CHAPITRE IV
ÉTUDE ANALYTIQUE DE l'IN FL AMM ATION
L'inflammation nous présente à étudier : Vhyperhémie ou congestion inflammatoire, les exsudais, les néo formations et les régressions inflammatoires.
l" Hyperhèmie ou congestion inflammatoire.
Lorsque l'hyperhémie n'a pas été de longue durée, elle disparaît après la mort de façon à ne plus laisser aucune trace. C'est ce dont on peut être convaincu lorsqu'on voit sur le cadavre la peau anémiée sur les parties où pendant la vie on avait constaté un érythème. Après la mort, en effet, les artérioles et les petits vaisseaux munis de cellules contractiles subissent la rigidité cadavérique et expulsent leur contenu dans les grosses veines dont la plupart sont profondes, de telle sorte que la rougeur qui était due à leur réplétion disparaît complètement.
Mais si l'hyperhémie a été intense, si elle a duré un certain temps, les capillaires montrent après la mort une réplétion sanguine. Hasse et KôUiker ont noté cet état à la suite des catarrhes chroniques des muqueuses; Lebert a aussi constaté la dilatation persistante des capillaires dans les séreuses articulaires atteintes d'arthrite rhumatismale. Tous les anatomo-palhologistes ont depuis vérifié ces faits dans divers organes. Les vaisseaux sont distendus régulièrement, ou seulement de distance en distance, et présentent alors des renflement fasiformes ou ampullaires.
La rougeur inflammateire a été expliquée par la distention des vaisseaux. C'est l'opinion la plus généralement adoptée aujourd'hui. Cependant Lebert avait déjà remarqué qu'une partie de la matière colorante du sang peut diffuser dans les parties voisines. MM. Estor et Saint-Pierre (de Montpellier) ont fait, au sujet de la rougeur inflammatoire, des recherches intéressantes. Ils ont trouvé que les veines
contiennent à leur sortie des parties enflammées plus d'oxygène qu'à Fétat ordinaire. MM. Estor el Saint-Pierre en ont conclu que la couleur rouge des parties enflammées était due à ce qu'elles contiennent une grande quantité de sang oxygéné. C'est là un fait nouveau ajouté à ceux que l'on connaissait déjà, mais qui ne peut aller à l'encontre de la constatation facile d'une plus grande quantité de sang dans les parties enflammées, et de la dissémination des globules rouges et de la matière colorante du sang, que le microscope nous fait apprécier alors dans les tissus voisins des vaisseaux.
Les cellules de l'épithélium et du tissu conjonctif des parties hyperhémiées présentent souvent une coloration d'abord jaune ou rougeâtre, puis des granulations pigmentaires qui deviennent de plus en plus foncées. C'est là une des causes de la coloration ardoisée de certaines cicatrices. Telle est l'origine du pigment dans les cellules provenant du catarrhe chronique des bronches.
2° Exsudats inflammatoires
A. Exsudats séreux. — On a admis plutôt que constaté chimiquement l'existence d'exsudats liquides sortis des vaisseaux et ne contenant que de l'albumine dissoute. Mais, réellement, ces liquides contiennent presque toujours des quantités variables de matière fibrinogène, de fibrine ou de mucus, suivant les parties atteintes.
B. Exsudats muqueux. — Ces exsudats se rencontrent dans tous
FiG. 51. — Exsudât muqueux à la surface d'un cartilage articlilairc dans un cas de tumeur blanche. — A, coupe du cartilage articulaire montrant des cellules cartilagineuses, c, superficielles remplies de granulations graisseuses; B, exsudât muqueux composé de fibrilles de niucine concrctéos, d.
les points où la mucine se produit à l'état normal, en particulier à la surface des muqueuses et des cavités articulaires. Cet exsudât contient des filaments concrets de mucine qui ne disparaissent pas par
EXSUDAIS INFLAMMATOIRES. H3
l'aclion de l'acide acétique, réactif qui fait en même temps apparaître un précipité granuleux. La mucine se dépose en filaments composant dos couches épaisses sur les surfaces articulaires des cartilages, notamment dans les cas de tumeurs blanches. A lu mucine s'ajoutent aussi, dans le rhumatisme articulaire aigu, de la fibrine et des éléments cellulaires.
C. ExsuDATS FiBRiNEUX. — Ce u'cst pas à l'état de fibrine concrète que cette substance s'échappe des vaisseaux, Denys de Commercy admet qu'elle existe d'abord en dissolution dans le sang et dans les exsudats à l'état de plasmine dissoute, et que cette plasmine se dédouble en donnant de la fibrine. Alexandre Schmidt a exprimé une idée analogue à l'aide de noms différents. Il existe d'abord, pour lui, une substance qu'il appelle fihrinogène, tenue à l'état de solution, mais qui jouit de la propriété de se concréter lorsqu'elle se combine avec une autre substance albuminoïde qu'il appelle flhrino-plastique. La globuline contenue dans les globules rouges est une substance fibrino-plaslique, mais les tissus, et les cellules en particulier, en contiennent, et peuvent par conséquent être les agents de coagulation de la substance fibrinogène.
Cependant Schmidt est revenu sar sa théorie primitive, et aujourd'hui il admet que, pour produire de la fibrine, il faut non seulement de la substance fibrinogène et de la substance fibrino-plastique, mais aussi un ferment. Celui-ci, qui peut accidentellement se trouver dans le sang contenu dans les vaisseaux, s'y dépose constamment au contact de l'air.
Sous l'intluence d'une congestion intlammatoire intense, la matière fibrinogène sort des vaisseaux et produit de la fibrine en s'unissant à la substance fibrino-plastique venue des cellules. La coagulation n'a pas lieu tout d'un coup ; elle est successive, et les portions de l'exsudat qui sont au contact des tissus voisins peuvent seules se coaguler. Aussi, dans les épanchements très abondants qui se font dans les cavités closes, par exemple dans la pleurésie avec exsudât très abondant, peut-il n'y avoir presque pas de fibrine concrète. Si l'on a recueilli ce liquide par la thoracocentèse, bien qu'il soit absolument séreux d'abord, il présente bientôt une coagulation due à la pénétration de particules contenues dans l'atmosphère, qui agissent comme ferments.
Les exsudats fibrineux ont une durée limitée qui est en rapport
CORNIL ET RA.NVIER. I. — 8
avec les modificadons que subit toujours la fibrine lorsqu'elle séjourne dans l'économie. Qu'elle soit disposée d'abord en filaments ou en lames membraneuses, elle éprouve bientôt un changement qui la fait passer de l'état fibrillaire à l'état granuleux et qui lui fait subir une dissociation moléculaire complète. Il n'est nullement démontré qu'elle puisse acquérir une organisation plus avancée. John Hunter a émis l'hypothèse de l'organisation détinitive du liquide venu du sang, ou lymphe plastique. On a depuis étudié mieux les faits; on a changé les noms et répété, suivant l'impulsion donnée par Hunter, que la fibrine pouvait s'organiser, mais cela n'est pas positivement démontré. Si la fibrine s'organise, c'est dans des conditions et suivant un mode qui ne sont pas encore assez étudiés pour prendre rang dans la science.
D. ExsuDATS HÉMORRHAGiQUES. — Daus toutes les inflammations, même les plus simples, dans un coryza par exemple, des globules du sang sortent des vaisseaux et se mêlent au liquide exsudé, en quantité variable, tantôt considérable, d'autres fois à peine appréciable à un examen microscopique attentif. Dans le phlegmon du tissu cellulaire sous-cutané, on sait qu'il y a toujours des globules rouges du sang mêlé aux cellules de pus au début de l'inflammation. Nous avons indiqué précédemment le mécanisme de la sortie des globules rouges : leur présence en nombre plus ou moins considérable donne au liquide exsudé une couleur plus ou moins foncée. Ces globules se fragmentent et sont absorbés par les cellules lymphatiques qui sont dans leur voisinage. Nous allons étudier bientôt ces faits dans les régressions inflammatoires.
E. Exsudât composé de fibrine et de mucine concrètes englobant DES éléments cellulaires (exsudat croupal des auteurs allemands). — Le mot d' exsudat croupal dont se servent les auteurs allemands s'applique aux exsudats coagulés à la surface des parties malades sous forme de membranes. Cet exsudat est composé d'éléments cellulaires différents suivant les parties envahies, mais il contient toujours des filaments de fibrine et quelquefois de mucine englobant des corpuscules de pus. Ces filaments s'entre-croisent et forment un réseau dans les mailles duquel sont retenus des éléments cellulaires, épithélium ou globules de pus, exactement comme les globules rouges du sang sont retenus au milieu de la fibrine qui se concrète dans le caillot d'une saignée.
EXSUDAIS ET PSEUDO-MEMBRANES DIPIITIIÉRITIQUES. U5
(]et exsudât se rencontre surtout dans les inflammations des srreuses et dans la pneumonie aiguë.
lléremment encore les auteurs allemands confondaient ces exsu-
J^J Lu*'
llù. 52. — Sectiou faile à Iravers l'exsudat d'une pleurésie : on y voit dos fiJaments de fibrine et des globu'cs de pus. — Grossissement de 250 diamèlro?.
dats fibrineux avec les fausses membranes du vrai croup, ou pseudomembranes diphthéritiques des auteurs français.
F. EXSUDATS ET PSEUDO-MEMBRANES DIPHTHÉUITIQUES. — Tandis
que les exsudats fibrineux persistent après la mort, les fausses membranes du vrai croup, au contraire, ont presque complètement disparu au moment où l'on fait l'autopsie, ou bien elles constituent simplement une couche pultacée bien différente de ce qui s'observe pendant la vie. C'est que, d'après E. Wagner, ces fausses membranes ne sont pas composées par de la fibrine, mais bien par des cellules (^pithéliales soudées les unes aux autres et qui peuvent être dissociées. En dissociant ces fausses membranes, Wagner les a vues se résoudre en blocs anguleux et réfringents, ou en des éléments ramifiés s'engrenant les uns dans les autres. Il a décrit les nombreux prolongements de ces éléments, qu'il a comparés à des bois de cerf, et il a pu voir tous les intermédiaires entre eux et les cellules d'épifhélium. Pour acquérir ces formes bizarres, les cellules s'intiltrent d'une substance albuminoïde, perdent peu à peu leur noyau,. se transforment en masses homogènes et donnent alors naissance à de nombreuses ramifications. Wagner admet une dégénérescence fibrineuse des cellules, bien que la présence de la fibrine n'y soiti pas établie d'une manière positive.
Ces cellules épithéliales altérées, transformées en des blocs homogènes à prolongements ramifiés, forment dans le pharynx des couches blanchâtres, épaisses, opaques et d'apparence fibrineuse, au-dessous desquelles on trouve souvent des globules de pus et un exsudât hémorrhagique. C'est de là que viennent les îlots rougeâtres ecchymotiques qui s'observent dans la couche profonde de ces fausses
membranes. Dans le larynx il y a toujours plusieurs couches superposées de ces membranes épithéliales et de globules de pus.
Nous avons vérifié l'exactitude de la description donnée par Wagner. Nous avons dissocié et coloré ces cellules au moyen du picro-carminate d'ammoniaque, et, d'après la facilité qu'elles pré-
FiG. 53. — Cellules épilhéliales modifiées provenant d'une fausse membrane diplUhdrilique.
sentent à fixer le carmin, nous devons conclure qu'elles ne sont pas infiltrées de fibrine, mais bien plutôt d'une matière colloïde (1).
Ces exsudats du vrai croup sont chassés et détachés à mesure que des globules de pus ou de nouvelles cellules épithéliales se forment au-dessous d'eux.
3° Néoformations inflammatoires.
Sous l'influence d'une irritation légère, on observe une hyperplasie simple des éléments cellulaires : cela veut dire que les cellules anciennes ont donné naissance à de nouvelles cellules qui ont conservé les propriétés de leurs parents ; c'est l'idée représentée exactement par le mot %j3erpksie.
(1) On a également signalé dans les fausses membranes diphthériliques la présence de bactéries, de vibrions, de spores de micrococcus auxquels on a attribué une valeur spécifique. Il est possible qu'il y ait un micropbyte ou un microzoaire spécial k la diphthérite, mais comme ceux que Ton a signalés dans les fausses membranes peuvent être rencontrés, même à l'état physiologique, dans le tartre des dents, sur les papilles linguales, dans les cryptes des amygdales, il convient, pensons-nous, de rester dans une sage réserve etd'alt:ndri; de nouvelles observations avant de se prononcer d'une façon définitive.