RéhcUiaii, o. c, p. C
leurs croyances à celles des siècles antérieurs, on remontant jusqu'aux Pères, et de montrer comment les autres s'étaient écartées de la foi normale, autorisée et caractérisée par le « consentement de tous les siècles ». Brel", la véritable Église étant celle qui n'avait jamais varié, il s'agissait pour chacun des deux partis de dénoncer les « variations » de l'autre. C'était l'intérêt des catholiques, qui s'étaient toujours appuyés sur la Tradition ecclésiastique. C'était l'intérêt des Protestants, à qui les hardiesses du Socinianisme et de leurs sectes extrêmes, sans parler de l'Exégèse indépendante, avaient fait voir où peut mener le recours exclusif à l'Ecriture. De là, toute une littérature historico-apologétique, qui rappelle et continue le grand duel entre Flacius et Baronius : on la fait commencer d'ordinaire avec V Eucharistie de l'ancienne Église du ministre Aubertin (1626); le plus célèbre monument en est la Perpétuité de la foi touchant l'Eucharistie d'ArnauId, ou plutôt de Nicole (1669-74) ; Claude et Jurieu, et surtout Tévêque anglais Burnet, du côté protestant, les Messieurs de Port-Royal, Maimbourg et Pellisson du côté catholique, y contribuèrent avec éclat'.
Toute cette littérature est fort inférieure, au point de vue de la critique moderne, à celle du siècle précédent. Ces Messieurs de Port-Royal en particulier, cartésiens et mystiques, défenseurs passionnés de thèses a priori^ écrivains très habiles, n'étaient guère qualifiés pour se livrer à la modeste et précise industrie qui est celle de l'érudit; leurs inclinations naturelles les rendaient plus aptes au raisonnement et à l'éloquence qu'à l'investigation exacte. Leurs principaux livres, la Perpétuité de la foi, les Préjugés légitimes f le Traité de V Unité de V Église ^ etc., dont le succès fut si grand et (jui leur ont valu le renom d'érudits incomparables, Richard Simon n'en tenait pas l'érudition en haute estime ; l'ignorance des choses et des langues y était mal dissimulée, à son avis, sous une polymathie confuse et par la pire scolastique.
Dans l'histoire des Dogmes et de l'Église en général, comme dans la Criti(]ue de la Bible, Richard Simon a porté, lui, son ferme
I. Nomenclature et bibliographie sommaires par A. Rébelliau, o. c, livre I", ch. r% notes, ,
bon sens. 11 l'a conçue en historien, non en théologien : là où les controversistes ne voyaient qu'uniformité et continuité à démontrer, il vil des contrastes, des iluctuations et des transformations à expliquer. Mais, sur ce terrain du moins, il ne fut ni le premier ni le seul. Il professait persoimellenicnt la plus haute estime pour son ancien, le l\ Denis IVlau (7 1G52), de la Compagnie de Jésus, dont les Theologica ilogmala (Paris, 1644-50, 5 vol., inachevé) font voir une si remarquable intuition du processus historique. Il en avait pour pkisieurs de ses confrères de l'Oratoire : le P. Morin, hébraïsant i'aible, mais qui n'avait pas craint de montrer les 0 variations » de l'ancienne Eglise sur la question de la pénitence; le P. Thomassin, l'auteur de ï Ancienne et nouvelle discipline de l'Église touchant les bénéfices (1678); et pour le sorbonniste Launoi, le bonhomme Launoi, ([ue ses travaux critiques sur le Martyrologe avaient fait surnommer le « dénicheur de saints ». Au reste, la plupart de ces vrais savants n'échap[)èrent pas, malgré leur orthodoxie au-dessus de tout soupçon, à la police des gardiens de la tradition théologique : l'accusation de socinianisme fut formulée contre le P. 1). Petau; et P>ossuet, auquel toute espèce d'examen indépendant en certaines matières ins[)irait comme l'angoisse d'une profanation, fit interrompre les cours qui se tenaient chez Launoi, son ancien maître. Quant à Simon, ce sont ses remarques malicieuses à l'endroit de la science des Arnauld et des JNicole et ses recherches accessoires d'histoire ecclésiastique (|ui lui ont valu le plus de puissantes inimitiés. — Sur quelque })oinl qu'ait porté la haute critique historique, a très bien dit Cournot, elle fut alors tenue en bride par des traditions canoniques dont quelques esprits audacieux ou très droits ne pouvaient tacher de se débarrasser sans sortir de la grande communion des hommes de leur temps et sans rompre en quelque sorte avec leur siècle dont ils dérangeaient, par leur hardiesse prématurée, les majestueuses ordonnances.
Les controverses pseudo-historiques dont la Perpétuité de la foi est le type le j)lus achevé se sont éteintes peu à peu après la Révocation de l'Edit de Nantes. Après Petau, Simon et Launoi, les grandes études critiques d'histoire religieuse disparaissent pareillement. « La vie intellectuelle va s'alïaiblir dans l'Église, qui est sur Je point de
traverser une période d'inertie comme on n'en vit nul autre exemple...* » ; le xvni" siècle, le plus irréligieux des quatre derniers siècles, fut aussi le plus stérile en recherches originales sur l'histoire du Christianisme.
Ln seul trait persista. Les apologistes du temps de Louis XIV avaient requis ou utilisé les services d'une foule d'hommes laborieux pour se pourvoir des textes qui leur servaient de munitions. Ces érudits pacifiques, éditeurs et collecteurs des anciens monuments de la littérature chrétienne, continuèrent à travailler et trouvèrent des successeurs lorsque la l)ataille eut cessé entre les théologiens militants. Ainsi s'explique que, malgré la décadence des études, quantité de matériaux intéressants pour l'histoire ecclésiastique aient encore été au wnr- siècle exhumés et mis en ordre. — Le même phénomène s'est produit synchroniquement, d'ailleurs, pour l'histoire civile et nationale : pas de méthodes ni de vues nouvelles; |)eu d'intelligence historique, sinon de vocations pour l'histoire; mais beaucoup d'activité matérielle, dont une grande partie a été très utilement employée.
355. — L'histoire générale de l'érudition historique en France :iu xvri'" et au xvnr siècles n'a jamais été écrite-. Qui l'entreprendrait serait probablement amené à grouper les érudits de cet àse d'après les Compagnies dont ils ont fait partie. Cet artifice d'exj>osition serait d'autant plus légitime (pie plusieurs Compagnies, religieuses ou laïques, entreprirent à cette époque des œuvres collectives qu'elles ont mis leur honneur à poursuivre pendant plusieurs générations : « Quand la science, dit Goethe, eut [)ris de grands développements, les savants se réunirent pour exécuter ensemble ce (pii était devenu impossible aux individus y>'. C'est au xvii" siècle que le })rincipe de l'association fut, pour la première fois, applicpié très largement aux travaux de l'esprit; or, « l'association, (jui ne rend pas de très grands services à l'art, ni même à l'in-