Quelles sont les connaissances certaines
R. — <( Il n'y a de connaissances réelles » dit Comte (( que celles qui reposent sur des faits observés )•. Et reprenant cette thèse, H. Spencer (1) nous dit : « Toute connaissance vient de l'expérience, voilà ce que soutient M. Comte, et c'est aussi ce que je soutiens, mais je le soutiens dans un sens plus large que lui, car non-seulement je pense que toutes les idées acquises par les individus et, par conséquent, toutes les idées transmises par les générations passées, dérivent de cette source, mais je pense aussi que les facultés elles-mêmes qui servent à l'acquisition de ces idées, sont le produit des existences accumulées, organisées, transmises par les générations antérieures. »
Q. — De sorte que si l'on suppose un homme à l'état primitif, que se passe-t-il?
R. — Cet homme jouit du jeu de ses organes : c'est l'instinct. Il le développe, il le transmet plus étendu, et ainsi de suite. U y a habitude. L'habitude conduit à l'expérience, premier développement intellectuel. L'impulsion est donnée. La vitesse est acquise. L'espèce se développe. L'homme arrive à la raison.
Q, — L'homme agit-il indépendamment?
(1) Herbert Spencer, physiologiste anglais contemporain.
R. — Oui , dans sa nature intrinsèque , parce que comme l'attirme Aristote : « l'homme est le générateur de ses actes, bons ou mauvais, de ses vices et de ses vertus, et que les uns et les autres sont également imputables à sa volonté » ; 7ion^ dans sa nature in-, trinsèque. parce que, comme le dit Boutteville (1) : « L'homme est par nécessité soumis aux lois de son organisme et du milieu dans lequel il vit. Il ne jouit pas de sa liberté vis-à-vis des lois de la nature. Sa liberté n'existe que par rapport aux dérivés de la nature, et c'est en pleine liberté qu'il peut consentir les lois propres à le régir, lui et ses semblables; c'est-à-dire qu'il a usé d'une volonté efficiente^ appelée Uhre-arbitre, pour définir le bien et le mal et accomplir sa destinée, dont il est le maître jusqu'aux limites de la nécessité. ))
Q. — Comment les péripatéticiens définissaient-ils l'homme? '
R. — L'école d'Aristote pense ainsi : « L'homme est, par nature, un être sensitif, intelligent et moral. Comme être sensitif, doué de sensibilité physique, il recherche le plaisir et fuit la douleur; il tient à l'intégrité de son corps, à la santé, à la force, à la beauté; il déteste les infirmités, les mutilations, la débilité, la laideur. Comme être intelligent, il désire, il recherche la science et la vérité, il repousse terreur et V ignorance. Comme être mo^ rai, Vhomme aime V honnêteté et la vertu, il nait le vice et le crime. »
Q. — D'après cette doctrine l'homme serait un être enclin à la bonté tandis qu'on nous le donne généra-
(1) Boutteville, professeur contemporain qui eut Thonneurde perdre sa chaire pour avoir manifesté, sous le règne de Napoléon III, le libéralisme de ses opinions.
lement comme doué d'une nature foncièrement méchan te ?
R. - Cette erreur provient de fables trop longtemps accréditées et ne tient qu'aux préjugés qu'elles ont engendrés. Non, l'homme n'est pas méchant, il est bon par essence. Comme être pensant , il est appelé aux sublimes spectacles de l'intelligence, il a besoin de science et d'art, il aime le beau et le vrai. Il faut croire avec Cicéron (1) « que les hommes, généralement parlant, ont des dispositions manifestes aux qualités nécessaires à rhumanité, comme la justice, la tempérance et toutes autrès vertus de la même espèce; qu'ils se portent à ces vertus avec le zèle le plus noble et l'ardeur la plus vive; qu'ils ont une envie naturelle de savoir ou plutôt un désir inné de s'instruire; qu'ils semblent faits pour
(1) Cicéron, né Tan 647 de Rome (1C6 avant notre ère). Mis à mort parles satellites d'Antoine en 43 av. J.)
Il acquit de bonne heure une réputation d'avocat habile et entra dans Tadministration. Tout le secret de sa conduite versatile et de son ambition se trouve renfermé dans ce que Plutarque dit de la manière dont il comprit l'habileté politique : « Voyant, dit Plutarque, que les ouvriers qui n'emploient que des outils et des instruments inanimés savent en détails les noms et les usages de chacun d'eux, il sentit qu'un homme politique appelé à se servir des autres hommes devait les connaître et savoir ce dont ils et iient capables. Il s'attacha donc non seulement à retenir les noms des plus considérables, mais encore à savoir leur demeure à la ville et à la campagne, à connaître leurs voisins, leurs amis. » À Tâge de trente ans, il considéra son noviciat comme terminé, et s'il resta aussi brillant dans le Forum que dans ses écrits, il ne perdit pas une minute de vue la puissance et le pouvoir. Kn même temps le plus grand orateur et le plus grand prosateur latin, il a laissé des ouvrages philosophiques qui sont des monuments historiques et des modèles de style. Cicéron n'a pas eu de doctrine à lui, mais aucun n'a résumé avec une logique plus serrée et plus ferme et n'a mieux exposé les idées philosophiques des autres.
vivre ensemble, pour former en commun la société du genre humain, et que ces sentiments-là brillent du plus vif éclat dans les plus grands esprits. »
Q. — J.-J. Rousseau n'a-t-il pas réfuté les théories qui assimilent l'homme aux animaux les plus malfaisants?
R. — Oui, de cette façon : « Si la bonté morale est conforme à notre nature, l'homme ne saurait être sain d'esprit ni bien constitué qu'autant qu'il est bon. Si elle ne l'est pas et que l'homme soit méchant naturellement, il ne peut cesser de l'être sans se corrompre et la bonté n'est pour lui qu'un vice contre nature. Fait pour nuire à ses semblables comme le loup pour égorger sa proie, un homme humain serait aussi dépravé qu'un loup pitoyable, et la vertu seule nous laisserait des remords. »
Socrute.
Q. — Il est bien certain, n'cbt-cc pas, que le vice
MANUEL D^INSTRUCTION LAÏQUE li
seul nous laisse des remords et que c'est dans les actions vertueuses que nous trouvons la consolation et le bonheur?
R. — Oui, tout notre bonheur est dans la vertu. Dès que nous connaissons le bien, ainsi que l'affirme Socrate (1), nous l'aimons. « Haïr le bien » dit Fichte(2) « parce qu'il serait le bien, aimer le mal, parce qu'il serait le mal, c'est là une sorte de dépravation que je ne saurais attribuer à aucun être ayant visage humain, elle n'appartient pas à la nature humaine. »
(1) Socrate; il naquit dans la 4* année de la LXXVII*^ olympiade (469 av. notre ère) et il mourut la 4« année de la XCIV« olympiade ou la première de la XCV«. On connaît Socrate par ce que les autres nous ont gardé de lui, par Xénophon qui en fait un des principaux personnages de son Banquet, par Aristophane qui en fait le principal personnage de sa comédie des Nuées, par Platon qui remplit de lui tous ses écrits, mais ne lui pi*éte peut-être pas toujours les paroles qu'il eût pu prononcer. La devise de Socrate était : Connais-toi toi-même. Il se comparait lui-même à sa mère qui était sage-femme, et disait qu'il accouchait non les corps, mais les âmes en mal d'enfant. Il disait que la philosophie est la connaissance de la nature morale de rhomme, que la raison tient du recueillement; il associait la femme à l'homme, voulait que l'esclave fut traité comme Thomme libre, et Xénophon nous dit qu'il préférait définir la justice par ses actes plutôt que par ses paroles. Lorsque Melitus l'accusa de ne pas reconnaître les dieux de la République, voyant qu'il ne fuyait pas devant les nombreux ennemis que la franchise de son langage lui avait créés, un de ses amis lui dit : « Socrate, ne devrais-tu pas préparer ta défense? > — « Quoi donc, répondit-il, ne vois-tu pas que je m'en suis occupé toute ma vie? » — « Et comment cela? )► — « En ne commettant jamais d'injustice. > .
Lorsqu'il fut condamné par les héliastes, il dit à ses disciples : < 11 est temps de nous séparer, moi pour mourir, vous pour vivre. Qui de nous a le meUleur partage? » Et Socrate, ayant bu la ciguë, meurt paisiblement.
(2) Fichte, philosophe allemand contemporain.
MANUEL d'iNSTRU|cTION LAÏQUE
Q. — L'homme est donc bon et aimant?
H. — Oui, V homme est bon, il est aimant, il est aimable, et il deviendra d'autant meilleur qu'il ne s'entendra plus répéter qu il est méchant. L'homme n'est et ne peut être dénaturé. Il doit se sentir pénétré de la bonté qui lui est naturelle. Il aime son père, sa mère, ses parents, ses amis, sa femme, ses enfants, il vit en société, il réprouve le mal et fait le bien.
Di:: LA 1 i:mmi:
Q. — (Ju'est-ce que la femme?
R. — La femme est l'égale de l'homme. Antisthène(l) lui accorde « une aptitude aussi grande qu'à l'homme pour la vertu. » Et Platon prétend « qu'elle a droit à une éducation semblable à celle de l'homme. » La femme peut aspirer à toutes les fonctions, mais sans jamais oublier qu'elle est destinée à la maternité, que sa nature l'attache au foyer domestique et lui défend la vie publique. Elle est la compagne naturelle de Thomme qui lui donne tout son amour et lui demande le sien en
échange.
Q. Qu'est-ce que l'amour?
H. — L'amour est une inclination réciproque de rhomme et de la femme dont tous les sens physiques réunis forment l'attache la plus puissante et dont les autres attaches se trouvent dans l'habitude de vivre ensemble et la communauté des intérêts matériels.
(1) Antisthèue est le foucJateur de Li secte cynique dont le nom ne venait peut-étie point du mot oliien, parce que les philosophes de cette secte se réduisaient sous le rapport de Tesprit et du corps au strict nécessaire, mais du Cynosarge, lieu où s'établirent ces philosophes. Antisthène fut le maître de Diogèno.
Q. — Dans quoi enveloppe-t-on l'amour?
R. — Dans l'union des sexes ou mariage (1). Q. — Comment l'homme doit-il se comporter dans le mariage?
R. — Diderot nous fournit la réponse que nécessite cette question : « Un amant» dupe de lui-même, peut croire aimer sans aimer en elfet, un mari sait au juste s'il aime puisqu'il est en possession de l'objet de ses vœux; le lien conjugal est donc nécessaire à l'amour et la jouissance est la pierre de touche de l'amour. L'épreuve faite, si l'on connaît qu'on s'est mépris, il faut s'armer de patience, et, s'il est possible, substituer l'amitié à l'amour. Pour vivre heureux dans le mariage, il ne faut point s'y engager sans aimer et sans être aimé. Il faut surtout donner du corps à l'amour en le fondant sur la vertu. S'il n'avait d'autre objet que la beauté, la grâce et la jeunesse, aussi fragile que ces avantages passagers il passerait bientôt comme eux; mais s'il est attaché aux qualités du cœur et de l'esprit, il est à répreuve du temps. Pour acquérir le droit d'exiger qu'on vous aime, il faut travailler à le mériter. Après vingt ans, il faut être aussi attentif h plaire, aussi soigneux de ne point offenser que s'il s'agissait encore de faire agréer son amour. »
(1) L'homme doit se marier, c'est-à-dire choisir une femme ou être choisi par elle, et lui promettre sa fidélité en échange de la sienne, afin a'avoir des enfants et de créer la famille. La société civile doit être informée de la position nouvelle que les époux prennent dans son sein, car il faut que les enfants soient aux yeux du monde fils de quelqu'un, qu'ils puissent porter le nom de leur p^re sans qu'on leur en conteste le droit, qu ils puissent hériter de lui et de leur mère, et c'est pour cela qu'il faut un contrat constitutif du maringe. Ce contrat est celui que l'on pnsse devant le maire dans la cérémonie du mariage.
Q. — Uhomme ne doit-il avoir qu'une seule femme et la femme ne doit-elle être qu'à un seul homme? ^
R. Oui, parce que les caractères naturels de l'un et l'autre individu étant accouplés à leur convenance, ils trouvent suffisamment à deux le contentement de leurs désirs et de leurs besoins.
Q. — Les lois ne doivent-elles pas permettre d'avoir
plusieurs femmes?
R. — Non. Les lois doivent seulement permettre que
des individus qui se reconnaîtraient impropres à vivre ensemble, après en avoir fait l'essai et y avoir épuisé leurs eflorts, puissent se séparer.
Q. Pourquoi la monogamie est-elle nécessaire? R. Parce que c'est de l'union de l'homme avec la femme que naissent les enfants. Or, les enfants constituent la famille et ils doivent être l'objet d'un égal mtérèt de la part de leurs parents comme ils doivent avon» eux-mêmes un égal respect et une égale affection pour leur père et leur mère, ce qui ne saurait être quand il existe plusieurs femmes et des enfants de plusieurs lits dont les affections et les intérêts deviennent différents et jaloux. Ce que nous disons contre la polygamie, il faut l'entendre aussi de la polyandrie.
Q. — L'homme doit-il aimer sa femme?
R. r homme doit aimer sa femme et la respecter; il doit toujours avoir devant ses yeux que sa mère était une femme, que l'épouse qu'il a choisie est une partie intégrante de son corps et qu'elle est la mère de ses enfants, qu'ils ont même passé, même présent, même
Q. — Que pense de la femme Isocrate Nicoclès/ r! - Isocrate Nicoclès (1) qui, ainsi que son maître
(1) Isocrate Nicoclès, élève de Gor^ias. de Prodicus et de Socraie, né en 406 av. notre ère, mort en 338. Il enseigna 1 élo-.
Socrate, a considéré la femme comme mère et ménagère, dit que « il n'est rien de plus cher aux hommes que leurs femmes et leurs enfants, et que les outrages faits à ces objets de leur amour sont ceux qu'ils pardonnent le moins. »
Q. — La philosophie antique s'est-elle beaucoup occupée de la femme et du mariage?
R. — Oui, beaucoup; et elle a toujours considéré l'un et l'autre comme des choses saintes et sacrées.
Q. — Qu'en pense Euripide?
R. — Euripide (1) dit : « qu'il n'est point pour l'homme dans la maladie et l'affliction de trésor plus précie}ix qu'une épouse qui gouverne bien sa famille et qu'il n'est rien de plus doux pour la femme que de partager sa tristesse et ses joies. »
Q. Qu'écrit Xénophon?
R. — Xénophon (2) établit l'égalité entre les mérites de l'homme et ceux de la femme. Il les déclare tous deux capables de prévoyance, de mémoire, de tempé- .rance, de vertu. Il compare les fonctions de l'homme à celles de la femme et dit qu'ils se complètent mutuellement; à l'homme les travaux du dehors et le soin de
quence et la rhétorique. Après la bataille de Chéronée qui livrait la Grèce à Philippe, il se laissa mourir de faim pour ne pas survivre à Tindépendance de sa patrie.
(1) Euripide, né dans la LXXV« olympiade (480 ans av. notre ère) à Salamine, où ses parents s'étaient réfugiés, ainsi que les autres Athéniens pour échapper à Xercès. Il se distingua aux exercices du corps et fut couronné aux jeux olympiques. Il étudia réloquence sous Prodicus de Chio. Dans ses tragédies, il a su s'élever souvent aux hauteurs de la philosophie.
(2) Xénophon, dont le style est si élégant qu'on le surnommait Tabeille de TAttique. Il fut à la fois historien, philosophe et général des Grecs. Né vers 445 av. notre ère, il mourut vers 355. Il était disciple de Socrate. ^
148 MANUEL D*1NSTRUCT10N, LAÏQUE
Q L'homme ne doit-il avoir qu'une seule femme et la femme ne doit-elle être qu'à un seul homme? ■
R — Oui, parce que les caractères naturels de 1 un et l'autre individu étant accouplés à leur convenance, ils trouvent suffisamment à deux le contentement de leurs désirs et de leurs besoins. . -
Q. — Les lois ne doivent-elles pas permettre d avoir
plusieurs femmes?
R Non. Les lois doivent seulement permettre que des 'individus qui se reconnaîtraient impropres à vivre ensemble, après en avoir fait l'essai et y avoir épuise leurs eflorts, puissent se séparer. • <> '
Q — Pourquoi la monogamie est-elle nécessaire/ R — Parce que c'est de l'union de l'homme avec la femme que naissent les enfants. Or, les enfants constituent la famille et ils doivent être l'objet d un égal intérêt de la part de leurs parents comme ils doivent avoir eux-mêmes un égal respect et une égale affection pour leur père et leur mère, ce qui ne saurait être quand il - existe plusieurs femmes et des enfants de plusiem-s li s dont les affections et les intérêts deviennent différent, et jaloux. Ce que nous disons contre la polygamie, il faut l'entendre aussi de la polyandrie.
Q — L'homme doit-il aimer sa femme?
R — L homme doit aimr sa femme et la respecter; il doit toujours avoir devant ses yeux que sa mère était une femme, que l'épouse qu'il a choisie est une partie intégrante de son corps et qu'elle est la mère de ses enfants, qu'ils ont même passé, même présent, même
avenir. . ^t- ix o