AU XIX SIÈCLE
369. — C'est une banalité de dire que le xix*^ siècle a été (( le siècle de l'histoire ». Quoiqu'il ait été aussi « le siècle » de beaucoup d'autres sciences, les études historiques ont été, en effet, cultivées à cette époque avec plus d'intensité et de bonheur que jamais. L'œuvre historique du xix'' siècle est et restera capitale, quelles que soient les destinées ultérieures de l'érudition. Elle est immense, et personne ne peut avoir la prétention de la décrire ou de la connaître tout entière. Mais on peut essayer, du moins, d'indiquer les principaux traits qui caractérisent le développement des études historiques pendant la période décisive qui s'étend à partir de la Révolution française, ou à peu près, jus({u'à nos jours.
370. — Et d'abord, il faut se rendre compte des cames qui ont concouru au progrès des études historiques depuis la fin de l'ancien régime. Elles sont liées, pour la plupart, au mouvement général de la civilisation.
A la fin du xviii^ siècle, il n'y avait de pays hautement civilisés que ceux de l'Europe occidentale et centrale ; et non seulement la
majeure partie du monde était encore stérile au point de vue de la production scientifique, niais encore beaucoup de régions, parmi celles où les plus illustres des anciennes sociétés humaines avaient évolué, étaient à ce point barbares que les investigations des savants européens y étaient presque impossibles : l'Inde venait à peine d'être entr'ouverte à la science européenne par les armes anglaises, mais le val d'Euphrate, l'Asie mineure et moyenne, la Palestine, l'Egypte, l'Afrique romaine, la Grèce et rExtrême-Orient restaienl, pour ainsi dire, fermés. Or, cet état de choses a changé au cours des cent dernières années. Dune part, la civilisation européenne, avec son acquis, ses méthodes et ses préoccupations scientifiques, a été introduite dans de vastes contrées, peuplées de races apparentées aux nôtres ou qui les valent; le terrain où la science est cultivée s'est agrandi, à l'Est, des possessions russes, et, à l'Ouest, du continent américain, sans parler du Japon : on travaille aujourd'hui de, la même manière, et souvent sur les mêmes sujets, de Kiev à San- Francisco. D'autre part, les peuples européens ont entrepris la conquête matérielle du globe : la Grèce a été délivrée ; l'Egypte a été ouverte; l'Inde est un Empire anglais; l'Algérie, la Tunisie, l'Indo- Chine sont des colonies françaises ; la Perse et la Chine du Nord sont en train de se transformer en dépendances de la Russie. Ce qui reste de terres historiques, recelant des documents historiques, et qui appartiennent encore à des potentats d'un autre âge, parce que les co})artageants éventuels ne se sont pas entendus, jusqu'ici, pour se les partager, va s'efl'ritant tous les jours (Chypre, Crète, Macédoine, etc.). On a, du reste, obtenu des détenteurs de ces terres qu'ils ne mettent pas trop d'obstacles aux explorations des savants : Tripoli et le Maroc sont peut-être les seuls pays qui soient restés diflicilement accessibles, comme l'était naguère la moitié de l'ancien Orhis romnntts.
Tandis que se sont multipliés les peuples civilisés et que leur domaine s'est géographiquenient étendu, la civilisation n'a pas laissé de se perfectionner elle-même. — Les Gouvernements d'autrefois se croyaient quittes envers la Science en accordant de temps en temps, à des savants, quelques encouragements pécuniaires : plus d'un prince s'accjuit de la sorte, à peu de frais, une réputation de Mécène.
CO-XSIDKIiATIONS GÉNKRALES. 54!
Mais la condition du savant était alors })récaire (s'il n'appartenait pas à rKglise) et dépendante : précaire, car l'activité scientifique n'était pas un gaiiue-pain régulier, si ce n'est dans quehjues Universités de Hollande et d'Allemagne, et dans quelques charges, très rares, de bibliothécaire ou d'historiographe ; dépendante, car ceu\ qui travaillaient sur commande avaient à craindre de mécontenter leurs patrons, et, d'ailleurs, personne n'avait la liberté de tout dire sous le régime universel de la censure d'Etat. — Or, les Gouvernements modernes, depuis la Révolution, ont mieux compris leurs devoirs. Ils ont assumé plus ou moins libéralement la charge de défrayer des services scientifiques pour assurer, autant que possible, l'avancement de la Science, dans l'intérêt public. C'est ainsi qu'ils entretiennent tous des Dépôts de documents, Archives, Bibliothèques et Musées, et qu'ils inscrivent tous à leur budget des sommes considérables pour des Missions ou pour des Publications scientifiques. C'est ainsi (jue des Universités ont été fondées presque partout, conlormément au type dont la Hollande et l'Allemagne avaient fourni les premiers spécimens, afin de promouvoir les recherches : 1*^ en j)rocurant des situations honorables à des hommes nés pour s'y livrer; 2^ en faisant faire aux jeunes gens l'apprentissage des méthodes. 11 y a aujourd'hui, dans tous les pays, infiniment plus de personnes que jadis dont c'est le métier, en même temps que le plaisir et l'ambition, de contribuer à l'avancement des études historiques. Et ces personnes sont libres de dire ce qu'elles croient être la vérité, sans atténuations ni réserves. Même dans les États, comme l'Allemagne, où le reste de l'enseignement public est soumis à une stricte surveillance, on a compris que la pleine liberté spéculative est indispensable à l'Enseignement supérieur. — Autrefois, l'organisation sociale était telle qu'un très petit nombre d'intelligences étaient appelées à l'activité scientifique, et les pouvoirs publics ne se souciaient guère qu'il en fût autrement. Dans les sociétés modernes, plus riches et plus éclairées, les intelligences disponibles pour les travaux intellectuels sont innombrables, et les pouvoirs publics ne négligent rien en vue de leur faciliter l'accès de la plus haute culture et l'occasion des recherches originales.
Il n'est pas douteux (pie ce phénomène caractéristique du xix*^ siè-
cle, l'encouragement raisonne des éludes historiques, ait été très efficace. La multiplication des enseignements spéciaux dans les Universités et les établissements analogues (Collège de France, etc.), au fur et à mesure des besoins, a beaucouji aidé, en particulier, à la constitution rapide des disciplines nouvelles. ?Sul ne croira que l'Assyriologie et la Philologie celtique, par exemple, auraient atteint si promptement. le degré d'avancement où elles sont, si les premiers pionniers de ces disciplines n'avaient pas été pourvus de chaires, c'est-à-dire invités avec éclat à se préparer des successeurs.
Plusieurs autres circonstances du même ordre ont exercé une influence également favorable.
On a peine à se figurer mnintenant certaines difficultés auxquelles les anciens érudits se heurtaient, parce qu'elles ont été, au xix"^ siècle, atténuées ou supprimées. — Les documents étaient jadis dispersés au delà de toute expression ; quoique les princes et les amateurs eussent beaucoup fait, depuis la lienaissance, pour absorber dans leurs bibliothèques les collections mineures et les épaves en circulation, il y avait encore à Paris, avant 1789, des centaines de dépôts, pour la plupart privés, jalousement interdits au public et inutilisables, faute d'inventaires descriptifs; et de même ailleurs. Ni les voyages n'étaient faciles, ni les documents n'étaient aisément communiqués de dépôt à dépôt, ni les procédés de reproduction n'avaient l'exquise exactitude de ceux que nous connaissons (photogra|)hie, héliogravure, etc.). Or, les vastes confiscations d'archives et de bibliothèques qui ont été faites en France pendant la Révolution, et dans presque tous les autres pays pendant le siècle suivant, aux dépens des institutions ecclésiastiques et civiles de l'ancien régime, et au profit des dépôts publics, ont permis, en opérant une centralisation bienfaisante, d'exécuter des travaux qui, jusque-là, dépassaient les forces humaines. L'organisation rationnelle et libérale des Dépôts publics (Archives, Bibliothèques et Musées), qui date du xix'^ siècle, a mis maintenant tous les documents à la portée de tout le monde'. — Jadis, les moyens d'information manquaient ; quoiqu'il ait été puldié, dès le xvu^ siècle,
I. L'Association internationale des Académies a émis le vœu, dans sa première session, que le prêt des manuscrits, de dépôt à dépôt, fût encore i'acilité par i.\e> conventions internationales (17 avril lUOl.