I.A RENAISSANCE ET LA RÉFORME
s'est contenté de brocarder les superstitions des catholiques sans suivre la pureté de l'Évangile des Héformés » ; et Genève calviniste le déclarait plus dangereux pour la véritable religion que tous les papistes ensemble.
Ces anathèmes contradictoires n-'avaient, du reste, rien d'absurde. Rome n'avait pas tort, car l'humanisme érasmien, en éveillant les esprits et en sapant le respect des traditions, avait certainement pré})aré les voies à la Réforme théologi(|ue et disciplinaire; en exaltant la science du grec, de l'hébreu et des autres idiomes orientaux, il avait ouvert l'arsenal où les Réformés se munissaient d'arguments historiques contre la vieille Église. Et les Réformés, attachés plus que personne au christianisme positif, n'avaient pas tort non plus de sentir instinctivement qu'on ne fait pas à la critique sa part et que l'érasmianisme, avec ses allures libres et quasi-rationalistes, aurait pu être, en fin de compte, aussi funeste à leurs dogmes ({u'à ceux du catholicisme.
341. — Pourtant, quoique la Réforme ait contribué à étouffer le mouvement scientifico-littéraire dont le souvenir s'identifie avec celui d'Érasme et de son école, elle a puissamment agi, de diverses manières, pour développer et fortifier les études historicjues. Mais il faut savoir comment, pourquoi.
342. — On a très bien dit que la Réforme fut caractérisée par un appel à l'histoire : Prœcipue Imtoria opus est in Eccleaia (Mélanchthon). En effet, une des thèses fondamentales des Réformés était que l'Église romaine de leur temps, qu'ils estimaient corrompue, différait de l'Église des origines, qu'ils déclaraient très pure et semblable à la leur. Ils furent amenés, par là, à étudier les transformations de l'Église au cours des siècles et à marquer le processus de ce qu'ils ap})elaient sa décadence. Ainsi la science des antiquités ecclésiastiques, et en particulier des dogmes, se trouva nécessairement ébauchée. — A la vérité, le dessein des premiers historiens réformés de l'Église n'était rien moins «(ue désintéressé : il ne s'agissait pas pour eux de rechercher ce qui s'était passé, afin de le
lationibus, sclioliis, dialogis. epistolis, censiiris, vorsionibus, lil)i'is et scriplis suis, elianisi pcniUis nil conira religioiicm vcl du roligiono conlincant » (Reuscli, Die « Indices lihroiuin prohibiloriini » [Tiibingen, 1886], p. 185).
savoir, mais de justifier, par des précédents, la légitimité de leurs croyances. Et le point de vue où ils se plaçaient n'était rien moins que scion lirii[uc : ils [)artaient de ce principe que l'Église véritable, celle du Christ, dont ils se disaient les continuateurs, est une œuvre de Dieu, surnaturelle, immuable, incorruptible ; la dégradation et les variations de l'Eglise romaine étaient, à leurs yeux, l'indice de ses origines suspectes et de ses relations avec l'Antéchrist. — - Mais la passion religieuse, même aveugle, est un aiguillon plus puissant encore que la curiosité éclairée. Le désir de démontrer la discordance entre les traditions de Rome et celles de l'antiquité chrétienne détermina un des courants de recherches les plus vifs et les plus durables qui se soient jamais produits. Il eut d'ailleurs pour effet de provoquer, dans l'Église romaine, un contre-courant apologétique. De là, d'innombrables publications de textes anciens et des controverses où s'affina, durant des siècles, le sens critique de la race. — C'est par là qne la critique historique est, si l'on veut, « fille du protestantisme )) ^
Le plus habile des connaisseurs protestants en histoire ecclésiastique au XVI® siècle fut Mathias Vlacic d'Albona en Istrie (Mathias Flacius lllyricus)^. Ayant entrepris, sous les auspices des princes luthériens, de faire connaître l'histoire de la conquête de l'Eglise par l'Antéchrist, ce personnage organisa dans la ville de Magdebourg un vaste atelier d'érudition historique"', qui publia, de 1559 à 1574, en 15 vol. in-fol., une grande « Histoire de l'Église » depuis les origines jusqu'au xiv*^ siècle, les fameuses « Centuries » ^ — Home répondit aux Centuries de Magdebourg par les Annales Ecclesiastici de César Baronius, dont le premier volume parut en 1588^ — Les a Annales »,
4. E. Ronan, Nouvelles éludes (ï histoire religieuse, p. 460.
2. AV. Prcger, Malhias Flacius Illijricus iind seine Zeit (Erlangcn, 1859- 1861, 2 vol.^ in-8).
5. Voir, sur l'organisalion très rompliqucc de ccl atelier, W. Prcger, o. c.. 11, p. 418 et suiv. Cf. \V. Sdiullc, Bcilrâge zur Entslehungsgeschichte d. Magd. Cenlurien (Ncisse, 1877).
4. Hisloria iii/egram Ecclesia> Chrisli ideam secundum cenlurias complectens, per aliguol sludiosos et pios viros in urbe Magdeburgica....
5. A. Kerr, Tlie life of Cesare, cardinal Baronius, of Ihe Roman Oralory (London, 1890, in-8). Cf. H. Lacmincr, De G. Baronii lilerarum conwiercio dialriba (Friburgi Brisgoviie, 1905, in-8).
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dont le succès fut énorme, firent jiasscr pour un temps du côté de la vieille K;^lise l'apparence de la supériorité scientifique dont ses adversaires s'étaient enorgueillis depuis Erasme. Mais la critique protestante travailla bientôt à désagréger ce vaste monument élevé à la hâte, dont tous les matériaux n'étaient pas de première qualité. Isaac Casauboii, l'helléniste, s'appliqua à ruiner |niéthodiquement le travail de l'apologiste romain, qui ne savait pas le grec : ses Exercilationes in Baronium devaient avoir 12 volumes in-folio, autant que l'édition originale des Annales. La mort l'interrompit alors qu'il n'avait encore achevé que le douzième de sa tâche*; mais d'autres en prirent la suite : les Annales Ecclesiastici de Baronius, où, dit-on, Lucas Holstenius (cf. § 505) se faisait fort de souligner plus de huit mille affirmations erronées, ont été passés au crible, corrigés, et, d'autre part, reproduits, abrégés, et- « continués » jusqu'à nos jours. Les textes originaux, tirés des Archives du Vatican, que Baronius et surtout ses continuateurs ont insérés dans leur œuvre officielle, lui donnent encore du prix'^
La chasse aux documents de Thistoire ecclésiastique fut la grande préoccupation des hommes du xvi^ siècle, comme l'avait été la chasse aux documents de l'antiquité classique pour les hommes du xv''. De ce chef, les érudits de la Béforme ont connu les joies de la découverte avec autant d'intensité que les premiers humanistes : ({uelles investigations plus passionnées, par exemple, que celles de Flacius ou d'Ulrich de Ilutlen sur la piste des précurseurs antipai)istes de la Réforme au moyen àge?^ Et les érudits de la Contre- Béforme n'ont pas été moins actifs : c'est à eux que sont dues la plupart des anciennes Collections méthodiques de textes, prototypes>|
1. De rébus saciis et ecclesiasticis Exercilationes (Loiuliiii, 1G14 , in-f'ol. (le 800 pp..
2. Les Annales Ecclesiaslici n'ont été conduits par Baronius lui-même que jusqu'en 1198. Des nombreuses étlitions de son œuvre personnelle qui furent publiées de son vivant, c'était celle de Mayence (1601-1605) que le cardinal préi'érail. — Les Annales onl éi('. conlinuées par Bzovius et Ilaynaldi jusqu'en 1565 (D vol.. I0i6-1677), par Ladercbi jusqu'en 1571 (5 vol.. 1728-1757) et |)ar lo V. Theincr jus(pi'en 1590 (5 vol., 1856,. il existe une édition « annotée » de Mansi (Lucqucs, 1758-1759, 58 vol. in-l'ol.).
5. Voir, en particulier, le Calalofjiis lesliuni veritalis de Flacius, public à llàle en 1556, et souvent réiin[)rinié.
200 LES ÉTIDES IlISTOUIQUES JUSQU'A LA FIN D\] XVIII^ SIÈCLE.
des instruments de travail dont les générations suivantes se sont servies : Recueils de Jacques Merlin (1524), de Pierre Crabbe (1558) et de L. Surius (1507) pour les Actes des Conciles, de L. Surius pour les Vies des Saints, de H. Canisius pour les textes canoniques, etc.
343. — Telles furent les conséquences directes de la Réforme; mais il y eut, en outre, des conséquences indirectes, lorsque les Églises rivales eurent, cliacune de son côté, confisqué à leur profit le mouvement de la Renaissance.
En effet, l'humanisme libre, à tendances rationalistes et sans discipline confessionnelle, celui d'Erasme, finit avec l'apparition de Luther et la réaction qui s'ensuivit. Mais l'humanisme lui-même ne disparut pas pour autant. Au contraire, toutes les Eghses, l'ancienne et les nouvelles, l'adoptèrent bientôt comme instrument de l'éducation, à la place de la dialectique épuisée du moyen âge, et il fut ainsi imposé même à ceux qui avaient été ses adversaires les plus ardents, notamment aux Universités. L'humanisme qui, au temps d'Érasme, n'avait encore été qu'une très brillante opposition, reçut alors des autorités une sorte d'investiture officielle. C'est l'humaniste Mélanchthon qui réorganisa les études dans l'Allemagne luthérienne (Prœceptor Germaniœ) ; c'est la Compagnie de Jésus, peuplée d'humanistes, qui réorganisa les études dans les pays catholiques. Il est littéralement vrai que le triomphe définitif de l'humanisme date de sa domestication par les Clergés, qui le firent bénéficier de leur incomparable influence.
Non seulement, par contre-coup de la Réforme et de la Contre- Réforme, les adeptes de l'humanisme furent infiniment plus nombreux au xvi<^ siècle qu'au xv% mais le tour d'esprit de la plupart d'entre eux fut plus austère. Presque tous les grands « humanistes » du xvi® siècle ont pris part, de fait ou d'intention, aux controverses de leur temps; les luttes religieuses leur donnèrent des habitudes de ferveur, de gravité et d'ascétisme intellectuel. Cela contribue à expliquer qu'ils aient été les premiers à étudier l'antiquité classique en érudits plutôt qu'en lettrés, c'est-à-dire mOins pour en Jouir que pour la déchinVer en vue de la comprendre et d'en créer, pour ainsi dire, la science. Passions confessionnelles à part, les travaux du xvi« siècle sur l'antiquité classique ont les mêmes caractères (juc les