REPRODUCTION SEXUELLE DES VÉGÉTAUX
les fleurs produisant des fruits est le mode normal.
On a déjà vu dans le chapitre consacré à la description de la fleur que les organes sexuels sont essentiellement : l'étamine, organe mâle, et le pistil, organe femelle. La connaissance positive du rôle de ces deux organes n'est pas trèsancienne : elle remonte seulement aux dernières années du dix-septième siècle, bien que des pratiques, peu nombreuses il est vrai, d'agriculture, basées sur elle, remontent à la plus haute antiquité. Mais, depuis cette époque, des expériences nombreuses ont démontré la nécessité absolue de la fécondation du pistil par le pollen, produit de Tétamine, pour la formation des fruits. On a renfermé des pieds femelles d'espèces dioïques, pour les soustraire au pollen des pieds mâles de la même espèce, et toujours on les a vus rester stériles; les fleurs tombaient sans produire de fruits. Il en a été de même pour des pieds d'espèces monoïques dont on avait enlevé les fleurs mâles, pour des pieds d'espèces hermaphrodites dans les fleurs desquels on avait enlevé les étamines avant l'ouverture de l'anthère.
Voyons maintenant comment s'exécute cette fonction importante. En général, au moment où les fleurs s'épanouissent, les anthères s'entrouvrent et laissent échapper le pollen qu'elles contiennent. Dans le cas d'une fleur hermaphrodite, celui-ci
peut tomber directement sur le stigmate; mais le plus souvent, même pour les fleurs de ce type et toujours pour les fleurs unisexuées, il flotte dans Tair, est transporté par les vents, par les insectes, pour se fixer en définitive sur le stigmate, comme dans le premier cas. Cet organe est constamment humide, le grain de pollen s'y trouve dans les meilleures conditions pour développer le boyau pollinique dont il a été question précédemment. Celui-ci pénètre entre les cellules du stigmate, suit Tintérieur du style et se trouve finalement en contact avec les ovules auxquels il transmet la matière fécondante contenue dans le grain de pollen.
Ceux-ci sont dès lors fécondés ; ils deviennent le siège de phénomènes dont la description sortirait des bornes de ce Manuel, et passent finalement à Tétat de graines.
Les froids subits, les sécheresses prolongées, de grandes pluies permanentes, sont des obstacles à la fécondation. Les pluies particulièrement, en lavant constamment les fleurs, s'opposent à la transmission du pollen par Fair et à sa fixation sur les organes femelles. La fécondation, dans ce cas, devient impossible, et Ton dit que les fleurs ont coulé. On ne voit point les ovaires se nouer, c'est-à-dire qu'ils ne grossissent pas et ne se transforment pas en fruits.
Délinilioiis* — La géographie botanique a été définie dans l'introduction. C'est une branche considérable de Tétude des végétaux, dont l'intérêt, au point de vue purement scientifique, est très-grand. Dans le domaine de l'application, il importe de tenir grand compte des lois qu'elle pose. Cette nécessité existe pour l'agriculteur, qui peut cependant, dans une certaine mesure, modifier les milieux dans lesquels végètent les plantes qu'il cultive; elle s'impose, à bien plus forte raison', au forestier, dont les soins portent exclusivement sur des végétaux spontanés qui restent entièrement soumis aux conditions de sol et de climat de la localité où ils croissent.
On nomme aire la surface occupée sur le globe par une* espèce ou un groupe d'ordre plus élevé en classification, genre ou famille.
Dans son aire, une espèce habite seulement certains points : forêts, prairies, marais, etc., où
se trouvent réunies toutes les conditions nécessaires à son développement ; c'est sa station.
JJne flore est un ensemble d'espèces qui recouvrent une surface donnée. Ainsi on donne le nom de flore de France à Tensemble des végétaux qui occupent le sol de notre patrie.
La géographie botanique s'occupe des aires de famille, de genre, d'espèce et de leurs causes, des flores et des causes qui les ont produites. Nous laisserons de côté tout ce qui concerne les flores, les aires de familles et de genres, pour ne nous occuper que des aires d'espèces, qui seules ofitent un très-grand intérêt pratique.
Aires d'espèee». — L'aire d'une espèce ne s'étend jamais à la surfacje entière du globe; 18 seulement, d'après les recherches les plus récentes et les plus complètes, en occuperaient la moitié, et 117 autres le tiers. Deux faits remarquables se dégagent de l'étude de ces 135 espèces : c'est qu'elles renferment proportionnellement un nombre de végétaux d'organisation inférieure plus grand que l'ensemble des espèces pourvues d'organes floraux et de graines, et que, en outre, on ne rencontre pas une seule espice ligneuse parmi elles.
La ligne qui limite l'aire d'une espèce présente de nombreuses sinuosités; mais, dans son ensem-
ble, cette surface oflBre la forme d'une ellipse dont les rapports des axes peuvent être très-variés pour les différentes espèces. En Europe, le plus grand diamètre est généralement dans la direction de Test à Touest. Cette forme est due à ce qu'une espèce ne rencontre que sur une surface limitée les conditions assez étroites de climat qui lui permettent non-seulement de se développer, mais de se reproduire spontanément et indéfiniment.
En étudiant les causes qui limitent les espèces dans leur aire, il importe de distinguer entre les plantes des plaines et celles des montagnes. Pour les premières, nous aurons à examiner leurs limites en latitude et longitude; pour les secondes, l'influence de l'altitude sera prépondérante. Cette distinction n'est pas toujours absolue pour une espèce. Il en est qui habitant les régions montagneuses élevées, dans les pays chauds ou tempérés, descendent à des niveaux de plus en plus bas et finissent par atteindre la plaine lorsqu'elles se rapprochent des régions polaires.
Limites en latitude et longitude. — Elles sont dues essentiellement à des modifications climatériques, au premier rang desquelles il faut placer la chaleur et l'humidité contenues dans l'atmosphère. Ce seront les seules que nous examinerons. La lumière
a évidemment aussi une influence considérable ; mais elle est presque toujours, pour les plaines, en raison directe de la chaleur, et la mesure de «on action laisse encore trop à désirer pour qu'on puisse la faire intervenir utilement dans les discussions de géographie botanique. La température est la cause prépondérante de la distribution des végétaux à la surface de la terre 5 chaque espèce a une limite polaire et une limite équatoriale qui sont dues presque uniquement au décroissement de la chaleur de Téquateur au pôle. Chaque espèce exige , pour développer sa tige et ses feuilles, une certaine quantité de chaleur; pour fleurir et mûrir ses fruits, il lui en faut une autre généralement plus élevée. Cette quantité est extrêmement variable d'une espèce à une autre. Ainsi, parmi les céréales, nous voyons le blé donner encore de magnifiques moissons là où le maïs ne peut plus mûrir ses fruits. Telle température utile pour une espèce peut être fatale pour une autre ; au printemps, le défaut d'abri pour les plantes tropicales élevées dans nos serres en entraînerait infailliblement la mort, tandis que nos plantes indigènes feuillent et fleurissent.
La mesure de ces températures utiles pour les végétaux serait fort importante au point de vue théorique ou pratique. Elle a été tentée par divers physiologistes et botanistes géographes, sans que
la question ait, jusqu^à présent, reçu une solution complètement satisfaisante, bien que Ton soit arrivé à des résultats de grande valeur. Nous ne saurions entrer ici dans Tétude de ces travaux et des difficultés multiples qu^ls présentent. Qu'il nous suffise d'en signaler une, à cause de sa grande importance pratique. Elle consiste dans les exigences très-variables des espèces, quant à la répartition de la chaleur annuelle. Il en est, la vigne par exemple, qui redoutent peu des froids déjà très-rudes en hiver, mais qui exigent une chaleur élevée pendant Tété pour leur cQmplet développement, et notamment pour amener leurs fruits à maturité; d'autres, au contraire, peuvent se contenter, pour toutes leurs phases de végétation, d'une température peu élevée, mais redoutent les abaissements tant soit peu notables du thermomètre au-dessous de zéro : le figuier commun est dans ce cas; c'est ce qui explique comment on le voit réussir en pleine terre, ainsi que plusieurs autres espèces délicates, en Bretagne et en Normandie, là où le raisin mûrit très-difficilement et très -imparfaitement, et qu'inversement celui-ci mûrit parfaitement en Lorraine, tandis qu'on est obligé d'y fournir, pendant l'hiver, un abri à ces autres végétaux.
L'humidité a également une grande influence sur la répartition des espèces. C'est la cause
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principale qui fait diflférer considérablement la flore de la région littorale occidentale de la France de celle de sa partie orientale , ce qui se manifeste même pour les végétaux forestiers : les chênes tauzin et occidental, par exemple, se rencontrent exclusivement dans la région qui avoisine les côtes de TOuest.
Les limites polaires et équatoriales sont dues principalement à Faction de la température; celles en longitude sont également influencées d'une façon sérieuse par cette cause ; la chaleur moyenne subissant, comme cela a été démontré par les météorologistes, des variations notables pour des localités situées sur le même parallèle, et surtout la répartition des températures pendant Tannée y étant fort différente. Mais Thumidité habituellement joue aussi un rôle considérable pour la fixation de celles-ci.
Limites en altitude. — Lorsqu'on s'élève sur les montagnes,la température diminuegraduellement, et si elles sont fort élevées, comme les massifs centraux des Alpes, on arrive à une région où elle est assez basse pour que la neige n'y fonde jamais. Il est évident que la végétation doit être affectée par cette diminution progressive de chaleur, et c'est en effet ce que constate l'observation. A chaque degré d'altitude on voit disparaître
des espèces, en même temps que de nouvelles se montrent. La végétation forestière n'atteint pas le sommet des montagnes très- élevées ; elles sont surmontées par une région pastorale où Ton trouve seulement des végétaux herbacés ou de très-petits arbrisseaux. Dans les montagnes plus basses, il arrive fréquemment que sur les sommets la végétation forestière fait également défaut; mais cela tient uniquement à l'action du vent, lorsque de plus grandes hauteurs ne peuvent pas servir d'abri. La région des chaumes, dans les hautes Vosges, fournit un excellent exemple de ce fait.
Tous les phénomènes qui viennent d'être indiqués ressemblent à ceux que l'on observe lorsqu'on va de l'équateur au pôle. Aussi a-t-on considéré les diverses altitudes d'une montagne comme des degrés de latitude condensés sur un très-petit espace. On a même calculé qu'en moyenne, pour la France, quatre-vingt-dix mètres d'altitude correspondent à un degré de latitude. Cette vue est en grande partie exacte, et il est certain que la température exerce la principale influence sur les limites des plantes en altitude comme sur leurs limites polaires. Néanmoins il existe des différences marquées entre le climat des régions montagneuses et celui des contrées septentrionales ; elles se traduisent par une
végétation plus ou moins différente. Ainsi Tair y est souvent plus sec, dans tous les cas plus transparent, la lumière y est donc plus vive; Tair plus souvent et plus violemment agité, la quantité de chaleur reçue par le sol parfois considérable.
La limite supérieure est toujours nettement tracée ; il n'en est pas ainsi pour la limite inférieure. Les graines des plantes des régions supérieures sont plus facilement entraînées en dessous d'elle par les eaux, les vents, leur propre poids; elle peuvent d'ailleurs plus aisément se développer temporairement sous un climat plus tempéré que ne le feraient les plantes des régions inférieures sous un climat plus rude. Cependant, au point de vue forestier, cette limite inférieure est plus importante encore à connaître que la supérieure, parce que c'est celle que l'on sera le plus souvent tenté de dépasser. Malgré les difficultés qui viennent d'être signalées, il est toujours facile de l'établir par une observation attentive. En effet, en dehors de cette limite, lej3 individus d'une espèce sont disséminés ; [ils accomplissent mal toutes leurs phases de végétation ; leur longévité est diminuée ; enfin leur bois, pour les arbres, offre des modifications désavantageuses de densité, d'élasticité, de durée, qui ne trompent pas un œil exercé.
Stations* — Après avoir déterminé les aires d^espèces et les causes qui les ont déterminées, nous avons à examiner maintenant la façon dont elles se répartissent chacune dans leurs aires, suivant des conditions toutes locales, autrement dit leurs stations, et les causes qui les fixent ainsi sur un point plutôt que sur un autre. Ce Manuel étant conisacré exclusivement aux végétaux d'une seule station, les forêts^ à ceux même qui, par leur taille, la constituent , nous laisserons complètement de côté toutes les autres, les rochers,' les eaux stagnantes, courantes, la mer, les décombres, etc., etc., et, dans Tétude des causes qui font préférer aux végétaux une station à une autre, nous nous attacherons à deux seulement, parce qu'elles ont, dans la pratique, une importance qu'on ne méconnaît jamais impunément : la nature du sol et la quantité d'eau qu'il renferme.
On a vu, lorsqu'il a été question des sols, qu'ils peuvent se ramener à trois types : calcaires, siliceux et argileux ; que le dernier se distingue des deux premiers par des propriétés physiques nettement tranchées ; il est notamment très-compacte, très-hygroscopique et froid. Certaines essences recherchent les sols ainsi caractérisés, et au premier rang, les deux plus précieuses pour la France, les chênes rouvre et pédoncule ; mais d'autres, au contraire, redoutent l'exagération de
ces qualités des sols argileux, le frêne commun, par exemple. Quant aux sols siliceux et calcaires, à côté de quelques propriétés physiques communes, ils en présentent aussi qui sont différentes. En outre, au point de vue chimique, les premiers sont pauvres ou peu riches en matières solubles, tandis que les seconds renferment une quantité considérable de carbonate de chaux, substance susceptible de devenir soluble et assimilable, et qui fait presque complètement défaut aux premiers. Cette dernière propriété met en opposition les terres calcaires non-seulement avec les siliceuses, mais encore avec les argileuses, les marnes exceptées. Si Ton étudie le tapis végétal qui recouvre les sols calcaires, on voit qu'à côté d'espèces qui se retrouvent sur tous les sols, il en renferme d'autres qui ne se trouvent jamais sur les sols siliceux ou argileux ; d'autres, enfin, qui s'y rencontrent mais beaucoup plus rarement. On peut faire, pour les sols siliceux ou argileux, une observation inverse. Ces plantes caractéristiques portent le nom de calcicoles dans le premier cas, telles sont : le sainfoin, le trèfle commun, le buis, le sorbier domestique; celui de silicoles dans le second, telles sont : le genêt à balais, la bruyère commune, l'airelle myrtille, le châtaignier.
Quelle est la cause qui fait ainsi choisir par
certaines plantes un sol de composition chimique déterminée? Les unes ont-elles besoin de chaux en plus grande quantité ; les autres de silice, ou bien ces dernières redoutent-elles seulement un excès de chaux? Ne sont-ce pas, au contraire, les propriétés physiques presque indissolublement liées à la composition chimique qui règlent seules la distribution de ces espèces ? serait-ce encore la réunion de ces deux causes? Questions difficiles, vivement controversées et dont la discussion nous entraînerait trop loin. Qu'il nous suffise de dire qu'à notre avis la dernière manière de voir est la plus probable et que, dans certains cas, Taction chimique nous semble absolument prépondérante. Quoi qu'il en soit de la manière de les expliquer, les faits subsistent, et les conclusions pratiques à en tirer restent en partie les mêmes. La principale consiste à ne pas tenter l'introduction d'une espèce sur un sol autre que celui qu'elle exige ou même préfère.
En France, les grandes essences forestières ne manifestent pas d'exigences bien marquées à cet égard. Seules, une essence probablement introduite, le châtaignier, et deux méridionales, le chêne liège et le pin maritime, sont franchement silicicoles. Le pin sylvestre paraît aussi préférer les terres siliceuses. Aucune n'exige absolument les sols calcaires, sauf peut-être le pin d'AIep dans
le Midi, et des essences secondaires comme le sorbier domestique. Une race du pin laricio, le pin noir d'Autriche, introduite en France, préfère, si elle ne les exige, les terres de cette nature, y réussit admirablement, et rend tous les jours de grands services pour les reboiser ou même pour y introduire la végétation forestière, comme dans les parties toujours non boisées de la Champagne. La quantité d'eau contenue dans le sol joue un grand rôle dans la distribution des espèces en stations. Lorsqu'elle surabonde, on a les marais proprement dits où la végétation ligneuse ne joue qu'un rôle secondaire ; mais sans en arriver là les forêts présentent des degrés d'humidité du sol très-variés et préférés chacun par des espèces différentes. Ce serait une grand erreur de vouloir transporter les essences des forêts humides dans les stations sèches, et réciproquement; d'introduire, par exemple, le chêne rouvre ou le pin sylvestre dans les forêts humides ou marécageuses; de planter en chêne pédoncule ou en aune une pente siliceuse ou calcaire sèche. Ce serait encore une faute, dans une forêt de chêne pédoncule en bel état de végétation sur un sol très-humide, de changer la station par des assainissements exagérés.
Modifications dans les aires d'espèces. — Jusqu'à pré -
fient, nous n'avons indiqué comme déterminant les aires que les conditions climatériques. Mais il peut arriver aussi qu'elles résultent pour partie d'un obstacle géographique, tel qu'un bras de mer qui, en arrêtant la dissémination de l'espèce à partir de son point d'origine, l'empêche de gagner des régions dont le climat lui serait favorable. Dans ce cas, si, par une cause quelconque, telle qu'un transport conscient ou inconscient de quelques pieds ou graines par l'homme, elle arrive à franchir cette barrière, elle peut voir son aire s'étendre considérablement ; c'est ce qui est arrivé à diverses reprises, en France, pour des plantes américaines par exemple, qui aujourd'hui sont aussi abondantes à l'état sauvage que les plantes indigènes les plus vulgaires. Néanmoins, les faits sont beaucoup plus rares qu'on ne se le figure communément et la quantité d'espèces ainsi fixées est singulièrement restreinte si on la compare au nombre immense de celles qui ont été introduites dans nos jardins. C'est qu'en eflfet il est bien rare que le climat de deux contrées soit absolument identique : à vrai dire, cela ne se rencontre jamais. Ce sont cependant ces faits d'observation qui ont amené ,les hommes qui s'occupent de l'éducation des végétaux à des titres divers, à tenter ce que l'on a appelé V acclimatation et la naturalisation. Nous allons examiner ce que
ces pratiques peuvent avoir de fondé, ce qu^elles ont aussi d'inutile ou même de purement chimérique.
Aeelimatation et nataralisation. — L'acclimatation consisterait dans l'obtention graduelle, par la culture, d'individus se pliant aux conditions d'un climat diflférent de celui auquel leur espèce était soumise dans sa patrie. Appliquée à des plantes vivaces destinées à être abandonnées à ellesmêmes et à subir les influences d'un climat pendant toutes les saisons, comme le sont nos essences forestières, c'est une pure chimère ; tentée un très-grand nombre de fois pour les espèces les plus dififérentes, elle a toujours échoué. Toute plante qui n'a pu résister au moment de son introduction, succombera inévitablement dans les essais postérieurs que l'on tentera pour l'introduire. Si parfois, une ou plusieurs années exceptionnellement avantageuses à son développement font naître quelque illusion, la première saison défavorable, un hiver froid pour les espèces méridionales, un été sec et chaud pour celles du Nord ou des montagnes, suffira pour la mettre à néant.
La naturalisation est chose plus sérieuse : elle consiste dans l'introduction de plantes auxquelles leur constitution permet de vivre immédiatement sous le climat de leur nouvelle patrie. Pour
qu'elle soit complète, il faut que la plante puisse germer, atteindre tout son développement, fleurir, fructifier, et même qu'abandonnée en liberté, elle puisse se régénérer indéfiniment par la semence; entendue ainsi la naturalisation est fort rare, comme nous Tavons vu précédemment. Mais un grand nombre de plantes présentent des degrés intermédiaires; elles sont susceptibles ou de développer seulement leurs organes de végétation, ou de produire des fleurs, mais pas de fruits, ou enfin de fructifier régulièrement, mais sans pouvoir se reproduire spontanément. Même avec ces restrictions, leur introduction peut être un bienfait pour Tagriculture et riiorticulture,oii il est possible de multiplier les végétaux par boutures, marcottes, greflfes, où dans tous les cas, même lorsqu'on a recours à la graine, on peut efiicacement protéger la jeune plante contre les influences fâcheuses du climat, et surtout contre la concurrence qui lui est faite par les végétaux indigènes plus robustes. Notons toutefois, en passant, que le nombre des espèces vraiment utiles introduites dans la grande culture depuis les voyages de découvertes du XV® et du xvi® siècle, est extrêmement restreint, et qu'elles étaient déjà cultivées dans leur lieu d'origine: tel est le cas de la pomme de terre et du maïs, les deux plus importantes parmi ces additions à nos plantes agricoles.
En sylviculture, il est évident qu'il faut, pour qu'un arbre puisse être utilement introduit, qu'il se régénère indéfiniment, c'est-à-dire que la naturalisation en soit complète. Cela seul montre combien le cas doit être rare. Mais cette condition remplie ne suffit pas, il faut en outre que le bois des espèces dont on poursuit l'introduction soit supérieur, à quelque égard, à celui des espèces indigènes et qu'il ne subisse aucune modification désavantageuse pour lui dans les nouvelles conditions où on le force à végéter; or, presque tous les arbres qui sont, à la rigueur, susceptibles d'importation en France, et en général en Europe, ont des bois inférieurs à ceux que produit cette région naturelle, dont les forêts fournissent des bois de la structure la plus variée, de qualités supérieures, susceptibles de ;subvenir aux exigences de tous les grands emplois. D'ailleurs, un arbre dépaysé, même lorsqu'il se développe avec vigueur, perd souvent de sa longévité, et, dans tous les cas, subit fréquemment dans son bois des modifications profondes et désavantageuses pour l'emploi qu'on en peut faire. Tels sont les faits que nous présentent les conifères, le mélèze, le sapin, l'épicéa, par exemple, descendus des montagnes dans les plaines : ils ont une croissance vigoureuse pendant les premières années, mais elle s'arrête bien vite, et la longévité
de Tarbre est même faible ou très-faible; leur bois devient très-mou, n'a plus ni élasticité, ni durée.
Il n'est pas étonnant dès lors de constater que, malgré des essais nombreux, presque quotidiens, le nombre des espèces naturalisées dans les forêts de la France, se réduise à deux : le châtaignier, dont la non-spontanéité est seulement probable, dont l'introduction serait fort ancienne, et le robinier, importé de l'Amérique du Nord au dixseptième siècle. Encore faut-il bien dire que ces deux espèces, qui rendent de très-grands services, sont exclusivement des essences de taillis, où la main de l'homme intervient presque constamment. On pourrait ajouter le pin d'Autriche; mais c'est à peine si on peut le considérer comme une naturalisation. Son pays d'origine est très-rapproché, et l'espèce à laquelle il appartient est représentée en France par plusieurs races spontanées. D'ailleurs, s'il est très -précieux pour couvrir au moins temporairement les sols calcaires, on est loin d'être fixé sur la qualité et les dimensions des produits qu'il fournira, sa culture en grand étant encore très-récente.
Applications et régions naturelles de végétation. Tout ce qui vient d'être dit trouve son application dans les travaux de reboisement. On devra toujours, en pareil cas, examiner avec soin la végétation forestière spontanée du pays ; même lors-
qu'elle a été soumise aux plus grandes dévastations, il en reste toujours quelques lambeaux suffisants pour fournir d'utiles renseignements. Ce sont les espèces indigènes dont on aura constaté Texistence qu'il faudra avant tout employer. Mais, pour se guider dans cette étude, il est bon de diviser la France en un certain nombre de régions végétales. Ce travail oflEre d'assez grandes difficultés , à cause de la continuité que présentent tous les phénomènes naturels, et en particulier la répartition des plantes à la surface de la terre. Voici cependant une division qui semble assez naturelle. Chaque région est caractérisée par des végétaux ligneux forestiers ou objet de grandes cultures.
1° Région méditerranéenne ou de Volivier. Cette espèce y est abondamment cultivée. La végétation forestière est caractérisée par le pin d'Alep, qui n'en sort pas, par l'abondance des chênes à feuilles persistantes, yeuse, liège, kermès.
2^ Région de la plaine et des collines ou de la vigne. Elle comprend toute la France non montagneuse, en dehors de la région précédente. La vigne est cultivée sur la plus grande partie de sa surface ; elle fait défaut, cependant, au moins comme plante de grande culture, vers le nord. Mais on y rencontre partout deux essences forestières de premier ordre, les chênes rouvre et pé-
donculé, qui y forment des forêts, soit seuls, soit en mélange avec d^autres essences, dont les plus importantes sont, au nord, le charme et le hêtre. Les conifères y font presque complètement défaut à Tétat spontané; le pin maritime y occupe cependant des surfaces considérables au midi ; le pin sylvestre y est un peu représenté au nord.
3^ Région montagneuse ou du sapin. Cette essence y constitue des forêts importantes, soit seule, soit en mélange avec le hêtre, qui y est également très-abondant; le pin sylvestre y est parfois assez largement représenté. .
4P Région alpestre ou de Vépicéa. Cette essence, qui apparaît déjà à la partie supérieure de la région précédente, devient ici tout à fait dominante. Un autre conifère, le pin de montagne, qui lui est fréquemment associé ou le remplace, contribue aussi à donner à ces pays leur physionomie spéciale.
5° Région subalpine ou du mélèze. Cette essence y est très -dominante et finit par y constituer, avec le pin cembro, toute la végétation forestière importante, qui finit avec eux.
6*^ Région alpine ou des pâturages. Entre la région précédente et les neiges perpétuelles, s*étendent de grands pâturages ; la végétation ligneuse y fait complètement défaut ou n'est plus représentée que par des arbustes ou des arbrisseaux, tels
que Faune vert, plusieurs saules spéciaux pour ces hautes régions. .
Ces diverses régions présentent un tableau fidèle de la végétation de la France, Il ne faut pas cependant y chercher une rigueur qui n'est pas dans la nature des choses. Ainsi la vigne est caractéristique de la seconde région parce qu'on ne la rencontre pas dans celles qui la suivent en ordre d'altitude ; mais elle est déjà très-abondamment cultivée dans la première, à laquelle on a donné pour caractéristique Tolivier, parce qu'il n'en sort pas.
Distribution géographique en Franee des essences les pins importantes. — Maintenant que nous savons quelles sont les causes principales pour lesquelles une espèce habite une localité plutôt qu'une autre, nous allons énumérer les essences les plus importantes de France, en indiquant quelle est leur répartition à la surface du territoire.
Le chêne pédoncule est commun partout, sauf dans le sud- est. Il occupe, en général, les forêts situées dans les plaines, les grandes vallées à sol frais et même humide. Lorsque cette condition du sol est remplie, on le trouve aussi dans les régions de coteaux et même de basses montagnes où, dans le nord-est, il peut monter jusqu'à 700 à 800 mètres ; mais, dans ce cas, il est à l'état de
pieds isolés et ne fournit plus de produits importants.
Le chêne rouvre est très-commun dans toute la France, en plaine et surtout dans les pays de coteaux, même de basses montagnes, où il présente à peu près les mêmes limites que le chêne pédoncule. Il cesse d*être une essence de valeur à peu près au point où le sapin fait son apparition.
Le chêne yeuse est une essence méridionale qui cependant, dans l'ouest, remonte le long du littoral jusqu'aux environs de la Loire.
Le cMne liège se trouve sur le littoral de la Méditerranée 5 il croît sur les sols siliceux et paraît fuir les calcaires.
Le chêne occidental est très-commun sur les sables des Landes, entre la Gironde et l'Adour, où il fournit des produits analogues à ceux du chêne liège.
Le hêtre commun est très-abondant dans toutes les forêts de la France septentrionale, en plaine comme en montagne, pourvu que le sol ne soit ni trop compacte, ni trop humide. Au sud de la Loire, à mesure qu'on s'avance vers le Midi, il devient plus rare en plaine, où il finit par disparaître. Mais il se retrouve toujours dans les montagnes, où il s'élève très-haut. Sa limite supérieure varie entre 1,300 et 1,700 mètres, suivant la latitude.
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Le châtaignier a été introduit dans toute la France, dans les régions de collines et de basses montagnes à sol siliceux, car il redoute singulièrement les sols calcaires.
Le charme commun est très répandu dans le nord et Test ; il fait défaut dans le Midi et une partie de l'ouest, au moins dans les plaines. On le trouve sur tous les sols, en plaine et dans les régions de coteaux. Il s'élève très -peu dans les montagnes, pas au-dessus de 500 à 600 mètres dans les Vosges.
JJaune commun est abondant dans les forêts humides et au bord des eaux de toute la France.
Le bouleau blanc est très -abondant dans toute la France septentrionale; dans le Midi, on le trouve dans les régions montagneuses. Il recherche les sols frais et sablonneux, probablement à cause de leur peu de ténacité, et non à cause de leur composition siliceuse. Il s'élève très-haut dans les montagnes, jusqu'à 2,000 mètres pour les Alpes. Il y est habituellement représenté par sa forme pubescente, ainsi que sur les sols trèshumides ou même marécageux.
Le frêne commun habite les grandes vallées, les vallons des régions accidentées. Il recherche surtout un sol frais, peu compacte et très-fertile. Il s'élève assez haut dans les montagnes.
JJorme champêtre est un arbre de plaines, de
grandes vallées à sol frais, fertile. Ses stations sont complètement analogues à celles du chêne pédoncule, qu'il accompagne fréquemment.
Uorme de montagne habite les régions de collines et de montagnes inférieures.
Ij érable champêtre est très-commun dans les forêts de plaines et de coteaux de presque toute la France.
Les érables sycomore et plane oflFrent à peu près la même répartion ; ils habitent les régions accidentées, collines et montagnes, où ils s'élèvent à peu près à la même altitude que le hêtre.
Le sapin pectine est un arbre des régions montagneuses ; on le tro jve dans les Vosges, le Jura, les Alpes, les Pyrénées, les montagnes du Plateau central, de la Corse. Il y succède au chêne et s'élève jusqu'à une altitude variable entre 1,150 mètres environ dans les Vosges et 1,950 dans les Pyrénées. Il recherche la fraîcheur dans le sol et l'exposition.
On a fréquemment cherché à introduire le sapin, dans les forêts situées au-dessous de la limite inférieure ; dans ces nouvelles conditions, il a une croissance d'abord très-active, mais elle se ralentit bientôt; sa longévité est très-diminuée; son bois mou , peu élastique, est de peu de durée. Cette observation s'applique également aux deux espèces suivantes, dont la réussite par voie de plantation
est plus facile que celle du sapin, et qui, par suite, ont été introduites sur une large échelle à des stations inférieures.
Uépicéa commun est un arbre des régions montagneuses élevées; pour la France, il est rare dans les Vosges, où il n'existe à Tétat spontané que dans la partie la plus centrale, la plus humide et la plus élevée de la chaîne ; assez commun dans le Jura, très-abondant dans les Alpes, très-rare dans les Pyrénées, il n'existe pas dans les montagnes du Plateau central. Sa limite inférieure est notablement au-dessus de celle du sapin, il s'élève aussi au-dessus de la limite supérieure de cette essence. Il est absolument indiflférent à la nature du sol.
Le mélèze â! Europe se rencontre, en France, seulement dans la région supérieure des Alpes, du Dauphiné et de la Savoie, où il s'élève jusqu'à 2,000 mètres. Il paraît y être en grande partie fixé par l'atmosphère sèche et froide de ces hautes régions.
Le pin sylvestre recherche les sols sablonneux ; il se trouve en plaine dans l'Alsace septentrionale; dans le reste de la France, il ne se rencontre à l'état spontané que dans les régions montagneuses; il redoute toutefois les grandes altitudes, aussi est-ce dans les montagnes du Plateau central qu'il constitue les massifs les plus importants.
Le pin laricîo est très-répandu dans les montagnes de la Corse et dans les Cévennes ; il est représenté dans chacune de ces régions par une race différente; sous la forme appelée pin noir d'Autriche, il a été très-répandu, dans ces dernières années, sur les sols calcaires du nord et du centre, par voie d'introduction artificielle.
Ije pin d'Alep habite exclusivement la région méditerranéenne, où on le rencontre en plaine et sur les collines; il paraît rechercher les sols calcaires.
Le pin maritime se rencontre dans la France méridionale, surtout sur le littoral de la Méditerranée et celui de TOcéan, où il remonte, à Fétat spontané, jusque sur les côtes de Saintonge. Il habile les plaines et les montagnes inférieures; il recherche et paraît exiger les sols siliceux.