CHAPITRE VIII
TÉRATOMES
Beaucoup d’auteurs, à l’exemple d’Is. G. Saint-Hilaire, pensent que toute tumeur contenant des tissus étrangers à la région où elle se développe doit être considérée comme un tératome, c’est-à-dire comme un monstre double résultant d’une sorte de diplogénèse par inclusion.
Pour comprendre la valeur de cette doctrine, il faut rappeler quelques notions de tératologie.
On sait que, parmi les monstres vrais, facilement reconnaissables, Is. G. Saint-Hilaire distinguait comme genres principaux : 1° des monstres doubles autositaires, dont le type le plus parfait est celui de jumeaux accolés. Ce sont des produits de même âge qui sont autosites, c’est-à-dire qu’ils se suffisent à eux-mêmes et ne vivent pas aux dépens d’un organisme sur lequel ils seraient greffés; 2° des monstres semi-doubles, c’est-à-dire unitaires dans leur partie supérieure et doubles dans l’inférieure ou inversement; 3° des monstres doubles parasitaires dans lesquels l’un des produits peut être considéré comme parasite de l’autre, à cause de l’exiguïté de ses dimensions. Il va sans dire que le monstre principal est autosite.
Parmi les monstres doubles non plus accolés ou soudés, mais résultant d’une inclusion (monstres endocymiens), Is. G. Saint-Hilaire comprenait les restes fœtaux plus ou moins reconnaissables, les tumeurs sarco-coccygiennes les plus compliquées, les kystes dermoïdes
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DES TUMEURS
les plus simples. Cette conception fut étendue à toutes les tumeurs analogues, quels que fussent la région ou l’organe où elles prenaient leur origine (région maxillaire, ovaire, testicules, etc.).
Dans la question qui nous occupe, on peut écarter tout le groupe des monstres doubles autositaires, semi-doubles ou parasitaires simplement accolés; car, d’après Is. Geoffroy Saint-Hilaire lui-même, ils résulteraient d’une soudure prématurée de produits égaux ou de volume différent.
Les endocymiens, qui seuls nous intéressent , seraient, au contraire, le résultat d’une inclusion dont le mécanisme reste d’ailleurs à déterminer. On les rencontre de dimensions relativement faibles, ce qui se conçoit puisque, d’après la théorie, ils se trouvent toujours englobés par l’autosite. Le phénomène pouvant se produire à des époques très différentes de leur évolution, il en résulterait des kystes foetaux plus ou moins compliqués.
Résumant les hypothèses qui ont été émises pour expliquer les dimensions exiguës du produit parasite chez les endocymiens, Lannelongue et A.chard en énumèrent trois : 1° le parasite est issu d’une conception postérieure à celle de l’autosite par le phénomène de la superfétation (théorie absolument abandonnée); 2° il est contemporain de l’autosite, mais arrêté dans son développement. Il faudrait expliquer alors comment il pénètre dans l’autosite ou comment celui-ci se laisse pénétrer. Or, fait remarquable, on ne trouve jamais trace de cette pénétration; 3° enfin, le produit parasite résulte d’un œuf à deux germes.
Cette dernière hypothèse nous arrêtera seule ; car elle repose sur un fait exact, l’existence constatée d’œufs à deux germes. Il s’en faut cependant que l’observation confirme, pour le développement des œufs à deux germes, la théorie d’Is. G. Saint-Hilaire sur la diplogénèse par inclusion. Elle semble déposer tout aussi bien en faveur de la théorie de Vaccolement, comme tendent à le démontrer les faits qui vont suivre.
Dès 1838, Coste représentait un œuf de lapine pourvu de deux vésicules germinatives. L’année suivante, Laurent signalait la même particularité sur les œufs de limace. D’après Davaine, Laurent est le premier qui, à propos de l’existence de deux vésicules germinatives dans un même vitellus, émit la possibilité du développement de monstres doubles en rapport avec cette disposition anatomique.
TÉRATOMES
A la vésicule germinative succède, on le sait, la cicatricule ou le germe qui lui correspond embryologiquement. Or déjà Fabrice d’Acquapendente avait signalé la présence de deux germes sur l’œuf de poule, disposition retrouvée depuis par Allen Thomson (1840) et Serres (1860). Pigné (1846) avait remarqué que les follicules de Graaf peuvent être très rapprochés, au point que l’un peut faire saillie dans la cavité de l’autre et que les deux cavités communiquent, fait constaté par plusieurs autres sur des œufs de différents animaux. Pigné en concluait que les deux ovules peuvent être fécondés simultanément et se développer dans la même enveloppe. Si l’un deux se développe plus rapidement que l’autre, il finira par l’englober.
A. Thomson et peu après Dalton envisageaient autrement le phénomène. Deux germes, disait le dernier, donnent fatalement lieu à deux embryons ; or ceux-ci, se développant sur un seul vitellus, doivent tôt ou tard se rencontrer et se fusionner par quelque partie de leur corps. Suivant que les axes de division des embryons sont parallèles entre eux, dans le prolongement l’un de l’autre, ou obliques, soit vers la tête, soit vers l’extrémité caudale, il en résulte des anomalies variables. Coste (1855) compléta cette théorie en montrant qu’en général la conjugaison des produits se faisait suivant la loi de l’affinité des parties similaires énoncée par Is. G. Saint-Hilaire.
Cette loi, vraie dans ses grandes lignes, n’est pas d’une exactitude rigoureuse dans les détails, puisque deux embryons peuvent être en particulier soudés par la tête dans des positions asymétriques, le nez de l’un tourné vers l’oreille de l’autre.
A la suite des auteurs ayant constaté l’existence de deux vésicules germinatives ou de deux cicatricules sur un même vitellus, Davaine rappelle ceux qui ont observé la production de deux embryons distincts et quelquefois parfaitement développés dans un même œuf (faits de Reichert, Allen Thomson, Wolfï, Flourens, Simpson) et vingtsept d’embryons unis par une partie quelconque du corps, depuis l’observation de Réaumur, mais pas un seul fait de pénétration d’un fœtus par l’autre ou d’inclusion véritable.
Analysant toutes ces observations, Davaine insiste sur ce point que, « si le monstre parasitaire semble ordinairement un individu complet, mais rudimentaire, dont une partie plonge dans les organes d’un autre individu, il n’en est cependant rien ; il s’arrête à la superficie de celui-ci, comme les monstres autositaires eux-mêmes s’arrêtent mutuellement au contact l’un de l’autre. Dans les deux conditions, il y a
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absence complète de tout organe de l’un ou de l’autre composant au delà des limites que l’œil aperçoit. »
D’ailleurs, pour lui, aucun fait ne donne l’explication de l’origine des monstres doubles par inclusion. Il montre comment, étant données la distance respective des deux vésicules germinatives (distance variable) et la direction des axes de division embryonnaire toujours facile à déterminer d’après la situation de l’aire transparente, les feuillets blastodermiques des deux produits devront se rencontrer à tel ou tel niveau, d’où la jonction par accolement des lames ventrales, de l’extrémité céphalique, du siège, et absence des organes au delà des parties accolées.
Ainsi deux embryons, se développant côte à côte, ne sont pas destinés à s’absorber l’un l’autre. Ou ils se développent complètement comme dans l’observation de Flourens, ou ils se soudent par suite de coalescence des feuillets blastodermiques, et cela aux dépens des organes que la rencontre de ces feuillets a définitivement supprimés, puisqu’il peut y avoir un seul cœur, une seule tête, etc. Ces anomalies, très fréquemment observées dans les œufs de poisson, peuvent donner lieu aux soudures les plus inattendues, puisque Jacobi en signale de nombreuses, y compris l’une des plus rares : la réunion en croix, les deux produits ayant un ventre commun.
La fréquence des monstres doubles chez les poissons est établie par des observations sans nombre de Jacobi, Rathke, Baer, Valentin, de Quatrefages, Coste, Lereboullet.
De cet exposé, il résulte que l’évolution des œufs à deux germes n’a jamais donné lieu à une malformation comparable à la diplogénèse par inclusion, mais toujours, au contraire (quand une anomalie se produit),^ une monstruosité double par accolement. Ce résultat était assez inattendu.
L’hypothèse, anciennement formulée par Lemerv, dés germes doubles, acceptée par Geoffroy Saint-Hilaire, Dareste, Levison, se trouve réalisée; mais on voit que, en supposant même la fusion des deux germes dès les premières périodes du développement embryonnaire, on ne peut retrouver le mécanisme de l’inclusion.
Une hypothèse, plus invraisemblable encore, est celle qui fait provenir les monstres doubles de la division d’un germe unique, d’où de véritables monstruosités par excès (Baer, 4827; J. Muller, 4828; Broca, 4873-4874; F. Ahlfeld).
La théorie de l’inclusion fœtale, mal établie parla comparaison des
TÉRATOMES
anomalies de l’embryon, se trouve contredite encore par l’étude des tératomes étudiés chez 1 homme.