DISCOURS SUR LA RELIGION
Q. — Résumez vos opinions sur TÉglise.
R. — Toutce que la religion chétienne nous présente comme des principes de morale pure ne lui appartient pas et tout ce qui lui appnrtient est dépourvu de caracibve moral, ce qui s'explique aisément puisque la moralité a sa source dans cette nature de l'homme que la religion a en horreur, qu'elle abaisse autant quelle peut et avilit, et dont elle condamne toutes les manifestations pour se jeter dans un divinisme qui n'offre pas lui-même les caractères moraux qu'exigerait un grand régulateur de l'univers.
Le mépris de la femme, la polygamie, Tinceste môme, sont les tristes héritay:es de préceptes contre le mariage ; aussi bien ces préceptes constituent-ils une négation de l'amour pour l'enfant, le plus pur et le plus saint de tous les êtres et celui qui a le plus de droits à notre affection.
Refuser de reconnaître la famille, c'est d'avance condamner la Société qui n'est qu'une famille étendue; et la Société n'ayant pas d'existence reconnue, le travail qui doit la faire vivre est inutile et dédaigné. Par suite, ce que produit le travail: la propriété, la civilisation, le progrès toujours laborieusement obtenu, sont l'objet d'une condamnation générale.
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Et qui se permet de condamner? Un clergé qui luimême n'a pas ce caractère de pureté absolue qu'on exige de ceux qui s'arrogent un droit supérieur de censure sur les choses humaines, et qui agit en vertu d'une raison divine non pas si péremptoirement établie qu'il puisse s'en prévaloir pour condamner la raison humaine aujourd'hui triomphante.
C'est elle, c'est cette raison humaine, qui déclare immorale cette doctrine du salut à l'aide de laquelle on exige de nous, avec la plus grande intolérance, une obéissance aveugle, passive; et nous nous refusons à subir une loi d'esclavage, à nous attacher, comme des serfs à la glèbe, sans aucun sentiment de révolte, mômo
MANUEL d'instruction LAÏQUJ::
Diderot.
au fond de notre cœur, à une religion qui, incapable de contenter notre raison sur cette terre et ne nous donnant pas les hautes idées de moralité qu'on trouve chez les philosophes de l'antiquité et chez les écrivains modernes,
ne nous assure pas non plus, à tous également, une vie future excellente, et ménage pour quelques seuls privilégiés reflicacité de la grâce divine.
Nous n'avons ni à admettre la fatalité, ni à chercher à annihiler une conscience que nous sentons libre de toute volonté supérieure. Nous savons par nous-mêmes juger du vrai et du faux, du juste et de l'injuste, du beau et du laid. Nous n'acceptons pas la sujétion à un Dieu avec lequel nous aurions à débattre comme avec un marchand de haillons les conditions de notre salut; nous nous refusons à subir le livre du destin, à dire : « .le résigne à Dieu ma vie, mes plaisirs présents, sous condition d'en recevoir en échange une vie de plaisirs futurs qui valent infiniment mieux (1). » Nous sommes d'autant plus tranquilles sur la vie future que, ainsi que l'assure
(1) Diderot, de qui sont ces paroles, naquit à Langres, en 1713, d'un père qui était coutelier. C'est, avec Voltaire, l'esprit le plus fécond du XVIII» siècle, et il a, de plus que Voltaire, une grande largesse d'idées, une franchise à toute épreuve et un tempérament plein d'activité et de courage. En même temps, il fut mathématicien, philosophe, littérateur, critique, artiste. Grimm a dit de lui : « C'était la tête la plus encyclopédique qui pût exister » Dès le collège des jésuites, dès le collège d'Harcourt, il montre les dispositions les plus favorables pour l'étude. « Ce qui étonne » dit Naigeon dans sa notice sur Diderot « c'est qu'il fut entraîné toute sa vie par un penchant presque invincible vers la géométrie et les sciences exactes. » En philosophie, il a été le chef du matérialisme du XVIII* siècle et son œuvre eut une influence politique énorme, car l'Encyclopédie, plus encore que J.-J. Rousseau et Voltaire, donna le branle à la Révolution française. Il se montra toujours un adversaire redoutable de la monarchie de droit divin, despotique et funeste, établie en France. On lit dans les Pensées philosophiques : « II me semble qu'on a confondu les idées de Père avec celles de roi. Peuples, ne permettez pas à vos prétendus maîtres de faire même le bien contre votre volonté. La véritable notion de la propriété entraînant le droit d'us et d'abus, jamais un homme ne peut être la
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Bossuel, les prêtreslorsqu'ilsparlenldesesprits ne savent pas trop ce qu'ils en disent. Nous ne pouvons accepter comme loi unique : « le Seigneur a dit » ; enfin, notre foi en Dieu n'est ni complète, ni irréfragable, car « si nous tenions à Dieu par Tentremise d'une foi vive, si nous tenions à Dieu par lui, non par nous; si nous avions un jour et un fondement divin, les occasions humaines n'auraient le pouvoir de nous ébranler comme elles ont ; notre fort ne serait pas pour se rendre à une si faible batterie ; Tamour de lanouvelleté, la contrainte des Princes, la bonne fortune d'un parti, le changement téméraire et fortuit de nos opinions, n'auraient pas la force de secouer et altérer notre croyance : nous ne la laisserions pas troubler à la merci d'un nouvel argument, et à la persuasion, non pas de tonte la rhétorique qui fut oncques, mais nous soutiendrions ces flots d'une fermeté inflexible et immobile. Si ce rayon de la divinité nous touchait aucunement, il y paraîtrait partout (1))).
propriété d'un souverain. » C'est lui qui a fait ces vers célèbres :
« La nature n'a fait ni serviteur, ni maître, Je ne veux ni donner, ni recevoir de lois. Et ses mains ourdiraient les entrailles du prêtre A dr,;'aut dun cordon pour étrangler les rois. »>
(1) Ceci est de Montaigne, philosophe français, né en 1533, mort en 1592. Élevé par son père dans la connaissance presque exclusive des auteurs latins, il montra dans la langue française qui se formait alors (François I" venait de Tintroduire dans les actes publics) une supériorité qu'il n a point per lue. Avec son ami La Boétie, il publia le traté de la Servitude volontaire. Esprit mélancolique, ce fut pour se disiraire que, retiré dans son château, il écrivit ses Essais, dans lesquels il ne croit guère qu'à l'amitié humaine et se montre fort sceptique sur tout le re^tc, comme généralement ceux qui ne sacrifient qu'à la droite raison.
C'est ce rayon, c'est cette preuve tangible, c'est ce miracle qui nous manque. Une illusion d'optique intellectuelle, provenant de cette faculté de l'idéal, de cette imagination, qui, mal dirigée, fait tant de mal à l'humanité; a transporté l'homme hors de lui, dans un être créé par lui, à sa ressemblance, dont il a fait Tobjet de son culte et qu'il a doué de toutes les facultés qui lui sont propres, mais qu'il a étendues jusqu'à rimpossible. Le fantoche créé, l'homme s'est imaginé avoir été créé par le fantoche. Placé en face de ce grand problème, le monde et lui, il a eu recours à une hypothèse pour se l'expliquer.
La Terre avait peuplé le Ciel, elle se dit que c'était le Ciel qui l'avait peuplée. De l'hypothèse déiste ont découlé les religions, et le christianisme n a été, comme les autres inventions de ce genre, qu'une œuvre humaineseulement, il n'a apporté dans le monde, en religion comme en morale, aucune vérité nouvelle. Considéré comme une fiction, le christianisme n'est qu'une théorie panthéistique ; considéré à la lettre c'est un monothéisme devenu un polythéisme anthropomorphiste et subissant absolument la môme décadence que le polythéisme romain, avec cette différence que le catholicisme possède une force d'organisation et de discipline effrayantes à considérer, mais qui ne saurait le faire vivre plus de trois cents ans après Voltaire, de même que le polythéisme romain ne vécut que trois cents ans après Cicéron.
Maintenant, si l'on considère le christianisme comme rehgion sociale, on doit admettre que ses résultats ont été désastreux, qu'ils ont reculé la civilisation de près de quinze siècles, et le christianisme esi encore plus condamnable comme socialisme que comme religion
Comment le christianisme n'aurait-il pas fait reculer
l'humanité? L'auteur du genre humain ne l'a créé que pour le prendre en haine. Il regarde l'humanité comme une masse de perdition vouée à des supplices atroces et éternels. Tous, nous ne venons au monde un moment qu'afm d'aller brûler éternellement dans l'enfer ; nous menons, selon l'expression de Pascal « cette vie du chrétien qui est un sacrifice continuel qu'achève la mort, (1) )> pour finir par la damnation. Non pas que nous soyons exactement tous damnés, mais les quelques êtres que Dieu a marqués constituent une rare exception parmi la multitude des hommes. C'est pour ces êtres que Dieu a accepté la rançon de son propre Fils. Tous les hommes sont appelés aux mérites de ce divin sacrifice mais par une duperie étonnante il ne profite qu'aux seuls prédestinés.
Le sacrifice de la croix efface dans celui qui a la foi et qui a reçu le baptême, la souillure du péché originel, mais il n'efface pas les suites de ce péché. Le chrétien reste soumis à la triple concupiscence, aux misères de la vie, à la mort. Le chrétien doit renoncer à sa nature, à sa vie ; il doit être, quoique vivant, mort à tout et surtout à lui-même ; il doit dépouiller l'antique Adam et revêtir le nouveau Jésus, s'il veut ressusciter avec Dieu, s'il est prédestiné.
Oui, le chrétien doit mourir dan« son corps et dans son âme. Dans son corps en mortifiant sa chair par la virginité, l'abstinence, la pénitence (2), le jeûne, les
(1) Platon a dit : « Toute la vie du pliilosoplie n'est qu'un apprentissage de la mort. »
(2) C'est peut-être ici le lieu de dire un mot de la confession. Ouvrons le Dictionnaire philosophique de Voltaire : « Le repentir de ses fautes > dit-il « peut seul tenir lieu d'innocence, pour paraître s'en repentir, il faut commencer par les avouer. La confession est donc presque aussi ancienne que la société
Voltaire.
macérations ; dans son âme en mortifiant son intelligence par la négligence de la science, de l'art, par Ta-
civile. » Après avoir rappelé que la confession existait dans les mystères d'Egypte, de Grèce, de Samothrace, qu'on lit, dans la vie de Marc-Aurèle, que lorsqu'il voulut se faire initier aux mystères d'Eleusis, il se confessa à l'hiérophante, et que le» chrétiens la prirent des rites juifs, il ajoute: « Du temps de Constantin on confessa d'abord publiquement ses fautes publiques. Au V* siècle, après le schisme de Novatus et de Novatien, on établit des pénitenciers pour absoudre ceux qui étaient tombés dans l'idolâtrie... On prétend que la confession auricu.laire ne commença en Occident que vers le VII* siècle... »
La confession, telle qu'elle se pratique aujourd'hui, n'a d'existence véritablement canonique qu'à partir du Concile de Latran tenu en 1215. Le pape Innocent III la consacra.
Quant à ses bienfaits?... Reprenons d'abord Voltaire: a Le bien que la confession fait est d'avoir, quelquefois, obtenu des restitutions de petits voleurs. Le mal est d'avoir, quelquefois, dans les troubles des États, forcé les pénitents ITétre rebelles et
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néanlissement de sa raison dans la foi, par sa croyance
sanguinaires en conscience... Ce remède salutaire se tourna de tout temps en poison. Les assassins des Sforze, des Médicis, des princes d'Orange, des rois de France, se préparaient au parricide par le sacrement de la confession. Louis XI, la Brinvilliers, se confessaient dès qu*ils avaient commis un grand crime, et se confessaient souvent, comme les gourmands prennent médecine pour avoir plus d'appétit. >
Voltaire cite des exemples qui prouvent que le secret de la confession n'est guère tenu. Mais consultons les Mémoires du comte de Montlosier contre les jésuites et le parti prêtre qui firent tant de bruit sous la Restauration. On y lit : « La confession, telle que les apostoliques instituteurs l'ont entendue, semble n'avoir eu pour objet que les larges fautes, crimes, ou approchant du crime. Pour un grand plan de domination, cette surface était trop réservée. Depuis longtemps, et surtout depuis l'apparition des missions, des congrégations et des jésuites, elle s'est étendue, et bientôt, elle a tout envahi, elle est devenue la source d'une multitude d'abus; non seulement, comme je m'en suis assuré, dans tous les rapports directs du confesseur et du confessé, oii les recherches, les investigations de fantaisie ou de curiosité, pour ne rien dire de plus, sont devenues continues et intolérables, mais encore, comme je m'en suis assuré aussi, dans les rapports de prêtre à prêtre Ici, un jeune vicaire, sous prétexte de s'instruire auprès de son curé^ le curé lui-même auprès de son supérieur, au sujet de règles qu'il a à suivre en tel et tel cas, étale tellement les détails de ces cas et les confidences qui lui sont faites, que dès ce moment l'intérieur d'une famille est à découvert... D'après ces rapports continus, soit des prêtres entre eux, soit avec leur supérieur au sujet des confessions qui leur sont faites, d'après toutes les questions que, dans les confessions ou hors des confessions, le prêtre se permet d'adresser aux domestiques sur la conduite de leurs maîtres, aux enfants sur la conduite de leurs parents, on comprend le trouble qui doit en résulter dans la société. »
Par la confession poussée au point oii elle est aujourd'hui, les actions les plus intimes, jusqu'à celles du lit conjugal, doivent être révélées au prêtre.
C'en est assez pour faire apprécier l'excellence de l'institution et Ton a vu, plus d'une fois, le sourire narquois d'un prêtre se
sans bornes dans les mystères. II est Tesclave abruti du Seigneur (1).
L'homme n'étant que néant par lui-même est incapable d'accomplir aucun acte méritoire aux yeux de Dieu. On couronne dans Télu le mérite de sa foi, mais cette foi ne vient pas de lui, elle vient de Dieu^ qui a bien voulu la lui donner, d'où il s'ensuit que ce n'est pas l'homme qui est récompensé, mais Dieu qui se récompense lui-même.
La religion ne serait donc qu'une sorte de jeu indigne que la divinité se ferait des hommes, si elle ne servait à l'entretien d'un groupe considérable de sectaires. Ces sectaires, tout exploiteurs qu'ils soient, ne sont que des instruments. En effet, ce n'est pas le clergé uniquement qu'il faut accuser de conduire l'homme à une bestialité, à un anéantissement de la plus révoltante immoralité, c'est la religion elle-même, la religion telle que les catholiques l'ont faite, ce sont les pères de l'Eglise tout autant que les papes et les Conciles, qui ont accompli celte belle œuvre.
■ Ne tenons donc jamais ce langage : la religion est une bonne chose en elle-même, ce sont les prêtres qui la gâtent. Non, les prêtres sont dans la logique de la religion. Tout ce qu'on peut exiger des prêtres , c'est un compte sévère de leurs plus minces actions. On peut leur crier, avec Victor Hugo : « Ce foyer qu'on appelait l'Italie, vous l'avez éteint. Ce colosse qu'on appelait
promener du visage du mari à celui d'une malheureuse femme qui rougissait de pudeur offensée. Mais pour savoir au juste à quoi s'en tenir sur la confession, il suffit amplement de lire les traités écrits sur ce sujet, traités destinés surtout à guider les jeunes confesseurs dans leurs investigations.
(1) C'est l'application du fameux : Je croi< parce que c'est absurde, et di^ non moins fameux : Abêtissez-vous.
rji
TEspagne, vous l'avez miné. L'une est en cendres, Tautre est en ruines. Voilà ce que vous avez fait de deux grands peuples. (Ju'est-ce que vous voulez faire de la France? » et garderie gouvernement de la France de leurs griffes. On peut les rompre, les mater. On peut les empocher de nuire, en les fiiisant surveiller de très près par une police sévère, en empêchant toute entente entre les membres d'une association prodigieusement malfaisante, en déclarant déchus des droits du citoyen, et, en conséquence, soumis aux lois sur les étrangers tout individu suspect d 'obéissance à une autorité étrangère au pays sur le sol duquel il est né, en privant les prêtres du droit de possession collective ou môme individuelle (1); mais on ne saurait empêcher leur action dissolvante et pernicieuse sur les consciences, c'est-à-dire véritablement anéantir les prêtres,
(l) Trois principes existent aujourd'hui chez les esprits libéraux : 1° rabolition de la main-morte (condition des biens des corps ecclésiastiques qui sont inaliénables et ne sont point soumis aux droits de mutation), ce qui rendrait aux peuples les grands biens que les moines détiennent et au fisc des rentrées précieuses; 2» Tobligation pour tous du service militaire, qui ne permettrait plus de voiler d'une robe noire des sentiments d*une bravoure douteuse; 3° la suppression du budget des cultes qui laisserait le soin d'entretenir les prêtres à ceux qui en ont besoin, ce qui est de toute justice. Il ne faut pas confondre ces mesures avec ce qu'on entend par la séparation le rÉglise et de TÉtat, séparation qu'on voudrait opérer sans même confisquer les biens des congrégations religeuses, conception par laquelle on professe rindiff*érence absolue en matière de religion, ce qu'on pourrait faire au point de vue du dogme, mais non point en face de l'organisation cléricale; loin de lui laisser une liberté sans entraves, loin de s'en détacher, l'État doit garder le clergé à sa discrétion, abolir les congrégations et supprimer le budget des cultes, mais demeurer de plus en plus maître du clergé, et le soumettre rigoureusement à^a police.
qu'en les frappant dans leur sacerdoce même, c'est-àdire en frappant la religion, car c'est la religion qui est nuisible, funeste, qui permet l'exploitation éhontée de l'humanité.
11 faut prendre le mal dans sa racine et couper la racine. Le clergé forme les branches et les feuilles chargées de répandre le poison contenu dans le tronc, que le tronc s'abatte et les branches et les feuilles se dessécheront.
Toute tentative de conciliation est désormais impossible. Ce qu'il y avait à faire en ce sens a été tenté. Les jésuites ont fait leur possible pour accommoder l'Église aux temps; des philosophes ont essayé une réconcilia-^ tion de la nature et de la religion : les uns et les autres ont échoué dans leur folle entreprise. Saint Paul n'arvait-il pas dit : « La sagesse de ce monde est folie devant Dieu. Prenez garde de raisonner, car si vous alliez démontrer la foi et paraître sage selon le monde, vous seriez perdu aux yeux de Dieu. » Les philosophes sont retournés à la science et les jésuites en sont arrivés à l'Infaillibilité.
Mais les religions ont la vie dure. « Cette religion qui est faite pour extirper les vices: elle les ouvre, les nourrit, les incite » (1) ; on la voit en quelque sorte se survivre à elle-même par l'empire de l'habitude et de l'éducation.
Le Christ est tombé en poussière. Les cieux sont vides.
Cependant^ le christianisme clérical est debout, infailHble, avec tous ces dieux et toutes ces déesses
(1) Montaigne dit : « Comparez vos mœurs à un mahométan, à un païen, vous demeurerez toujours en dessouds. »
Boutteville dit : « 11 n'y a de religion vivante que celle qui, en satisfaisant l'intelligence autant que le cœur, s'empare de la
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branlants sur leur piédestal comme les dieux du paganisme sous Théodose, et le mal continue, car « il n'est pas toujours sûr» comme le dit Benjamin Constant (1) (( que telle religion fasse du bien pendant qu'on y croit, mais il est toujours sûr que toute religion fait du mal quand on n'y croit pas ; » et « Tinfluence des idées religieuses, » dit A. Comte (2) « môme supposées
volonté et possède rhomme tout entier. A ce titre, je n'hésite pas à le dire, le christianisme n'existe plus. >
Ta gloire est morte, ô Christ ! et sur nos croix d'éhène Ton cadavre céleste en poussière est tombé,
a écrit Alfred de Musset.
Dans ces vastes hauteurs où mon œil s'est porté Je n'ai rien découvert (juo doute et vanité,
a écrit Lamartine.
Et comme si Ticonographie catholique devait fatalement suivre la religion, le corps du Christ dont on faisait autrefois le type de la perfection des formes humaines, n'est plus quuu cadavre hideux et décomposé.
(1) Benjamin Constant deRebecque, publiciste et orateur, né à Lausanne le 25 octobre 1767, mort en 1830.
(2) Auguste Comte, fondateur de l'École positiviste, né à Montpellier en 1798, mort en 1857. Mathématicien et philosophe. Voici ce que Littré a dit de lui: « M. Cjmte fut illuminé des rayons du génie. Celui qui, à Tissue de la mêlée confuse du XVIII^ siècle, aperçut, au commencement du XIXs le point fictif ou subjectif qui est inhérent à toute théologie et à toute métaphysique; celui qui forma le projet et vit la possibilité d'éliminer ce point, dont le désaccord avec les spéculations réelles est la grande difficulté du temps présent; celui qui reconnut que, pour parvenir â cette élimination, il fallait d'abord trouver la loi dynamique de l'histoire et la trouva; celui qui, devenu par cette immense découverte maître de tout le domaine du savoir, pensa que la sûre et féconde méthode des sciences particulières pouvait se généraliser et la ^lénérali.^ja; enfin celi:i qui, du même coup, comprenant l'indissoluble liaison avec Tordre social, d'une philosophie qui embrassait tout, entrevit le premier les bases
strictement et constamment réduites à leur moindre développement, constitue aujourd'hui chez les peuples les plus avancés, le principal obstacle aux grands projets de rintelligence humaine et aux perfectionnements généraux de l'organisation sociale. »
Il faut donc que, d'une façon définitive, il soit rompu avec la foi chrétienne : c'est une chose faite, mais il faut la parfaire. Sur ce point catholiques et protestants, jansénistes et molinistes sont d'accord. Les uns écrivent : « Les progrès immenses qu'ont fait depuis quelques temps les sciences naturelles m'inspirent les craintes les plus vives, je ne dirai pas pour la théologie, mais pour le christianisme lui-même; » les autres : « Une partie de la société nous hait, sur l'autre nous avons peu d'ascendant ; » ou encore : « La raison des /tommes d'État, la raison des hommes de génie, la raison populaire, se sont élevées contre la doctrine catholique et la repoussent aujourd'hui de convention (\). »
du gouvernement rationnel de l'humanité: celui-là, dis-je, mérite une place, et une grande place, à côté des plus illustres coopérateurs de cette vaste évolution qui entraîna le passé et entraînera l'avenir. »
(1) Daniel Stern (madame d'Agont), a écrit: « L'Église catholique règne encore, non assurément sur l'esprit et le cœur de la société française, mais sur ses habitudes, et, là où les principes soDt si faibles et les pressions .«i mobiles, commander aux habitudes, n'est-ce pas en réalité commandera l'existence? »
C'est toujours la même chnse à la fin des religions. « Il y avait » dit V. Duruy, en parlant de Rome « ce qui se voit sou^ vent, beaucoup de religiosité et peu de religion. Chose remarquable ! dans les deux cent quarante-sept lettres de Pline-le- Jeune, il n'est pas une seule fois question des dieux. La religion, en tant qu'influence morale, n'existe pas pour lui. Il achètera bien une statue pour en décorer une place à Côme, il relèvera près de ses (io.naines un sanctuaire écroulé; il bâtira -un temple à Tifernum pour faire montre de sa munificence;
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Abandonnons donc complètement la religion et réfugions-nous dans la Philosophie, produit de toute raison et source de toute morale. '( 0 philosophie, seule capable de nous guider à travers la vie ! Toi qui enseigne la vertu et qui dompte lo vice, que serions-nous sans toi, nous et tous les hommes ? C'est toi qui as enfanté les villes en inspirant aux hommes épars Tamonr de la société ; c'est toi qui leur as fait rapprocher leurs demeures, contracter des unions saintes, inventer une langue et une écriture communes. C'est toi qui as dicté les lois, formé les mœurs, civilisé les peuples. Ta puissance nous donne la tranquilhté de la vie et nous ôte la terreur de la mort. »
mais du gouvernement du monde par les dieux, du rôle de la religion dans la vie, il ne prendra nul souci. Il croit aux belleslettres, à rhonneur, à la probité, à toutes les vertus civiques, et laisse les immortels végéter dans l'Olympe. Il ne les discute point en philosophe, il ne les honore point en croyant. Pour lui, ils sont comme s'ils n étaient pas, à moins qu'ils niaient quelques fonctions publiques à remplir, parce que, dans ce cas, ils font partie du cérémonial traditionnel. >»
Rappelons encore V Argument du pari qui est devenu si célèbre dans Pascal et que Platon avait tenu avant lui. Ce dernier fait dire à Socrate qu'il croit fermement à la vie future, et il ajoute : « Si ce que je dis là est vérité, j'ai donc bien fait de le croire Si, au contraire, je n'ai rien à attendre après ma mort, je gagnerai d'avoir pu, pendant ce qu il me reste de temps avant que de mourir, ne pas ennuyer ceux qui m'entourent de mes plaintes... Je me risque volontiers sur cette croyance, car c'est un beau risque à courir. » C'est -bien là le raisonnement du monde, mais il est temps que le monde entre dans la voie de la vérité et ne vive plus d'indifférence ou de chimères.