CHAPITRE III
EXÉCUTION DBS OUTRAGES.
XX. — Pour que deux pièces de bois qui se rencontrent s'arc-boutent mutuellement sans qu'aucune des deux soit sollicitée par l'autre à tourner sur son axe , il faut que les axes de ces deux pièces passent par un point commun. Il s'ensuit que les axes de deux pièces de bois assemblées l'une à l'autre doivent être dans le même plan, et que sauf de rares exceptions, leurs faces de parement sont dans des plans parallèles à celui des axes ; et conséquemment leurs faces d'assemblages sont toutes normales à ' ces mêmes plans. Ce système, quelles que soient d'ail* leurs les figures qui résultent de la combinaison des pièces, forme un pan de charpente qui prend différents noms, suivant les positions dans lesquelles il se trouve employé.
SI les assemblages étaient taillés avec une rigoureuse précision, toutes les pièces d'un pan de charpente qui serait établi verticalement fonctionneraient exactement dans le plan de leurs axes, et le système devrait demeurer dans un équilibre complet. Mais malgré tout le soin qu'on peut apporter dans l'exécution, on ne doit pas espérer une si grande perfection ; d'ailleurs, des poussées latérales, aussi bien que l'usage même de l'édifice, êxercent sur un pan de charpente des efforts qui tendent à lui faire perdre sa forme plane $ et elles le renverseraient
infailliblement, s'il n'était maintenu par d'autres pans en charpente qui le croisent, l'empêchent de plier ou de pencher dans aucun sens, et lui assurent une stabilité parfaite.
Chaque pan de bois représentant une surface plane , il sera facile de le dessiner en indiquant sur le dessin môme les longueurs réelles des pièces qui le composent.
XXI. — Lorsque l'on veut faire le projet de la composition d'une construction en charpente, le procédé le plus simple et le plus commode consiste à imaginer, d'abord, que les pièces que l'on veut employer sont des verges inflexibles sans largeur ni épaisseur. On trace dans des proportions réduites et séparément les projets partiels des divers pans de charpente, par de simples lignes qui représentent ces verges ou les axes des pièces. Parmi les figures qui résultent de la combinaison des lignes dans chaque pan, il en est qui doivent premièrement convenir aux formes que requiert la destination de la construction. D'autres figures, qui ne sont pas d'une moindre importance dans le projet, doivent assurer la stabilité de la construction par l'effet de leur invariabilité. On indique également sur ce dessin la position des pièces de bois qui doivent être communes aux divers pans qui croisent.
Les principales lignes du projet étant ainsi établies, on y ajoute celles qui représentent les pièces auxiliaires, ayant pour objet ou de multiplier le nombre des figures invariables , ou de renforcer quelques parties que la flexibilité du bois rendrait trop faibles , ou enfin de distribuer des appuis ou
de contre-bouter certains efforts ou de les transmettreà des points invariables destinés à leur résister.
Lorsqu'on a ainsi satisfait à toutes les conditions et dans tous les pans par des projets linéaires, construits et tracés avec la règle et le compas sur une échelle proportionnée à la netteté des détails que l'on doit ensuite y ajouter, on Irace, par d'autres lignes parallèles aux premières , et d'après la même échelle, les épaisseurs des différentes pièces, pour qu'elles aient la force que requièrent leurs situations et les fonctions qu'elles ont à remplir, en commençant par les plus importantes ou celles qui sont les plus élevées, et qui ont le moindre effort ou le moindre poids à supporter.
Les dessins que donne ce premier travail répondent à ceux que les architectes appellent des plans et des coupes; ils sont faits d'après les principes et les procédés de la géométrie descriptive. Ces dessins cotés avec soin dans toutes les dimensions nécessaires pour fixer exactement la position de toutes les pièces, et pour indiquer \euvéquarrissage, suffisent généralement pour guider le charpentier dans l'exécution de la charpente projetée.
XXII. — La plupart du temps, les pièces de bois qu'on doit employer dans une charpente ne sont point préparées avec une précision suffisante pour qu'on puisse, comme dans d'autres arts, rapporter sur leurs faces, avec la règle et le compas, ou par des patrons, et d'après les épures , même faites en grand, les lignes qui doivent déterminer leurs dimensions en longueur et la position des assemblages. Les pièces de bois sont d'une forme, d'un
volume et d'un poids, qui ne permettent pas de les remuer facilement, et de le» tourner dans tous les sens autant de fois que le nombre des opérations qui serait à faire le nécessiterait. D'ailleurs, en traçant chaque pièce indépendamment de celles qui doU vent y être assemblées, on introduirait, dans la position et (a forme des divers assemblages, des erreurs qu'il serait presque toujours impossible de corriger, lors de la mise en place. L'art de la oharpenterie s'est créé un procédé particulier, pour tracer avec précision les assemblages. Ce procédé est connu sous le nom de piqué des bon.
Le charpentier trace sur un plancher horizontal le dessin du pan de charpente en grandeur d'exécution ; ce dessin se nomme étalon ou étélon. L'étalon ne contient que les lignes qui sont strictement nécessaires ; ces lignes sont les axes des pièces ou la reproduction en grand du projet linéaire, dont nous avons parlé plus haut.
Pour qu'on puisse faire correspondre exactement les axes des pièces verticalement aux lignes qui les représentent sur rétalon, ce qu'on appelle mettre sur lignes, il faut que ces axes soient tracés sur les pièces. On fait cette opération à l'aide d'un cordeau.
Dans un pan de charpente dont les pièces seraient exactement équarries, les lignes de joint seraient droites et perpendiculaires au plan des axes des pièces, et à chacun de ceux des parements qui leur sont parallèles. Par conséquent, si un pan de charpente, quelle que soit d'ailleurs la position qu'il doit avoir définitivement dans un édifice, est supposé
couché horizontalement de façon que le plan de9 axes des pièces de bols qui le composent soit de niveau en tous sens, toutes les lignes de joint sont verticales , et un fil à plomb , qui peut être appliqué et qui coïncide parfaitement avec elles, est tangent en même temps aux deux faces normales, qui forment par leur rencontre ces lignes de joint.
XXIII. — C'est sur cette observation qu'est fondé le principe du piqué des bois. En conséquence pour procéder au piqué d'un pan de charpente, on établit toutes les pièces dont il doit se composer, précisément à plomb au-dessus des places qu'elles doivent occuper dans ce pan , et qu'on a marquées d'avance sur 1* sol. On fait porter ces pièces les unes sur les autres en les croisant suivant le dessin, et de la longueur nécessaire à la coupe des assemblages ; les faces normales de toutes ces pièces sont dans les mêmes plans verticaux qu'elles occuperont, lorsqu'elles seront assemblées dans le pan couché horizontalement.
On conçoit qu'il est aisé de marquer alors sur les faces normales les lignes de joint; car elles sont les traces mutuelles des prolongements des plans dans lesquels se trouvent ces faces. On pourra très-bien tracer ces lignes de joint à l'aide d'un fil à plomb qui sera en même temps tangent aux deux faces qui doivent se joindre et qui coïncidera sur chacune d'elles avec la ligne de joint qui doit y être tracée. On marquera la position par deux points piqués sur chaque face avec la pointe d'un compas.
Ce procédé, qui est en même temps le plus exact, établit dans le travail un ordre parfait qui écono-
mise beaucoup de temps. Le charpentier, procède alors à l'exécution des assemblages qui ne présente plus aucune difficulté.
XXIV. — Si le même pan de charpente doit se reproduire plusieurs fois dans le même édifice, on se servira autant de fois du même étalon, en ayant soin de mettre à part les pans déjà exécutés, après avoir distingué chacune de leurs pièces par une marque particulière, afin que dans l'opération du levage on ne les confonde pas avec les autres pièces semblables.
' Le système de marques le plus usité est celui dans lequel on se sert de lettres majuscules et de chiffres romains. Les lettres dont on ne fait pas usage en chiffres romains sont employées de préférence pour marquer d'un même signe toutes les pièces d'un même pan, afin de ne pas les confondre avec les nombres, qui servent de repères pour les assemblages, et que Ton nomme co?itre-marque$. On adopte aussi d'autres lignes pour marquer le haut, le bas, la droite, la gauche des pans, afin de reconnaître plus facilement la position que chaque pièce doit occuper.
XXV. — Gomme souvent on manque d'espace dans les chantiers, on ne se contente pas d'exécuter les mêmes pans sur le même étalon, on dessine plusieurs étalons l'un sur l'autre en ayant toutefois soin de donner au trait une couleur différente pour chaque dessin différent.
Les explications qui précèdent suffiront pour faire comprendre les procédés employés pour l'exécution des charpentes. Nous n'insisterons pas davantage
sur ce point. II nous suffira d'avoir fait comprendre le procédé ; ce n'est que dans la pratique que l'on parviendra à en apprécier tous les détails.
Dans les chapitres suivants, nous donnerons la composition de diverses charpentes auxquelles doivent s'appliquer tout ce que nous avons dit sur les assemblages et sur les procédés d'exécution.