EMPOISONNEMENT LENT PAU LA CANTHARIDINE
Quelquefois les cellules des tubes contournés présentent, dans la partie de leur proloplasma qui confine à la lumière des tubes, une vésicule contenant un liquide clair ou granuleux qui soulève leur membrane. Celte partie liquéfiée de la cellule se sépare et tombe dans la cavité du tube. Les cellules sont réduites alors à la portion de leur protoplasma adhérente à la membrane propre et à leurs noyaux.
Dans d'autres tubes, la lumière agrandie est remplie par un exsudât réticulé, dont les travées plus ou moins fines, enserrant souvent des globules rouges, convergent du bord libre des cellules épithéliales vers le centre du tube.
Les cellules épithéliales sont coiffées par cet exsudât. Ailleurs, le liquide contenu dans la lumière des tubes, coagulé par l'acide osmique, est teinté d'une façon homogène, et il montre dans son intérieur des boules claires ou grenues ou des globules sanguins.
Ces exsudats qui s'accumulent dans l'intérieur des tubes contournés cheminent ensuite dans les tubes étroits de l'anse de Henle, où ils s'étirent comme dans une filière, et ils s'agglutinent en forme de cylindres hyalins ; de là ils pénètrent dans les tubes contournés intermédiaires à la branche montante de Henle et aux tubes droits, puis dans ces derniers, dans les tubes collecteurs et dans le bassinet. Ils sont enfin expulsés avec furine.
Ces lésions des cellules, très manifestes sur les pièces durcies par l'acide osmique, ne sont pas moins nettes, quoique moins évidentes pour un œil peu exercé, lorsque les fragments du rein ont séjourné dans la liqueur de Mûller ou le bichromate d'ammoniaque.
Dans l'empoisonnement chronique par la cantharidine, ces altérations des cellules présentent les mêmes caractères que dans les néphrites albumineuses subaiguës ou chroniques de fhomme, et elles expliquent Fabondance des exsudats trouvés dans les tubes urinifères de la substance corticale.
Dans la substance des pyramides, les anses de Henle et les tubes collecteurs montrent de nombreux cylindres hyalins.
En outre de ces modifications des cellules amenant une sécrétion pathologique et une exsudation de substances protéiques, les cellules des tubes contournés offrent assez souvent des granulations graisseuses dans leur protoplasma.
L'intoxication cantharidienne chronique ne borne pas son action au parenchyme cellulaire ; elle détermine en même temps un trouble profond dans le tissu conjonctif du rein. Il existe, le long des artérioles glomérulaires, une quantité notable de petites cellules rondes
indiquant une néphrite interstitielle à son début. Cette lésion du tissu conjonctif a été constatée aussi par Aufrecht (1).
Hémoglobinurie artificielle. — Dans leurs recherches surrhémoglobinurie artificielle, Marchand et Lebedeff (2) ont observé des modifications des cellules des tubes contournés analogues à celles que nous venons de décrire dans l'albuminurie cantharidienne.
Pour obtenir le passage de l'hémoglobine dans les urines, on peut injecter, dans les veines des animaux en expérience, le sang d'une espèce différente, ou du sang en solution dans l'eau, ou de l'iode et de la glycérine ; on arrive au même résultat en pratiquant des brûlures étendues de la peau ou en empoisonnant les animaux par des champignons vénéneux. Où peut encore produire l'hémoglobinurie en donnant des doses progressives de chlorate de soude pendant plusieurs jours (3).
D'après la description et les dessins de Lebedeff, le passage de l'hémoglobine dans la lumière des tubes urinifères, les modifications que présentent les cellules dans cette espèce de sécrétion pathologique et l'exsudat contenu dans la lumière des tubes correspondent identiquement aux lésions que nous avons décrites dans l'empoisonnement par la cantharidine. On en jugera par les lignes suivantes :
Les cellules striées des tubes contournés, souvent creusées de vacuoles, montrent à leur face libre des gouttes homogènes, sécrétées par elles et qui s'en détachent pour devenir libres dans la lumière des tubes. Ceux-ci contiennent, soit ces gouttelettes, soit un exsudât réticulé homogène. Dans les canalicules de Henle et dans les canaux droits on trouve des cylindres hyalins, qui deviennent souvent granuleux dans les tubes collecteurs. Le nombre des cylindres est en raison directe de l'intensité de l'intoxication et de la lésion des cellules.
Les anses capillaires des glomérules sont remplies de sang ; la lésion de la capsule des glomérules se borne à une petite quantité d'exsudat homogène ou granuleux disposé en forme de croissant entre la capsule et le bouquet gloinérulaire. L'endothélium de la capsule est hypertrophié ou en partie desquamé.
(1) Aufrecht, Die Schrumpfniere nach Cantharidi7i(Centralblatt fur die medicinischen Wissenschuft, 1882, numéro du 25 novembre).
(2) Lebedeff, in Virchow's Archiv, 1883, t. I, p. 267.
(3) Lebedeff donne du chlorate de soude à petites doses progressivement croissantes, de façon à en faire absorber jusqu'à 60 grammes en l'espace de neuf jours. La polyurie déterminée par ce sel est suivie d'une hémoglobinurie et de la mort de l'animal.
CONGESTION UKNALE CIIKZ l.'llOM.ME. 501
Il existe donc toujours, clans riiémoglobinui-ie, une sécrétion coagulable, qui provient surtout de l'épilliéliuiu strié des tubes contournés.
De la congestion rénale chez riiomme. — La congestion rénale est caractérisée par la rougeur de la surface du rein et par la distension des étoiles veineuses de Vereyen ; sur une section de l'organe, le sang s'écoule en abondance des vaisseaux ; on observe un piqueté rouge de la substance corticale dû à la congestion des vaisseaux des glomérules.
A l'examen microscopique des coupes des pièces durcies, on peut voir des globules rouges, en quantité plus ou moins grande, dans la capsule des glomérules et dans la lumière des tubes urinifères. Le sang se mêle en nature ou sous forme d'hémoglobine à l'urine et aux exsudations tubulaires ; il teint en jaune les cylindres hyalins ; des granulations de pigment se montrent par places dans les cellules des tubes contournés ou des tubes droits.
Telles sont, en peu de mots, les lésions communes aux congestions rénales ; mais elles présentent de grandes variétés suivant qu'on a affaire à une congestion simple , à une congestion compliquant les diverses espflces de néphrites ou à des congestions empruntant leurs caractères spéciaux à des maladies déterminées.
Parmi ces dernières, il est nécessaire de décrire la congestion hématurique des fièvres intermittentes et la congestion rénale consécutive aux maladies cardiaques.
Congestion rénale consécutive aux maladies paludéennes. — La congestion hématurique ou hémoglobinurique des affections paludéennes, due à la destruction et à l'élimination des globules rouges, reproduit exactement les lésions que Lebedeff a obtenues dans l'hémoglobinurie artificielle chez les animaux. Kiener et Kelsch (1) ont profité de leur pratique hospitalière en Afrique pour en tracer un excellent tableau. Lorsqu'un sujet, sans antécédents paludéens, succombe à un accès de fièvre pernicieuse après avoir rendu une urine brunie par fhémoglobine dissoute, contenant des cylindres hyalins, des globules blancs ou rouges et des moules formés d'une matière granuleuse brune, ou même une urine rougie par la présence d'une grande quantité de globules rouges, on trouve à l'autopsie le rein fortement hyperhémié et augmenté de volume.
(1) Archives de physiologie normale et pathologique, n" du 15 février 1882.
A l'examen microscopique, les cellules du rein obtenues par le raclage de la substance corticale, avant l'action de tout réactif, paraissent granuleuses ; leur protoplasma est coloré en brun, ce qui est dû soit à une teinture diffuse, soit à la présence de très lines granulations pigmenlaires.
Sur les coupes obtenues après l'action durcissante de l'alcool ou de la liqueur de Mûller, on voit que, dans la plupart des tubes, l'épithélium est limité du côté de leur lumière par un contour inégal, frangé, déchiqueté. De distance en distance, les cellules épithéliales sont gonflées, granuleuses et sombres à leur base, et elles se terminent, à leur bord libre, par un renflement hémisphérique, incolore, translucide. Ce sont des cellules vésiculeuses toutes prêtes à verser leur contenu liquide. Dans la lumière des tubes, il s'accumule des éléments sphériques translucides ou granuleux, bruns, et des boules hyalines ou granuleuses, des globules rouges et parfois aussi des noyaux de cellules épithéliales.
Ces divers exsudats, en se concrétant, constituent des moules ou cylindres hyalins, homogènes, pâles, semblables à une solution de gomme arabique, ou granuleux, opaques, brunâtres, s'ils renferment une certaine proportion d'hémoglobine. Ils entraînent avec eux quelques globules rouges, des leucocytes ou des cellules épithéliales qui sont compris dans leur intérieur ou situés à leur surface.
L'épithélium des tubes contournés est le plus altéré dans cette congestion hémoglobinurique de courte durée. On voit par cet exemple avec quelle rapidité le sang modifié agit sur l'épithélium rénal. Les tubes droits cependant peuvent être encombrés de cylindres et charrier des globules rouges en plus ou moins grande abondance sans que leur épithélium soit lésé.
Les giomérules de Malpighi présentent souvent, dans leurs anses vasculaires , des leucocytes remplis de pigment noir. On sait, en effet, que dans les accès paludéens, surtout dans les accès pernicieux, les cellules lymphatiques du sang se remplissent de pigment noir (mélanémie). Mais ces éléments s'arrêtent dans les bouquets vasculaires des giomérules et ne paraissent pas pouvoir en sortir facilement par diapédèse. Entre le bouquet vasculaire et la capsule de Bowmann, on trouve un exsudât muqueux sous forme de boules ; les cellules de la capsule sont souvent tuméfiées ou détachées.
La lésion du rein est assurément secondaire dans l'accès de fièvre pernicieuse ; mais dans cet ensemble symptomatique déterminé par