TUMEURS AYANT LEUR TYPE DANS LE TISSU CARTILAGINEUX
Genre unique. — Çliondromes.
DÉFINITION. — Autrefois, on désignait sous le nom de chondromes toutes les tumeurs dont les caractères physiques sont ceux du cartilage. Mais nous sommes déjà en mesure d'éliminer certaines tumeurs qui ressemblent à l'œil nu au cartilage et qui n'en sont pas, par exemple les fibromes à cellules aplaties et à lames parallèles que nous avons décrits précédemment. D'un autre côté , de véritables chondromes peuvent ne ressembler en rien à l'œil nu au cartilage regardé comme typique, c'est-à-dire au cartilage hyalin.
Le nom de chondrome a été donné à ces tumeurs par J. Millier dont le travail a jeté un si grand jour sur l'histoire de toutes les tumeurs et en particulier de celles-ci.
Les chondromes étant constitués par du cartilage, leur définition €st subordonnée à celle du tissu cartilagineux.
Il convient de séparer tout d'abord des chondromes certaines productions cartilagineuses qui se forment uniquement sur les cartilages préexistants et auxquelles on a donné le nom à'ecchondroses. On les rencontre sur les cartilages articulaires où elles sont généralement multiples et où elles se sont développées sous l'influence de l'inflammation (voyez la description du rhumatisme chronique et des tumeurs blanches). On observe aussi quelquefois sur les cartilages costaux, à leur union avec l'os , des nodules cartilagineux développés sous l'influence du rachitisme et auxquels on a aussi donné le nom d'ecchondroses. Virchow décrit également avec les ecchondroses de petites masses cartilagineuses formées sur le cartilage thyroïde et les cerceaux de la trachée.
Description. — Les chondromes proprement dits ne se développent jamais aux dépens des cartilages préexistants. On y rencontre toutes les variétés du tissu cartilagineux étudiées page 19 et suivantes; mais
252 DES TUMEUPxS.
on y trouve aussi une autre variété qui n'existe pas chez l'homme à l'état physiologique et que l'on peut étudier dans le cartilage de la tête des céphalopodes. Chez ces animaux, les cellules cartilagineuses ne sont pas renfermées dans une capsule et. elles présentent des prolongements par lesquels elles s'anastomosent les unes avec les autres (voy. fig. 119). La substance fondamenlale qui les entoure est de nature cartilagineuse. On peut assister à leur mode de formation; les capsules qui, primitivement, enveloppent les cellules, se laissent perforer par les prolongements anastomotiques qu'elles envoient aux cellules voisines. Cette facilité des capsules et de la substance fondamentale à être ainsi traversées est vraiment remarquable. Plus tard, les capsules perdent de leur netteté et disparaissent. Ces cartilages des céphalopodes ont identiquement leurs anabgues dans certains chondromes; c'est pour cela qu'il était indispensable de les décrire.
Chez l'adulte, le tissu cartilagineux est dépourvu de vaisseaux. Il en est de même dans la plupart des tumeurs formées de ce tissu; aussi atteignent-elles rarement un volume considérable lorsqu'elles sont réduites à un seul lobe. Mais il peut se faire qu'une tumeur cartilagineuse se vascularise dans une partie de son étendue jusqu'à son centre, tandis que des couches nouvelles de cartilage se déposent à sa périphérie. La partie du lobe cartilagineux qui a été pénétrée par des vaisseaux accompagnés de tissu conjonctif se médullise, c'està-dire qu'il s'y fait un tissu embryonnaire semblable à la moelle osseuse; la tumeur se trouve réduite finalement à une coque cartilagineuse recouvrant une cavité remplie par de la moelle et des vaisseaux.
Il est rare qu'un chondrome soit constitué par un seul lobe, surtout s'il a un volume notable. Il résulte alors de l'union de plusieurs masses cartilagineuses distinctes et séparées par du tissu conjonctif. Ces masses sont, le plus souvent, sphériques, mais quelquefois elles ont des formes irréguhères; leur volume est très variable, et parfois, dans une même tumeur, quelques-unes ont le volume d'une tête d'épingle, tandis que d'autres atteignent les dimensions d'un œuf de pigeon.
Il arrive aussi que, dans une même tumeur, les lobes cartilagineux n'ont pas tous la même structure, les uns étant formés par du cartilage hyalin, quelques-uns par du cartilage muqueux, certains par du fibro-cartilage, d'autres enfin par du cartilage à cellules ramifiées. Ces divers lobules sont généralement revêtus d'une membrane fibreuse qui leur sert de périchondre et dans laquelle rampent les vaisseaux. Au-dessous d'elle, se trouve une couche de capsules lenticulaires,
VARIIÎTÉS DES r.IIONDUOMES. 253
aplaties dans le sens de la surface; plus profondément, il existe des capsules globuleuses et, au centre, des capsules plus grandes contenant plusieurs générations de capsules secondainss. C'est dans les chondronies que l'on trouve les plus grandes capsules cartilagineuses.
Variétés des ciiondromes. — Nous ne pensons pas qu'entre les différentes tumeurs cartilagineuses il y ait des différences assez tranchées pour légitimer une division en espèces distinctes; mais on rencontre dans les chondromes des variétés nombreuses relatives, les unes aux tissus qui les forment, les autres à.des modilications nutritives de ces tissus.
a. Certains chondromes présentent ime composition très simple. Ils sont formés d'un seul lobe de cartilage hyalin, recouvert d'une membrane fibreuse; ils contiennent à leur surface des capsules lenticulaires et, à leur centre, des capsules semblables à celles des cartilages permanents de l'adulte. On peut les désigner par le nom de chondromes hyalins imilobules.
b. D'autres chondromes sont constitués par un certain nombre de lobes semblables à la tumeur précédente et séparés par du tissu conjonctif; ce sont les chondromes hyalins miilti lobules.
c. Certains chondromes sont formés de lobules hyalins séparés par du fibro-cartilage vasculaire.
d. Dans quelques-uns, à côté d'îlots cartilagineux bien organisés, on trouve des masses plus ou moins grandes de tissu embryonnaire quelquefois mélangé de tissu fibreux ou de tissu cartilagineux embryonnaire. Doit-on, avec Virchow, considérer ces tumeurs comme des chondro-sarcomes? Nous ne le pensons pas, parce que le tissu embryonnaire disposé autour des îlots cartilagineux est simplement la matrice dans laquelle se forme le tissu cartilagineux nouveau et représente la première phase du développement du cartilage.
e. Le tissu fibreux qui sépare les lobules cartilagineux est quelcpiefois prédominant; il est tantôt purement fibreux, tantôt il est fibrocartilagineux. Virchow fait de ces tumeurs une espèce distincte sous le nom de chondro-flbromes ; mais nous n'y voyons qu'une variété peu importante , puisque le tissu fibreux entre constamment dans la constitution des chondromes.
/'. Lorsque le chondrome se développe dans les glandes, en particulier dans la parotide et le testicule, on trouve toujours, dans le tissu fibreux qui sépare les îlots, des culs-de-sac et des conduits glandulaires dont les cellules sont proliférées. Devra-t-on faire de ces chondromes des glandes des adéno-chondromes? Non, car la prolifération des éléments cellulaires des glandes par une irritation de voisinage est un fait secondaire, accessoire, et qui est le même dans toute tumeur, de quelque nature qu'elle soit, développée dans une glande. Dans les chondromes comme dans les autres genres de tumeurs, la prolifération des cellules épithéliales des culs-de-sac glandulaires est, du reste, suivie de dégénérescences variées de ces cellules. En outre, lorsqu'un chondrome développé dans une glande se propage en dehors d'elle, il ne contient plus de culs-de-sac dans sa portion extragiandulaire.
Tous les chondromes de la parotide, par exemple, quelle que soit leur marche, quelle que soit leur évolution, contiennent des culs-de-sac glandulaires dont les cellules sont en prolifération et constituent même par leur agglomération des cylindres épithéliaux complètement pleins. Ce ne sont pour cela ni des épithéliomes, ni des carcinomes. Ces tumeurs peuvent être dangereuses en raison de leur siège et du volume qu'elles prennent quelquefois, mais elles ne donnent presque jamais lieu à une généralisation du produit morbide,
g. Certains chondromes développés dans un os arrivent à faire une saillie à sa surface en restant revêtus d'une couche osseuse. Celle-ci, parfois extrêmement mince, souvent interrompue par places, est toujours recouverte par le périoste. On admet généralement que cette couche provient d'une néoformation du tissu osseux sous l'influence de l'irritation du périoste; mais rien ne le prouve, et il se pourrait fort bien qu'elle représentât simplement les portions de l'os placéesau-devant de la tumeur et qui se sont laissé refouler par elle, ainsi que nous le font pressentir les expériences de Duhamel sur l'accroissement interstitiel des os.
h. Il peut se faire que le tissu cartilagineux des chondromes donne naissance à du tissu osseux. Ce dernier n'a généralement alors qu'une existence transitoire, ainsi qu'on le verra à propos du développement. On leur donne alors le nom de chondromes ossifiants.
i. Quelques chondromes ne sont pas formés de lobules, mais d'une masse diffuse ayant souvent les caractères du cartilage em-
VARIÉTÉS DES CIIONDROMES.
bryonnaire. Cette variété, qui se rencontre principalement dans les os, forme le chondrome diffus (voy. fig. 118).
FiG. 118. — CLoudroiue ditlas des luûiacdipieus et des phalanges. Figure emprimte'e à la Pathologie chirurgicale de Nélaton.
j. Il existe des chondromes lobules dont quelques lobules ont subi la transformation muqueuse à leur centre. Tantôt les capsules carti-
FiG. 119. — Coupe d'un chondrome à cellules ratnifie'es de la parotide. — Grossissement de 400 diamètres.
lagineuses sont conservées et sont libres dans une substance muqueuse comme au centre des disques intervertébraux; d'autres fois
les éléments cellulaires eux-mêmes y sont détruits. Le lobule cartilagineux est transformé en un kyste dont la paroi est cartilagineuse; ce sont là les chondromes kystiques, cysto-chondromes de Virchow.
k. Certains chondromes, notamment ceux de la parotide, sont constitués en partie ou en totalité par du tissu cartilagineux à cellules ramifiées comme celui des céphalopodes; nous leur donnons le nom de chondromes à cellules ramifiées (fig. 119).
l. Le plus souvent, ces dilïérentes formes de chondromes sont diversement combinées, et en réalité la plupart des chondromes sont mixtes.
Siège des chondromes. — Les chondromes, ainsi que nous l'avons dit, ne prennent jamais naissance sur les cartilages. Ils peuvent siéger dans tous les organes, mais ils se développent de préférence dans les os, la parotide, le testicule,, la peau, le tissu cellulaire sous-cutané, les muscles, le poumon, etc.
Dans les os, ils se forment assez souvent dans le canal médullaire central des os longs ou dans les espaces médullaires des os spongieux. On leur donne alors le nom d'enchondromes. Les enchon-
FîG. 120, ~ Périchondrome des phalanges.
dromes ont des formes très variées; ils sont constitués tantôt par des masses lobulées, tantôt par des masses diffuses. Leur tissu de structure variable est hyalin, fibro-cartilagineux, à cellules ramifiées, etc. Quand ils arrivent à la surface, ils restent recouverts d'une coque osseuse ou bien ils sont en rapport direct avec le périoste; celte membrane, à son tour, se transforme parfois en tissu cartilagineux. Certains chondromes se développent sous le périoste ou aux dépens de celui-ci, l'os ne concourant pas à la formation de la masse mor-
DÉVELOPPEMENT DES ClIONDROMES.
bide; on les a alors dénommés péricJwndromes. Les cliondromes des extrémités sont tantôt des encliondromes, tantôt des périchondromes; souvent les deux formes y sont combinées.
Dans les glandes, les chondromes ne se montrent pas d'habitude à l'état de simplicité; le plus souvent ils y constituent des tumeurs très
FiG. 121.
Chondromes multiples des doigts. Pièce déposée au Musée Dupuytron par Denonvilliers.
complexes où les différentes variétés de tissu cartilagineux se trouvent mélangées. Le développement se fait aux dépens du tissu conjonctif situé entre les acini elles conduits glandulaires. L'épithélium contenu dans ces culs-de-sac et ces conduits prolifère et, finalement, il se détruit en subissant diverses métamorphoses régressives.
Dans les muscles, le tissu conjonctif seul participe à la néoformation. Les faisceaux musculaires subissent la dégénérescence graisseuse, s'atrophient et disparaissent, après avoir montré une multiplication de leurs noyaux.
Développement et modifications ultérieures des chondromes. — Le développement des chondromes ne se fait pas d'ordinaire directement aux dépens d'un tissu adulte, mais bien après le passage de celui-ci à l'état de tissu embryonnaire. Lorsque le chondrome prend naissance dans le tissu osseux, on observe d'abord des phénomènes semblables à ceux de l'ostéite : les cellules de la moelle et les cellules adipeuses prolifèrent; les cellules embryonnaires nées ainsi sont bientôt séparées les unes des autres par une substance transparente. Les trabécules osseuses voisines se présentent avec des échancrures dans lesquelles végètent les éléments embryonnaires de nouvelle for-
CORNIL ET RANVIER.
mation (voy. fig. 122 et 123). Dans la portion de ce tissu embryonnaire la plus ancienne, les cellules, distantes les unes des autres, sont maintenant séparées par une substance fondamentale transparente et cartilagineuse; elles forment un petit îlot de cartilage au centre d'une cavité médullaire agrandie. Autour de cet îlot de cartilage, les cellules embryonnaires se multiplient, et le travail de médullisation se complète. En même temps les trabécules osseuses se résorbent et les cavités médullaires voisines s'ouvrent les unes dans les autres, de façon à constituer une grande cavité au centre de laquelle se trouvent un ou plusieurs nodules cartilagineux. Ceux-ci s'agrandissent par l'adjonction des cellules embryonnaires qui les entourent. Plus tard, le tissu embryonnaire qui les avoisine se transforme en tissu fibreux et leur constitue un véritable périchondre. Alors les capsules péri-
FiG. 122 — Développement d'un chondrorae dans le tissu osseux. Les lamelles osseuses sont découpées en festons irréguliers et remplacées en partie par du tissu embryonnaire. — Grossissement de 50 diamètres.
FiG. 123. — Elle représente le coin de gauche de la figure précédente à un grossissement de 300 diamètres. Elle montre la transformation des cellules embryonnaires en cellules de cartilaffe.
phériques de l'îlot cartilagineux s'aplatissent et deviennent lenticulaires, tandis que les cellules centrales s'arrondissent et se multiplient de manière à donner naissance à des cellules et à des capsules secondaires dans l'intérieur de grandes capsules primitives (voyez fig. 124).
Les mêmes phénomènes se reproduisent lorsque le chondrome naît flans le tissu conjonctif. Les cellules connectives se multiplient, les fibres se ramollissent et se dissolvent, et il se forme des îlots de cellules embryonnaires aux dépens desquelles le cartilage naît suivant son type ordinaire de développement. Mais dans certains cas, lorsque le mouvement formateur est lent, la substance fondamentale fibreuse persiste, les cellules s'entourent de capsules et il se fait ainsi un fibro-cartilage.