‹ Manuel de bibliographie historique (volume 2)Chapitre 82 sur 186 · LA REMISSANCE ET LA REFORME · texte numérisé non relu

LA REMISSANCE ET LA REFORME

saint Jérôme, ((ui [)aruront à Bàlc, en 1516, dans l'officine des Amerbach, soient en elles-mêmes des chefs-d'œuvre. Les érndits modernes ont peu d'estime pour ces travaux ; les matériaux dont on dis])osait alors, disent-ils, n'étaient pas suffisants pour établir une édition satisfaisante; de plus, Érasme était novice en paléographie et surtout dans l'art de classer, de collationner les manuscrits ; la typographie des Amerbach laissait aussi à désirer; enfin, l'impres sion fut menée avec une hâte extrême. En un mot, f édition érasmienne des Évangiles est médiocre, comme le sont, en général, les éditions d'Krasme, homme d'esprit et de talent qui n'avait pas un tempérament d'éditeur et qui, au dire des experts, « avait le goût plutôt (jue le sentiment du grec »*. Mais l'acte révolutionnaire fut (ju'un personnage connu comme écrivain, le a prince des lettrés » de son temps, donnât, avec des intentions critiques, une édition nouvelle de ces textes, alors qu'une fouie de théologiens s'obstinaient à soutenir la théorie de l'inspiration verbale des Écritures, telles (ju'ils les connaissaient. « Dans les Écritures, avait dit saint Augustin, polémi(|uant contre saint Jérôme, il ne faut pas changer un mot, de peur d'ébranler tout » ; ce qui revient à dire qu'on ne fait pas à la criti(jue sa part. Parole profonde, dont les Érasmiens se sont moqués, mais qui n'en était pas moins l'indice d'une clairvoyance supérieure. Erasme et les humanistes chrétiens de son entourage croyaient sincèrement servir la cause de la véritable piété en abordant la critique des textes sacrés de la même manière que celle des textes profanes. Et cette illusion fut, d'abord, partagée par les gens du monde, leurs Mécènes. Des papes, des rois (non seulement des rois comme Henri VIII d'Angleterre, mais des rois comme Charles-Quint) approuvèrent. En 1510, dans l'Espagne de l'hKjuisition, les œuvres d'Erasme étaient dans toutes les mains, et le cardinal Manrique,

1. « Il est certain que, dans ses éditions d'auteurs sacrés et profanes, Erasme

ne se défend pas assez d'une certaine précipitation Il s'accuse lui-même d'être

travaillé d une impatience de publicité qui rcilouble à mesure que l'ouvrage approche de sa fin. Son engouement pour un maïuiscrit nouveau lui fait négliger des manuscrits d'une autorité supérieure ; il prononce trop légèrement sur l'au- Ihenticitc d'un ouvrage par la couleur de son style.... La patience l'abandonne. Dans les cas obscurs, il se jette dans des conjectures dont la hardiesse est offensante » (G. Feugère. Érasme, p. 232).

archevêque de Séville, inquisiteur général, comparait l'auteur à saint Jérôme. 11 ne s'éleva d'abord de protestations que dans les couvents et les vieilles Universités scolastiques. Mais on en riait. Vovez ce qui concerne les « moines » et les « pédants » dans la liepastinatio dialectlces de Valla, dans VEncomunn Moriœ d'Érasme, dans les Epistolœ obscitronim vironim de Reuclilin. Obscîiri viri, les hommes noirs, les ennemis des lumières, ceux qui disent ({ue la science du grec ou de l'hébreu est contraire à 1' « innocence théologique ».

340. — Cependant les Erasmiens n'ont pas triomphé longtemps. Les forces conservatrices ne pouvaient manquer de les arrêter lorsque le péril certain de leurs hardiesses apparaîtrait.

Le premier qui poussa le cri d'alarme, c'est Luther — Luther encore obscur, avant le jour fameux où il cloua sa protestation à la porte de l'église de Wittenberg. « Plus je lis Érasme, disait-il en 1516, plus j'en perds le goût : avec toute sa science des langues, il n'a pas assez de sagesse chrétienne ; de même que Jérôme, qui savait cinq langues, n'était rien en comparaison d'Augustin, lequel n'en savait qu'une. » Luther est augustinien ; il ne croit pas que la Bible soit un livre comme un autre ; il veut que l'orgueil de la critique humaine s'arrête devant la Bible ; sa doctrine du libre examen ne va pas jusqu'à permettre le libre examen de la Bible.

D'autre part, lorsque l'Église romaine fut assaillie vigoureusement par Luther au nom d'un autre dogmatisme, elle se mit en défense, non seulement contre les Luthériens, mais contre les Erasmiens. Elle avait toléré d'abord, avec un sourire indulgent, les fantaisies philologiques d'Érasme, son mépris affiché de grand seigneur intellectuel pour les basses dévotions j)opulaires. Menacée, picjuée au vif par des armes plus redoutables, elle confondit bientôt dans la même réprobation tous ceux qui ne suivaient pas les chemins battus de l'orthodoxie. Noël Bédier, le chef de la Sorbonne scolastiquc, disait que les Erasmiens étaient « la pire espèce de Luthériens » ; V Index lihrorum prohibitorum de Paul IV (1559) condamne toutes les œuvres, sans exception, de cet Érasme qu'un autre pape avait voulu faire cardinal*. En même temps, Théodore de Bèze écrivait : « Érasme

1 . V Index tie 1550 condamne Érasme « cum univcrsis commentariis, anno-

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