II. — Anémies symptomatiques ou secondaires
Anémies liées à des troubles de la nutrition .
Dans l’inanition expérimentale, le nombre des globules rouges augmente au début, probablement par suite de la concentration du sang, puis, le nombre des globules diminue, et l’animal meurt. Cette augmentation et cette diminution expliquent les résultats contradictoires qui ont été obtenus chez l’homme, contradictions accrues encore par l’influence des causes mêmes de l’inanition.
Dans les diarrhées aiguës et passagères, on trouve une augmentation du nombre des globules rouges, simple apparence due à la concentration du sang ; en réalité, la masse totale du sang est diminuée (Malassez). Les purgatifs produisent le même effet (Brouardel). Dans les diarrhées infantiles, on a trouvé, en général, des nombres très élevés (jusqu’à dix millions) (Malassez, Cuffer).
Au contraire, dans les diarrhées chroniques, la dénutrition de l’organisme cause une diminution si considérable qu’elle n’est pas masquée par la concentration du sang (Malassez). C’est ce qu’on voit surtout dans la dysenterie et dans la diarrhée de Cochinchine. Dans cette dernière maladie, Malassez a observé jusqu’à un nombre de sept cent soixante mille globules rouges.
Ce qui prouve que la diminution est en réalité encore plus consi-
5q4 HISTOLOGIE PATHOLOGIQUE DU SANG
dérable qu’elle ne paraît, c’est qu’au moment même des arrêts de la diarrhée, là où la concentration du sang devient moindre* la diminution est encore exagérée.
C’est aux troubles de la nutrition qu’il faut rapporter, dans les maladies du système nerveux, la diminution croissante et remarquable du nombre des globules rouges qu’on observe d’une façon constante dans la paralysie générale (Macphail). Cette hypoglobulie* qui peut être considérable dans les formes avancées de la maladie, s’accompagne d’une diminution de la valeur globulaire.
Une anémie du même genre, mais moins constante, et beaucoup moins intense, a été signalée dans la manie chronique et dans l’épilepsie.
Anémies secondaires aux maladies infectieuses aiguës.
L’anémie secondaire aux maladies infectieuses est quelquefois peu considérable, et en rapport seulement avec le degré d’intensité et la durée de la maladie à laquelle elle succède; dans d’autres cas, au contraire, comme dans le rhumatisme aigu, par ëxëmpie, elle apparaît d’une façon précoce, et elle est d’emblée considérable.
Dans le rhumatisme aigu, on observe, en effet, assez rapidement, une diminution notable et persistante du nombre des globules rouges, diminution qui est masquée encore, en partie, par la concentration du sang due à la sudation, concentration qui élève naturellement le nombre apparent des globules rouges. C’est ce qui explique que dans certains cas, au moment de l’amélioration, où les sueurs disparaissent, la concentration du sang diminuant, le chiffre des globules rouges s’abaisse encore. La valeur hémoglobique est, en général, un peu abaissée (jffalassez). Enfin les globules sont plus altérables que ceux du sang normal (Chanel). Dans l’érythème noueux, dans l’angine rhumatismale, dans les endocardites et péricardites rhumatismales, les mêmes faits ont été constatés (Malassez).
Dans la variole également, on observe une anémie assez considérable. La diminution du nombre des globules rouges croît pendant la formation des pustules, pendant la dessiccation de celles-ci et quelquefois pendant une partie dé la convalescence. C’est, en général, pendant la période de dessiccation, au moment de la défervescence, que le nombre commence à remonter, s’il ne survient pas de complication. Le retour à la normale est assez lent. Il existe une certaine diminution de la valeur globulaire, qui va s’aggravant pendant la pustulation ;
ANÉMIES-
cette valeur commence à remonter, en même temps que le nombre des globules rouges, au moment de la défervescence, mais elle remonté plus lentement, d’où un abaissement de la valeur globulaire pendant la première phase de la réparation du sang (Malassez, Revne) ; l’augmentation de la valeur globulaire ne se fait que quelque temps après. La rougeole et la scarlatine présentent les mêmes phénomènes, mais beaucoup moins accusés. Dans ces dernières maladies, la valeur globulaire n’é'st pas, eh général, diminuée pendant 1’abaissement du nombre des globules, mais cette valeur baissé sensiblement au début de la réparation.
L’infection paludéenne est une des maladies les plus déglobulisàntes (Kelsch). Un simple accès produit une diminution du nombre dés globülés rouges. Lorsque la lièvre est continue ou rémittente, la diminution dû nombre dès globules va croissant. Elle est d’abord très rapide et se raléhtit un peu ensuite. Après cette période de chute, sürviëût une période de grandes oscillations, pendant laquelle, d’une maniéré générale, le nombre dés globules rouges diminue aussitôt l’accès, pour sé relever ënsüité. Si les accès de fièvre continuent, l’anémie dévient progressive. Si, âü contraire, l’infection disparaît, le nOinbrè dés globules remonte à la normale, mais d’une manière extrêmement léiite. Au moment dés âccès pernicieux, le chiffre des globules peut tomber très Ms, à dëüx ou un million. L’kypoglobulie persiste alors longtemps après l’accès. La valeur globulaire est toujours très diminuée, sauf dans certains cas où la cachexie est très avancée ; alors elle revient à la normale.
Il y a là une certaine analogie avec ce qu’on voit dans l’anémie pernicieuse. Dans l’anémie palustre, les globules rouges seraient plus altérables (Chanel);
Dans la fièvre récurrente , on observe une chute du nombre des globules rouges aussitôt après chaque accès; lé nombre remonte ensuite, mais plus lentement qu’il n’était descendu (Boekmahn).
A côté des maladies infectieuses aiguës qui, comme le rhumatisme, la variole, le paludisme, causent une anémie considérable, il en est d’autres où cette anémie est relativement peu importante et eh rapport seulement avec l’intensité ét là durée dé la maladie. Nous avons déjà cité la rougeole et la scarlatine, notons encore dans cetté catégorie la fièvre typhoïde, les suppurations aiguës, la diphtérie, la pneumonie. La chute des globules se prolonge souvent un peu après la défervescence. Si la convalescence est longue, la réparation se fait avec des oscillations ; mais, d’une manière générale, le phMomène
suit la même marche que celle que nous avons indiquée à propos de la variole.
Anémies secondaires aux maladies infectieuses chroniques.
Dans les maladies infectieuses chroniques, les modifications du sang sont naturellement beaucoup plus inconstantes, parce qu’elles dépendent de facteurs plus nombreux. C’est ce qu’on observe par exemple dans la tuberculose chronique du poumon. Au début, le nombre des globules rouges peut être à peine modifié, mais dans certains cas, l’état du sang peut prendre le type d’une véritable chlorose. Plus tard, d’une manière générale, l’hypoglobulie et la diminution de la valeur globulaire, quand elle s’y ajoute, sont en rapport avec les progrès de la maladie, sauf au moment des hémoptysies, de la diarrhée et des sueurs qui influent naturellement sur les résultats des examens. Mais ce qu’il est intéressant de signaler, c’est qu’en dehors des complications, l’anémie, même au dernier degré de la phtisie, est moins considérable que l’aspect des malades ne semblerait le faire croire : des maladies moins graves produisent des diminutions beaucoup plus considérables. Dans la scrofule, dans la tuberculose osseuse, on note les mêmes faits (Cazin, Malassez) ; l’anémie est en général peu considérable malgré l’aspect très anémié des malades.
Anémies de la syphilis et du cancer.
Dans la syphilis, surtout à la période secondaire, on trouve des modifications importantes des globules rouges. Ces modifications n’existent le plus souvent pas encore pendant le développement du chancre, et la chute globulaire apparaît ordinairement en même temps que la roséole (Laaclie). Cet abaissement, très variable, dure souvent pendant toute la durée de l’éruption et peut se prolonger longtemps, pendant tout le temps que durent les manifestations de l’infection générale. Le mercure, à doses modérées, la fait disparaître rapidement (Malassez, Wilbouchewitch). Si l’on cesse le traitement, le nombre s’abaisse de nouveau pour remonter encore à la suite d’une nouvelle période de traitement; mais l’absorption d’une quantité trop grande de mercure abaisse le nombre des globules. Les différents types d’anémie ont été observés dans la syphilis : diminution de nombre restant dans les limites physiologiques, diminution de nombre simple dépas-
ANÉMIES
sant les limites physiologiques, diminution de nombre avec diminution de valeur globulaire; enfin on aurait observé même une augmentation de la valeur globulaire coïncidant avec une diminution considérable du nombre des globules rouges (type d’anémie pernicieuse). Ces différents types d’anémie ont été vus aussi dans la syphilis héréditaire.
Dans le cancer , on observe en général une diminution de nombre des globules rouges. Cette diminution est variable, mais elle est souvent très considérable et peut être de 70 pour 400. La diarrhée, les hémorragies, l’inanition influent naturellement sur les résultats ; mais l’hypoglobulie est plus considérable que dans la tuberculose; on n’y voit pas, comme dans cette dernière maladie, des améliorations durables. Il existe une diminution de la valeur hémoglobique qui est parfois considérable; enfin les globules rouges. sont de diamètre irrégulier, comme dans la chlorose.
Anémies secondaires aux intoxications.
On peut observer ici les mêmes faits que dans les maladies infectieuses. L’anémie par intoxication qui a été le mieux étudiée chez l’homme est celle de l’intoxication saturnine (Malassez) qui nous servira d’exemple.
Dans l’intoxication saturnine, aussi bien pendant les accidents aigus que pendant les accidents chroniques, on observe une diminution notable des globules rouges qui est en moyeniré de 35 pour'400, qui peut atteindre 50 pour 100 et est en rapport avec le degré d’intoxication.
Il existe une diminution de la valeur globulaire, mais beaucoup moins considérable que la diminution de nombre. Cette anémie est très persistante et continue alors même que les accidents saturnins ont disparu, alors même que les malades ont quitté leur métier et se sont soustraits depuis longtemps à l’influence nocive du plomb. Malassez a signalé une légère augmentation du diamètre moyen des globules rouges et une augmentation de leur rigidité avec perte d’élasticité, alors que dans les autres anémies, en général, la rigidité est diminuée, comme l’élasticité.
Une anémie analogue à celle de l’intoxication saturnine a été quelquefois signalée chez les ouvriers exposés aux vapeurs mercurielles.
508 histologie pathologique du sang
Les anémies par intoxication ont été beaucoup étudiées au point de vue expérimental. L’inoculation d’un grand nombre de substances, comme le chlorate dépotasse, le nitrobenzine, l’aniline, etc., produit une destruction des globules rouges du sang et une anémie consécutive. Si l’intoxication est peu intense, l’hémoglobine mise en liberté dans le plasma (hémoglobinémie) est résorbée par l’organisme. Si la destruction est brusque et porte sur un grand nombre de globules, l’hémoglobine passe à travers l’épithélium rénal; il se produit de l’hémoglobinurie. Ce sont ces faits qui ont permis de supposer que dans l’hémoglobinurie paroxystique spontanée, il se formait dans le plasma, à certains moments, sous l’influence du froid ou d’autres facteurs, des substances globulicides (Ehrlich). Vaquez et Marcano ont montré que la résistance des globules rouges était très diminuée au moment des accès. L’influence du froid a été démontrée non seulement par l’observation clinique, mais aussi par l’expérimentation (Ehrlich). On connaît l’expérience d’Ehrlich qui, dans le sang d’un doigt lié à la base, provoque l’hémoglobinémie par immersion de ce doigt dans l’eau froide.
A la suite des accès d’hémoglobinurie paroxystique, on peut constater quelquefois l’existence d’une anémie considérable avec diminution du nombre des globules, diminution de l’hémoglobine et du poids spécifique du sang. Mais cette anémie est passagère et la réparation se fait rapidement.
L’étude expérimentale des anémies par intoxication a jeté quelque lumière sur la pathogénie des anémies : elle a conduit à attacher plus d’importance qu’on ne l’avait fait jusque-là à l’intervention des propriétés du plasma sanguin. A priori, on peut supposer qu’une anémie secondaire est due à une destruction des globules rouges dans le sang, ou à une viciation dans la production de ces globules. On a accordé longtemps une importance primordiale aux troubles de la production. Aujourd’hui, nous entrevoyons que le plasma possède, dans les anémies secondaires, des propriétés globulicides. Les deux causes s’ajoutent donc, et l’anémie est d’autant plus grave que la néoformation compense plus malles phénomènes de destruction. Ces substances toxiques du plasma sanguin, il nous est facile d’en concevoir l’existence dans les maladies infectieuses et les intoxications. Il semble de plus, d après certaines expériences, que la résorption, dans le sang, de substances toxiques formées dans le tube digestif serait aussi capable d amener la destruction de globules rouges. A l’appui de cette hypothèse vient encore la connaissance des anémies liées à la présence de parasites intestinaux.
ANÉMIES
Anémies liées à la présence de parasites intestinaux.
Certains parasites intestinaux peuvent être la cause d’anémies.
L’ankvlostome duodénal ( Ankylostoma duodenale ) est un ver nématode de petite taille, de 5 à 10 millimètres de longueur, qui vit dans l’intestin. Oji l’y trouve quelquefois en nombre considérable ; on peut en voir des centaines et même des milliers. A l’extrémité céphalique de ce ver s’ouvre la bouche, en forme de suçoir garni de dents, au moyen desquelles le parasite se fixe à la muqueuse intestinale. Le parasite se nourrit du sang qu’il puise dans les petits vaisseaux capillaires qu’il a déchirés. De plus, de la petite plaie qu’il a formée, le sang s’écoule dans l’intestin. Il se ‘produit ainsi des hémorragies intestinales petites et continues, dont l’importance est en raison du nombre des parasites. Si les vers sont peu nombreux, et si leur hôte est dans de bonnes conditions hygiéniques, les pertes sanguines se réparent au fur et à mesure; mais, si les parasites sont nombreux, si l’individu qui les porte se trouve dans de mauvaises conditions hygiéniques, comme c’est souvent le cas, les. hémorragies intestinales causent une anémie progressive (anémie des mineurs), dans laquelle le nombre des globules rouges et la valeur globulaire ensuite peuvent être très diminués, et qui peut revêtir le type de l’anémie pernicieuse, avec apparition de globules rouges nucléés.
La présence du bothriocéphale (Bothriocephalus latus ), ver cestode de l’intestin de l’homme, atteignant 6 à 10 millimètres de longueur, peut causer aussi quelquefois une anémie du même genre. On ne sait pas encore actuellement si cette anémie est exactement sous la dépendance de la présence de ce parasite, car elle n’est pas constante. En tout cas, il ne s’agit pas là d’anémie due à des hémorragies intestinales, car la tête du verne présente ni dents ni crochets. On a attribué l’anémie à la résorption dans le sang de matériaux toxiques fabriqués par le parasite dans l’intestin. Cette hypothèse a été aussi mise en avant pour expliquer l’anémie due à l’ankvlostome. D’une part, en effet, il ne semble pas que les hémorragies causées par ce parasite soient toujours suffisantes pour rendre compte de l’anémie; d’autre part, au cours d’une épidémie produite par l’ankyloslome, Arslan a extrait des urines des malades une substance toxique qui, injectée à des lapins, reproduisait chez eux les symptômes- de l’anémie.