‹ Manuel de bibliographie historique (volume 2)Chapitre 103 sur 186 · CONSIDERATIONS GENERALES · texte numérisé non relu

CONSIDERATIONS GENERALES

des feuilles à leur usage {Journal des Savfuils, llî^ri; Acla erudi- /Oi'ion Lipsiensium, 1G82 ; Noundles de la Répiibrupie des Lettres, 1084, etc.], les érudits étaient encore obligés, cent ans plus tard, d'échanger d'énormes correspondances pour se tenir au courant de leurs travaux réciproques. L'organisation rationnelle de la Librairie et de la Presse scientifiques, qui date du xix^ siècle, a précipité aussi le progrès des études historiques.

L'extraordinaire prospérité des études historiques au xix^ siècle s'explique enfin par des raisons psychologiques. — A la veille de la Révolution, il s'était produit, principalement en Allemagne, un renouveau de la curiosité scientifique appli(|uée aux choses du passé ; on avait commencé à porter dans les études historiques des préoccupations suggérées par les résultats des sciences proprement dites, un sentiment plus profond dé la vie, plus d'intelligence philosophique. Tout ce qui s'est développé si puissamment i)lus tard, les diverses « j)hilologics » conçues comme explication intégrale des sociétés anciennes, était à l'état d'ébauche dans la pensée de Lessing, de Herder, de Winckelmann et de Wolf. La Révolution et l'Empire suspendirent tout pendant vingt ans, en bouleversant le monde; mais ce ne fut qu'une interruption quasi mécanique, et, la tranquillité rétablie, le mouvement s'accentua. L'ébranlement révolutionnaire, en éveillant dans plusieurs pays, et surtout en Allemagne, la conscience nationale, imprima même une impulsion supplémentaire ; la devise de milliers d'érudits fut désormais celle des a Monumenta (iermaniîP historica » : Sanctus amor patriœ dat animinn. Enfin, riiistoire de l'humanité tout entière fut reprise de fond en comble, avec autant d'allégresse qu'au temps de la Renaissance, pour le plaisir de savoir. C'est le même motif qui a déterminé, au xix^ siècle, les deux grands courants parallèles vers les Sciences naturelles et les

1. On sait comment Fr. A. Wolf a, le premier, défini 'la Pl)iloIogie classique : « La Science de l'Antiquité comprend l'ensemble des études qui nous font connaître les actions et les destinées des Grecs et des Romains, leur état polili(jue, intellectuel et domestique, leur civilisation, leurs lanjfues, leurs arts et leurs sciences, leurs mœurs et leurs religions, leurs caractères nationaux et leurs idées, afin de nous mettre à môme de comprendre parfaitement leurs œuvres, en évoquant la vie antique et en la comparant à celle des âges suivants et à la nôtre.... b Voir la célèbre Darstellmig der Altcrlhiimswissenschaft (1807).

Sciences historiciiies : le besoin de connaître scienlifiquement les origines et la généalogie de ce qui est, les formes variées de l'être, et les modes, sinon les lois, du devenir.

371. — Le trait le plus frappant de l'histoire des études historiques au xix^ siècle, c'est que le domaine de ces études s'est alors élargi par les deux bouts : du côté de la très haute antiquité et du côté des temps modernes. Le patrimoine historique de l'humanité, soumis à la connaissance scientifique, ne comprenait guère, il y a cent ans, que l'histoire des anciennes civilisations méditerranéennes et celle des populations chrétiennes et musulmanes du moyen âge; il embrasse maintenant le passé de tous les peuples, et jusqu'au passé d'hier. La conquête du monde par les Européens ou l'influence européenne y a fiiit entrer Tune après l'autre les antiquités asiatiques, africaines et précolombiennes. La liberté de tout dire a permis de s'attaquer au passé d'hier que les historiens osaient à peine effleurer sous l'ancien régime : à mesure qu'il s'est écoulé, le xix° siècle est devenu lui-même matière à investigations scientifiques. Et ces nouvelles provinces de l'histoire (archaïque, exotique, moderne et contemporaine) ont pu être explorées du premier coup par les méthodes perfectionnées qui servaient en même temps à rajeunir les notions reçues sur l'histoire ancienne et médiévale, terrain traditionnel des études.

En second lieu, le siècle dernier a vu la constitution ne varietur et la généralisation de la mélhode historique. — Les anciens historiens travaiflaient instinctivement, les uns bien, les autres mal; aujourd'hui les opérations de la critique historique ont été analysées, définies, logiquement justifiées; et, s'il arrive encore qu'on les exécute d'une manière incorrecte, ce n'est pas faute de connaître ou d'avoir pu en connaître la théorie. — De plus, la méthode historique ayant prouvé sa puissance dans l'histoire proprement dite a été généralisée, c'est-à-dire qu'on l'a introduite dans toutes les études qui ont l'homme et les phénomènes de l'esprit humain pour objet. L'histoire })roprement dite, telle qu'on la comprenait jadis, qui traite des événements, et surtout des événements poHtiques, n'est plus désormais qu'une branche de l'histoire générale. « Toutes les sciences de l'homme ont dépouillé la forme dogmatique a priori qu'elles

CONSÏMKr.ATIONS GÉNKHALES. 345

avaient revêtu d'abord et pris la Ibrme historicjue : à la place de la (( grammaire philosophique », l'histoire des langues; à la place de la théologie, l'histoire des religions; à la place de la contemplation esthéti({ue, l'histoire de la littérature et des arts; à la place des spéculations sur les fondements rationnels de la société et du droit, l'histoire des sociétés et du droit. » C'est parce que l'on a entrepris de les traiter «historiquement », « au point de vue historique », ([ue toutes les sciences de l'homme ont été régénérées de nos jours.

372. — Il va de soi que le xix*^ siècle ne forme pas une période indivisible dans l'histoire des études historiques. Les causes de progrès ont agi successivement et pas partout en même temps. Si la délivrance de la Grèce remonte à 187)0, l'ouverture de la Tunisie ne date que de 1881, et celle de Iq Crète que d'hier. Si les Universités d'Allemagne jouissent depuis le commencement du siècle de l'organisation libérale qui leur a permis de servir la science avec tant d'efficacité, les Universités anglaises et américaines n'ont été que tout récemment modelées ou remodelées d'après le type allemand. Si la liberté de l'enseignement supérieur est aujourd'hui complète en France, elle ne l'était pas encore en 1862, lorsque le cours de Renan fut suspendu au Collège de France. Les découvertes éclatantes dans les sciences de la nature, qui ont eu un si grand retentissement dans les sciences de l'homme, se placent aux environs de 1850. Enfin c'est surtout depuis trente ans que la méthode historique a été complètement définie' et universalisée-; les trente der-

1. Les méliiodes élémontaircs do la critique textuelle n'étaient pas encore complètement délinifs au temps d(; Gottfried llcrmann (-|- 1848;, le scrupuleux grammairien : « >ocli G. llcrmann gab die Texte licraus, lediglich auf das Matcrial gestûtzt, das ilim gerade zur Iland war, und er waliltc die einzelnc Lesart nacli feinstem, aber subjeclivcm Gefiilile. » (U. v. ^Vilamo^\i^z-Ma'llcndor^ dans Die (Iculachen Uiiivrrsilàlen, p. p. W. Lexis, I. Berlin. 1895, p. i7'2). — Le « Lucrèce » de Lacinnann, qui fait époque dans lliistoire de la critique des textes, est de 1850.

2. La deuxième renaissance des éludes liistoriques, vers le troisième tiers du siècle, n'a pas été synchronique dans tous les pays. Un indice assez sur, pour en fixer le point de départ, est fourni, dans cbaque jiays, par la date où une « Revue historique ». (jui a iluré. y a été créée. Or, VHi.sfon'ac/ic Zeilschn'fl est de 1858: la Revue des qiieslious historiques (catholique) et la Revue historique ont été respectivement fondées, chez nous, en 1869 et en 1870; VEnglish historical review est de 1880: V American historical review est de 1895.

046 LES ÉTUDES lIlSTOrjQUES AU MX- SIÈCLE.

nières années ont élr marquées presque })artout par un redoublement d'activité, au point qu'il serait assez légitime de diviser le siècle en deux au point de vue où nous nous plaçons : 1° avant, !2« après 1870.

En outre, si, au xix'' siècle, les causes générales ont agi dans le même sens sur l'évolution de toutes les disci])lines historiques, chaque discipline a néanmoins son histoire particulière, dont les incidents sont dus au hasard. Car c'est un hasard que la découverte, à un moment plutôt qu'à un autre, de documents décisifs, ou que l'apparition d'un grand homme, qui ouvre des chemins nouveaux. La personnalité de Burnouf (j 1852) a laissé ainsi des traces ineffaçables dans l'histoire des études aryennes et des études iraniennes ^ et il est très intéressant de suivre, à travers les annales de la philologie classique en Allemagne, la persistance des deux écoles rivales de Gottfried Hermann et de Ritschl, d'une part, de AVolf et de Bœckh, d'autre part-. La bio-bibliographie de ces princes de la science et de leurs pairs, les Bopp, les Lassen, les Grimm,les Diez, les Lachmann, les Mommsen, etc., n'est pas seulement pour les érudits un sujet d'édification; elle se confond en grande partie avec l'histoire de la science elle-même.

Cependant, nous n'avons pas la prétention de faire connaître ici, suivant l'ordre chronologique, ou discipline par discipline, ni même d'après le plan adopté dans le livre précédent, l'œuvre historique accomplie depuis la fin du xviii^ siècle jusqu'à présent. Quelque sommaire quon l'imagine, un tel exposé serait infini ^; il ne laisserait

La substitution du point de vue historique au point de vue dogmatique s'est opérée plus tôt dans certaines spécialités que dans les autres; il y en a où le phénomène n'a pas encore achevé de s'accomplir.

1. J. Darmestcter, Essais on'cnlau.i\ p. 16-40. Voir, dans cet ouvraqc, lliistorique du rôle joué par Champollion-Figeac et )larielle dans la philologie égyj)tienne, par les fondateurs de la philologie assyrienne et des autres philologies de l'Orient et de l'Extrême-Orient.

2. Exposés dans le Uandbudi der classisclien AHeriliumswissenschaft d'I. Mûller, I, p. l^o et suiv. ; et dans \V. Lexis, Die deulschen Vniversilàlen, 1. c.

.'). On en jugera ])ar les monographies qui ont été consacrées à l'historique de telle ou telle discipline ou sous-discipline pendant le xix'= siècle. jNous en avons déjà indique 'p. 256) qui sont relatives à la Philologie classique, à l'Epigraphie grecque, à l'Epigraphie romaine, aux Philologies byzantine, germanique, romane,

CONSlDKP.ATinNS CENKRAI.ES. .',i7

pas paraître, d'ailleurs, le tableau de ï organisation actuelle des travaux liistori(|ues dans les divers pays que l'on a jugé nécessaire. — Il a semblé préférable de consacrer un cliapilre à chaque pays, ou à chaque groupe naturel de pays apparentés, en indiquant ce qui s'y est fait depuis cent ans et ce qui s'y fait pour l'histoire, ou plutôt les principales entreprises historiques qui y ont été exécutées ou qui s'y trouvent en chantier.

373. — 11 sera traité, dans cha(iue chapitre, des publications faites, directement, sous les auspices : l'' de l'autorité publique; 2*^ des Académies et des Sociétés savantes; 5® des Universités et des Écoles spéciales. On mentionnera enfin les principales entreprises particulières ou privées qui ne peuvent être rangées dans aucun de ces trois compartiments.

à la Diplomatique, et à l'Archéologie gauloise préhistorique, celtique, gallo-romaine et franke). Il convient d'ajouter l'histoire de la Philologie aryenne et <ie la l'hilologie iranienne, par E. Kuhn p. p. 556-7, notes), et celle des éludes relatives aux Antiquités précolombiennes E. Beauvois, dans le Congrès bihliograp/nfjiœ iiilernatioiial tenu à Pari.^ du 15 au 10 avril 1898 sota les auspices de la Société bibliographique. I. Paris, 11)00, p. 475-497,. Voir enfin, dans la Hevue de synthèse historique, les « Picvues générales, inventaires du travail historique fait et à faire », sur : l'histoire ancienne de la Chine E. Chavannes, t. I**^ [1900] ; Ihistoire de la littérature grecque profane (M. Croiset, t. II [1901] et IV [I90'i], et chrétienne X. Puech, t. II : l'Archéologie celtique (J. Déchelette, t. III : les études byzantines ,Ch. DiehI. t. III;: l'histoire de la Philosophie médiévale en latin jusqu'au xiv« siècle (II. Delacroix, t. V^, de la Musique au moyen âge (J. Corabarieu, t. I''], des Sciences mathématiques et physiques dans l'antiquité et au moyen âge (P. Tannery, A. Lalande, t. II, IV, VI, VU; ; la littérature gaélique de l'Irlande et la littérature galloise (G. Dottin, t. III et VI;; l'histoire de Hongrie J. Kont, f. II . de Suisse (P. Clerget. t. 111. «l'Espagne, époque moderne (H. Léonardon, t. V .

CllAPITRi: H FRANCE'

374. — La France est le type des pays centralisés où l'autorité publique est depuis longtemps très forte et se reconnaît des devoirs envers la science. Au xix*^ siècle, l'Etat français a été très libéral pour les études historiques. 11 leur a rendu des services de plusieurs manières, mais surtout : F' en administrant les dépôts publics de documents (archives, bibliothèques et musées); 2" en provoquant et en subventionnant des entreprises scientifiques dont ni l'initiative des particuliers et des sociétés, ni même les autorités locales, ne sauraient venir à bout.

375. — L'administration rationnelle des dépôts de documents comporte la fabrication d'inventaires descriptifs et de répertoires de ces inventaires. Et on peut concevoir que la notion d' « inventaire descriptif » soit élargie jusqu'à comprendre la publication intégrale des documents. De ce chef, l'Etat français a été amené à faire exécuter des instruments de travail (inventaires, répertoires et recueils de documents) qui sont pour les érudits d'une importance capitale.

Archives. — La Révolution lit que les archives d'une multitude d'institutions et de personnes morales supprimées, et de familles émigrées, échurent à la nation à partir de 1790. — A Paris, le dépôt des archives conlis(|uées, qui comprit, entre autres, celles de la Couronne et des anciens organes du Gouvernement central, prit le nom d' (( Archives nationales ». Le 5 brumaire an V, il fut ordonné que, dans cha(|ue département, les papiers appartenant à la nation seraient réunis au chef-lieu, à la préfecture (« Archives déj)artementales w). — Il se produisit naturellement quelques déper-

1. G. Moiiod a jmbliô en allemand dans la Deutsche Zcilschrift fur Cieschiclilswissenachdfl 'juillet 1880), en français dans la lievue interualionale de l'Eiiseifjnemenl (1880, H, p. 587-599), une élude intitulée : « Les éludes liisloriques en l'rancc » dont le sujet est analogue à celui du présent chapitre.

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