Le maître était-il assassiné, on conduisait à la mort tous ses esclaves. Après la mort de Pedanius Secundus sous Néron, on traduisit devant le tribunal 400 esclaves, parce qu'ils n'avaient pas empêché ce meurtre ^ Au temps de la grande civilisation les sacrifices humains se retrouvent encore chez les Romains et chez les Grecs.
Il ne faut donc pas s'étonner que l'apôtre saint Paul nous ait dépeint les mœurs païennes sous de si sombres couleurs^. Sénèque, à la même époque, ne s'exprime pas d'une façon moins sévère ^, et Salluste, qui est bien renseigné, est encore plus explicite *.
2*' Le Judaïsme.
A la même époque, le Judaïsme était également descendu fort bas : la sainte HiCriture nous l'apprend. Les
1. DOllikger, Heidenthum und Judenthum, IX, 2. — 2. Rom., i, 21-3i. —
3. « Onmia sceleribus ac vitiis plena sunt. Plus committitur quam quod possit coêrciUone sanari. Certatur ingenti quodam nequitiae certamine. Major quotidie peccandi cupiditas, minor verecundia est. Expulso mêlions aeqniorisque respectu, quocumque Tisum est, libido se impingit* Nec fürtiya jam scelera sunt, praeter oculos eunt ; adeoque In publicum missa Bequltia est et in omnium pectoribus invaluit, ut innocentia non rara sed nulla sit. Numquid enioi singuli aut pauci rupere legem ? Undique, Telut signo dato, ad fas nefasque miscendum coorti sunt. » De ira, II, 8. —
4. t Ex divitiis juventutem luxuria atque avaritia cum superbla invasere ; rapere, consumere, sua parvi pendere, aliéna cupere, pudorem, pudicititm, divina atque bumana promiscua, nil pensl neque moderati habere... wd libido stapri, ganeae, ceterique cultus non minor incesserat. Yiri pati moliebrla, mulieres pudicitiam In propatulo habere. > De bello catil.y 13-
xxxn INTRODUCTION.
antiques traditions étaient fidèlement conservées, mais la pratique de la vie n'était pas en rapport avec elles. Les docteurs et les prêtres trompaient la foule. Les Sadducéens avaient subi l'influence de la philosophie épicurienne. Ils admettaient la création du monde, mais par une blâmable inconséquence, niaient toute intervention de Dieu dans le monde. Ils rejetaient l'immortalité de l'âme et la résurrection des morts.
Les Pharisiens tenaient pour l'extérieur de la loi et y ajoutaient même un grand nombre de pratiques. Prier à haute voix sur les places publiques et dans les rues, distribuer bruyamment les aumônes au son de la trompette, porter des glands et de larges phylactères, voilà les signes auxquels on reconnaissait les Pharisiens. Le fond de leur âme restait corrompu : « sépulcres blanchis ». On sait avec quelle violente indignation les flagellait le divin Sauveur, si doux d'ordinaire. Ils rendaient la loi insupportable pour le peuple et se bornaient, pour eux, à une parade extérieure. La religion consistait à se laver les mains avant le repas, à se baigner au retour du marché, à pratiquer les ablutions rituelles des plats, des coupes, des vases, même des couches sur lesquelles on s'étendait pour prendre ses repas ; ils brisaient une cruche dans laquelle une mouche morte était tombée, ils filtraient toute boisson de peur d'avaler un moucheron (animal impur) et étendaient les dîmes au point de faire payer encore la dîme de la dîme. En surchargeant ainsi le joug qui pesait sur la foule, ils causaient un mal immense. C'étaient des hypocrites, des séducteurs, des corrupteurs de peuple ; ils servaient Dieu en apparence, mais en réalité n'avaient d'autres maîtres qu'eux-mêmes.
3o Préparation et obstacles au Ghrisüazüsme.
Nonobstant tout cela l'attente du Messie était alors très vivace, mais on se représentait d'une façon toute matérielle la grandeur du royaume messianique. On ia-
INTRODUCTION. xxxiK
terprétait les prophéties trop à la lettre. Jérusalem devait être le siège du royaume annoncé ; là se trouverait le trône du Messie, là devaient affluer Tor et l'argent des nations K Les Juifs se nourriraient des richesses des peuples païens et se glorifieraient de leur gloire^. Les fils de l'étranger rebâtiraient leurs murs et les rois seraient leurs serviteurs ^. Les fils de leurs oppresseurs viendraient s'humilier devant eux et tous ceux qui les avaient humiliés se prosterneraient à leurs pieds ^. Dix hommes de toutes les langues des nations saisiraient un Juif par le pan de son vêtement et lui diraient : Nous irons avec vous, car nous avons appris que Dieu est avec vous ^.
Toutes ces promesses devaient, d'après les Juifs, s'accomplir littéralement. Cette espérance était ancrée chez eux si profondément, qu'on la retrouve jusque chez Philon, malgré son éclectisme platonicien. C'est lui qui ose écrire à la veille de la destruction de Jérusalem : « La guerre n'atteindra pas les frontières des bénis de Dieu (les Juifs), et même si les ennemis étaient assez insensés pour marcher contre eux, alors 5 Juifs mettront en déroute 100 païens; et 100 juifs, 10.000 païens. Ceux qui seront venus par un seul chemin seront chassés par plusieurs chemins, car le prophète dit : un seul homme s'élèvera qui attaquera et écrasera de grands et nombreux peuples, parce que Dieu accorde à son Saint le secours opportun. Et cet homme deviendra le chef des enfants des hommes^ ».
L'attente générale qui régnait chez les Juifs à l'époque de la venue de Jésus-Christ avait envahi même les milieux païens, elle préoccupait les esprits du monde Gréco- Romain. Plusieurs écrivains païens s'en sont faits les interprètes. La Sibylle annonce l'arrivée d'un enfant divin qui apportera un âge d'or :
1. ISAIE, LX, 9. — 2. ISAIE, LXI, 6. — 3. ISAIE, LX, 10. — 4. ISAIE, LX, 14. —
5. — ZACHiRn, Vin, 83. — Cf. Lagrakge, Le Messianisme et le royaume de Dieu, Revue BtôWgtiC, 1905 ss. ~ 6. De praem, et poen., éd. Par., 1640» p. «4 s.
XXIV INTRODUCTION
Ultima Cumaei venit jam carminis aetas.
Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo. Jam redit et virgo, redeunt Saturnia régna Jam nova progenies coelo demittitur alto. Tu nascenti puero, quo ferrea primum Desinet ac toto sm*get gens aurea mundo, Casta fave Lucina, tuus jam régnât Apollo... Te duce, si qua manent, sceleris vestigia nostri Irrita perpétua sol vent formidine terras i.
C'est de l'Orient, et principalement du pays des Juifs, que doit surgir le Salut et la Rédemption. « Percrebuerat, dit Suétone, Oriente toto vêtus et constans opinio esse in fatis, ut eo tempore Judaea profecti rerum potirentur ^ » . Virgile voulut voir la réalisation de cette espérance dans la naissance du fils d'Asinius PoUion; Suétone, dans Vespasien. En tout cas, cette attente était générale; elle nous est encore rapportée par Tacite : « Pluribus persuasio inerat antiquis sacerdotum litterîs contineriy eo ipso tempore fore, ut s^alesceret Oriens, pro fectique Judaea rerum potirentur^. »
Dans sa miséricorde infinie, Dieu avait peu à peu préparé le monde à l'arrivée du Christ. Les meilleurs esprits reconnaissaient l'état déplorable où gisait le monde païen et attendaient une délivrance. Un certain nombre étaient pleins de respect pour la religion et la morale des Juifs, qui, à cette époque, étaient déjà répandus sur tout l'empire. Si de fiers Romains méprisaient cette rfespectissima pars gentium (Tacite), cela n'empêchait pas un grand nombre de gens de s'affilier au judaïsme comme prosélytes. Les matrones romaines surtout subissaient l'irrésistible ascendant du culte judaïque^. Combien plus encore le culte, la doctrine et la morale des chrétiens devaient exercer d'attraction sur les païens bien disposés, surtout quand les miracles vinrent confirmer le christianisme naissant !
La situation politique des nations civilisées devait éga-
1. Virgile, Ègl. IV, 4-10; 13-44. — 2. Vita Vespasiani, c. 4. — 3. HisUj V, 13. — 4. HORACE, Sae. I, 9-69. — Ovide, Ars amandi, I, 75,
INTRODUCTION. xxxv
lement favoriser Texpansion du christianisme : un seul empire réunissait alors sous une même loi tout le monde connu; la paix régnait partout; le Romain, industrieux et pratique, avait beaucoup facilité les relations entre les peuples. Le grec était devenu langue universelle, comprise de tout homme cultivé.
Les auxiliaires de l'expansion du christianisme étaient donc puissants, mais d'autre part les obstacles s'élevaient grands et nombreux. Sur le terrain moral, le Christianisme exigeait la pureté et la chasteté, vertus presque inconnues à cette époque ; la charité pour tous, même pour l'esclave si profondément méprisé ; l'abolition des combats de gladiateurs, auxquels on était si passionément attaché. Sur le terrain doctrinal, l'Église réclamait une soumission complète de la raison à Dieu, une adhésion aux vérités incompréhensibles de la Révélation. Du côté des pouvoirs publics, le nouveau converti devait s'attendre à l'opposition, la persécution, la perte de ses biens, l'exil et souvent la mort. De plus que ne coûterait-il pas de braver constamment l'opinion publique! Le fondateur du Christianisme appartenait à la race méprisée des Juifs ^ . Les premiers prédicateurs étaient des hommes simples et ignorants, les premiers disciples appartenaient pour la plupart à la dernière classe du peuple, aussi beaucoup estimaient-ils inutile et humiliant de s'initier à une telle doctrine. Les chrétiens
1. Pour Yoir combien ceux-ci étaient méprisés, il suffira de lire les écrivains de Tépoque, surtout Juvénal :
Quidam sortit!. m etuentem Sabbata patrem, Nil praeter nubes et caeli numen adorant, Nec distare putant humana carne suillam, -Qua pater abstinuit, mox et praeputia ponunt; Romanas autem solitl contemnere leges, ludaicum ediscunt et servant ac metuunt ius, Tradidit arcano quodcumque volumine Moyses, Non moDstrare vias eadem nisi sacra colenti, Ouaesitum ad fontem solos deducere verpos. Sed pater in causa, cui septima quaeque fuit lux Ignava et partem vitae non attigit uUam.
JuvÉï^AL, Sat» V, 14, V, 96 SS.
XXXVI INTRODUCTION
étaient dénommés ennemis de Thumanité, athées, adorateurs d'un âne^ infructuosi in negoUis; hominem omnium scelerum reum ^ ; contempUssimae inertiae ^ ^ Même les meilleurs parmi les païens appelaient les chrétiens/?er ^agz&a mmo* ; leur culte, exitialis supers titio; tout le christianisme, un mal ou une calamité'*. Il fallait donc du courage, ou plutôt de Théroïsme pour abandonner les vices et les superstitions de la société païenne et se mettre en opposition continuelle avec les préjugés courants.
Mais Celui qui est devenu un scandale pour les Juifs, une folie pour les Gentils ^, sut communiquer la force et inspirer le courage à ceux qu'il avait appelés ; il leuF fît vaincre tous les obstacles. Au petit troupeau plein de confiance dans la vertu d'En haut, il plut au Père de donner un royaume^, royaume qui devait s'étendre jusqu'aux confins du monde.
1. Tertull., Ap,, cap. XVI. — Kraus^ RealencycL, mot SpoUkrucifix. — DoM Leclercq, art. Ane, La calomnie de Vonoldtriej dans le Dict, d'archéoL chréU et de liturgie. — 2. Tertiill., Ap., cap. xlh, et cap. n. — 3. Sckt., Domit,^ c.lö. — 4. Tacite, AnnaleSy 15, 44. — 6. 1 Cor,^ i, 23. — 6. S. Lua XII, 32.