PRINCIPES ET PRODUITS IMMÉDIATS EMPLOYÉS JOURNELLEMENT
Les principes et produits immédiats dont nous croyons devoir parler dans ce chapitre sont: le sucre, les corps gras et les composés qui en dérivent, ainsi que l'un des sels formés par l'acide tannique, c'est-à-dire l'encre. Ce sont là des matières d'un usage général et quotidien.
Sucres. — On réserve en chimie le nom de sucre à toute substance douée d'une saveur plus ou moins douce, et qui a la propriété, lorsqu'elle est mise en contact avec la levûre de bière, dans des conditions de température convenables, de subir la fermentation alcoolique, c'est-à-dire de se transformer en alcool et en acide carbonique.
Il y a trois espèces de sucres bien distinctes, à savoir :
1° Le sucre ordinaire, qui a pour type le sucre de cabine; il cristallise en gros prismes hexaèdres bien réguliers; c'est lui qui existe en proportions notables dans la tige des roseaux, du maïs, dans la séve des arbres, notamment des érables et des bouleaux: dans
les racines de betterave, de carotte, de panais, de navet ; dans les patates douces, dans le nectar des fleurs, dans les châtaignes, les melons, les citrouilles, les bananes et autres fruits des tropiques.
2° Le sucre des fruits, qui a pour type le sucre de raisin; il ne se montre jamais qu'en petits grains blanchâtres peu consistants qui se groupent en tubercules semblables à ceux des choux-fleurs; sa saveur est fraîche et il sucre deux fois et demie moins que le précédent. C'est cette espèce de sucre qui existe dans les raisins, les figues, les carouges et dans tous les fruits sucrés de nos climats qui présentent en même temps une réaction acide, dans le miel, le chiendent et dans l'urine des malades affectés de la maladie connue sous le nom de diabète. On sait depuis une vingtaine d'années qu'un assez grand nombre de substances végétales, et particulièrement l'amidon, la fibre ligneuse, la gomme, le sucre de lait, sont susceptibles de se transformer, sous plusieurs influences, en cette sorte de sucre ; c'est le glucose dont nous avons déjà parlé.
3° Enfin le sucre liquide et incristallisablc, qui existe dans tous les fruits franchement acides, notamment dans les pommes et les poires, dans le jus d'oignon, dans le miel et le nectar des fleurs associés aux sucres précédents. C'est lui qui constitue la melasse, qu'on obtient dans le traitement du sucre ordinaire, par suite d'une altération que ce dernier éprouve dans sa constitution de la part de la chaleur.
Le sucre propre à nos usages domestiques s'extrait presque exclusivement de la canne, de la betterave et de l'érable ; encore ces deux derniers végétaux ne sont-ils exploités que dans un très-petit nombre de localités, la betterave en Europe, l'érable dans l'Aîné-
rique septentrionale. C'est donc surtout la canne à sucre qui fournit la majeure partie du sucre consommé dans tous les pays ; la totalité de sa production est annuellement de 2 milliards 800 millions de kilog., sur lesquels la France prélève seulement 120 à 130 millions de kilo- ce qui porte à 3 kil. 1/2 la consommation annuelle de chaque individu.
Nous indiquerons brièvement l'extraction du sucre de la canne, qui a lieu dans les colonies intertropicales anglaises et françaises.
La canne à sucre étant près de fleurir, on en retranche le sommet, on coupe le reste de la tige très-près de terre et on en forme des bottes que Ton porte au moulin. Ce prétendu moulin (fig. 23) est une espèce de laminoir composé de trois gros
cylindres de fer, élevés verticalement sur un plan horizontal ou sur une table entourée- d'une rigole pour l'écoulement du suc. Ces cylindres sont traversés par un axe de bois terminé en pivot aux deux ex-
trémltés. Celui du milieu est mû par une force quelconque, et, au moyen d'engrenages, communique son mouvement en sens contraire aux deux autres. Un esclave présente un paquet de cannes entre deux de ces cylindres, dont le mouvement tend à les y faire entrer; elles y passent, s'écrasent et le suc en découle. Pour mieux les épuiser, un autre esclave, placé derrière le moulin, les reçoit et les présente de l'autre côté du cylindre central; elles y entrent de nouveau, sont encore écrasées et repassent du premier côté. La canne ainsi exprimée se nomme bagasse; on la fait sécher et on l'emploie comme combustible.
Le suc exprimé ou vesou, qui s'écoule par la rigole du moulin dans des réservoirs, est additionné de quelques centièmes de chaux, et chauffé jusqu'à-]- 60° environ dans une chaudière de cuivre. On enlève à mesure les écumes qui viennent à sa surface, et quand il est suffisamment clarifié on le cuit rapidement jusqu'à ce qu'il marque 25° à l'aréomètre; on le filtre alors à travers une étoffe de laine. On l'évaporé ensuite en consistance de sirop très-épais, puis on le verse dans une large bassine pour en accélérer le refroidissement, et bientôt après dans des caisses ou tonneaux percés de trous qui sont bouchés. Quelque temps après, on le remue avec une latte de bois pour favoriser la cristallisation. Le sucre, en refroidissant, se prend en une masse confuse de petits cristaux irréguliers. On débouche alors les trous, afin de faire écouler le sirop non cristallisé; on laisse sécher le sucre solide, qu'on expédie en Europe sous les noms de sucre brut, de moscouade, de cassonade.
Le sirop est.cuitde nouveau et à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'il ne donne plus de cristaux; il est alors épais et de couleur brune; on le désigne sous le nom
de mélasse, et on l'utilise principalement à la fabrication du rhum.
Terme moyen, 100 parties de canne ne donnent pas plus de 50 parties de vesou, bien qu'elles en renferment 90, et 100 parties de vesou ne fournissent pas plus de 10 à 12 parties de sucre, bien qu'elles en contiennent 20 parties. On fait donc des pertes considérables. La mélasse est la conséquence d'une mauvaise fabrication, car il suffit d'évaporer le vesou rapidement et au-dessous de 100° pour en extraire, à l'état cristallin, tout le sucre qu'il renferme.
La cassonade nous arrive sous forme de poudre sableuse et jaunâtre ; elle est encore imprégnée de mélasse, et mêlée de substances étrangères qui lui donnent un goût plus ou moins désagréable et la propriété de fermenter très-facilement. De là, la nécessité de la raffiner.
A cet effet, après l'avoir fait dissoudre dans 30 p. 100 d'eau, on projette dans la solution chaude 1/2 p. 100 de sang de bœuf et 3 à 4 p. 100 de noir animal fin; on remue bien et on porte à l'ébullilion. L'albumine du sang opère rapidement la clarification. On enlève les écumes, et on filtre le liquide au moyen de grands sacs en coton aaaa (fig. 24) attachés verticalement
par les deux bouts aux fonds supérieur et inférieur d'une grande caisse en bois doublé de métal bb. Le
Fig. 24.
liquide est versé dans l'espace libre qui environne les sacs, il passe à travers du dehors au dedans et les remplit; puis il s'écoule à mesure dans un double fond c c par l'ouverture ménagée à la partie inférieure des sacs. Un robinet d> placé au bas du double fond, conduit le liquide clair dans un réservoir. La filtration de 350 kil. de sucre brut ne demande pas 20 minutes dans cet appareil qu'on connaît sous le nom de filtre-Taylor.
Pour décolorer le sirop, on le fait passer au travers d'une couche épaisse de noir animal en grains. On se sert pour cela dufiltre-Dumont (fig. 25). C'est
une caisse en bois aa, doublée de métal, tronquée et renversée, ayant dans le bas un double fond percé de trous bb, sur lequel on place une toile humide, et par-dessus une couche épaisse de noir humecté et tassé. On recouvre cette couche d'un diaphragme métallique criblé de trous ce, sur lequel on fait arriver le sirop ; il sort du filtre, par le robinet d, limpide et décoloré; il marque environ 30° à l'aréomètre. Il s'agit alors de le cuire au point nécessaire pour qu'il cristallise.
Cette cuisson s'opère, dans les raffineries modernes, d'une manière très-prompte et très-commode, à l'aide de divers appareils qui sont construits sur ce principe que les liquides bouillent à une température d'autant plus basse qu'ils supportent une moindre pression. L'appareil de Roth produit très-économiquement le
Fig. 25.
vide dans la chaudière par la condensation continuelle
de la vapeur aqueuse émanée du sirop. Cette vapeur
Fig. 26.
a, Chaudière de cuile avec double fond, le tout en cuivre. 6, Tuyau de vapeur venant du générateur, c, Tuyau d'embranchement amenant la vapeur dans le double fond dd. c, Autre tuyau conduisant la vapeur dans le serpentin ss en cuivre, qui plonge au milieu du sirop./*, Autre tuyau amenant la vapeur dans le corps de la chaudière, et servant à faire le vide au commencement de l'opération, g, Robinet destiné a donner issue ù Pair contenu dans l'appareil, lorsqu "on fait le vide au moyen de la vapeur, et à le laisser rentrer quand on veut vider le sirop h. Tuyau servant à faire écouler l'eau de la vupeur condensée dans le double fond, i, Retour d'eau de la vapeur condensée dans le serpentin, k, Tuyau par lequel le sirop aspire se rend du réservoir r dans la chaudière de culte. /, Tuyau pour l'écoulement du sirop cuit. mm, Grand vase en tôle, servant de condenseur ou de réfrigérant. «, Tuyau de communication entre la chaudière de cuite et le condenseur, o, Tuyau par lequel l'eau froide aspirée se rend du réservoir p dans le condenseur, qq, Diaphragmes destinés à multiplier les contacts entre l'eau froide et la vapeur arrivant de la chaudière, t, Manomètre indiquant la pression qui existe dans le condenseur, v, Niveau accusant la hauteur de l'eau dans le condenseur, x, Robinet pour la vidange de Peau du condenseur.
passe de la chaudière dans un grand vase où de l'eau froide, arrivant incessamment sous forme de pluie, en opère aussitôt la liquéfaction. Le vide produit ainsi dans le réfrigérant, appelle une nouvelle quantité de vapeur de la chaudière ; la cuisson s'effectue donc dans le vide, c'est-à-dire dans les circonstances
les plus favorables pour marcher vite sans une haute température. La chaudière de concentration a un double fond dans lequel arrive de la vapeur, et celleci parcourt également un serpentin plongeant au milieu du sirop. La figure 26 donne une idée complète de l'appareil de Roth.
L'appareil de Roth opère la cuite dans 14 à 16 minutes, la température de l'ébullition ne dépassant pas 80°. Un appareil de deux mètres de diamètre peut cuire 12,000 kil. de sucre par jour.
Lorsque le sirop marque 42 ou 43°, on le fait écouler dans un rafratchissoir; et, quand il est près de se grener, on le distribue dans des cônes en terre cuite (fig. 27), renversés et percés à leur sommet
d'un trou qu'on tient bouché jusqu'à ce que la cristallisation soit achevée. Les formes sont placées dans une étuve chauffée à 25°. Le sirop étant entièrement solidifiédans les formes, on ouvre les trous de celles* ci pour faire égoutter le sirop non cristallisé; puis ensuite on procède au terrage.
Cette opération consiste à recouvrir la base du pain de sucre d'une bouillie d'argile blanche, dont l'eau, en filtrant peu à peu à travers toulela masse, dissout le sirop qui adhèreaux cristaux et l'entraîne. On remplace souvent l'argile par un sirop de sucre bien blanc
Fig. 27.
qui produit le même effet. Dans ce cas, l'opération s'appelle clairçage. En répétant 3 ou 4 fois l'emploi de l'argile ou du sirop blanc, on parvient à blanchir complètement le pain de sucre, et à obtenir ce qu'on appelle le sucre royal.
Les sirops qui se sont écoulés pendant le raffinage sont traités de nouveau, et donnent les sucres inférieurs connus sous les noms de lumps, bâtarde, vergeoise, et enfin la mélasse, qui est le résidu final qu'on livre aux distillateurs.
C'est, à peu de modifications près, le même procédé qu'on suit pour extraire le sucre de la racine de betterave ; mais celle-ci ne fournit guère plus de 6 p. 100, bien qu'elle en contienne moyennement 10 p. 100. On en produit annuellement en France 30 millions de kilog.
décide oxalique. — Parmi les nombreux usages du sucre, il en est un que nous devons mentionner spécialement ici, en raison de son importance; c'est la préparation de Y acide oxalique, qui rend tant de services dans les fabriques d'indienne pour composer ce qu'on appelle des rongeants, pour enlever les taches d'encre et de rouille, pour écurer les ustensiles en cuivre, etc. Toutes ces applications de l'acide oxalique reposent sur la propriété qu'il a de dissoudre les oxydes de fer et de cuivre en formant avec eux des sels très-solubles. Veau de cuivre des épiciers est tout simplement une dissolution de 31 gr. dé cet acide dans un litre d'eau.
Le sucre, l'amidon, le ligneux, nous pourrions dire la plupart des matières organiques, se transforment en acide oxalique, quand on les chauffe avec une quantité convenable d'acide azotique. Celui-ci, au moyen de son oxygène, enlève à ces matières leur hydrogène élémentaire, ainsi qu'une partie du car-
bone, d'où résultent de l'eau, du gaz carbonique et des vapeurs nitreuses, et les amène ainsi à ne plus contenir que du carbone et de l'oxygène, dans les rapports de 2 parties du premier pour 3 parties du second, ce qui constitue alors Yacide carboneux ou oxalique.
C'est par cette curieuse réaction qu'on se procure actuellement cet acide pour les besoins du commerce. En général, on préfère le sucre, quand on veut l'obtenir pur avec facilité. Avec 5 parties de sucre et 30 parties d'acide azotique faible, on peut produire 1 partie d'acide cristallisé. La fécule en fournit plus de la moitié de son poids. Dans tous les cas, on chauffe d'abord avec ménagement, puis on fait bouillir le mélange, et on évapore la liqueur jusqu'en consistance presque sirupeuse. Les cristaux en aiguilles, qui se déposent par le refroidissement, sontégouttés et purifiés par une nouvelle cristallisation.
Corps gras. — On donne ce nom à des substances neutres, d'une consistance variable, qui fondent à une température peu élevée, qui tachent le papier d'une manière permanente, qui sont douces au toucher, peu sapides, insolubles dans l'eau, peu solubles dans l'alcool froid et même bouillant, que les acides et les alcalis rendent, en général, solubles dans l'eau, en les convertissant en de nouveaux produits connus sous le nom de savons, qui sont enfin très-inflammables et brûlent avec une flamme peu colorée, mais accompagnée d'une fumée plus ou moins épaisse.
Suivant l'état qu'ils affectent dans les circonstances ordinaires, on donne aux corps gras, dans le langage vulgaire, des noms particuliers. Ainsi on appelle :
/fuites, ceux qui sont liquides à la température ordinaire ; Beurres, ceux qui sont mous & -4- i8°, et fusibles à -+* 36*;
Graisses, les corps gras qui proYieunent des animaux, el qui sont mous
et très-fusibles ;
Sut fa les corps gras de même origine, mais qoi sont plus solides,
et qui ne fondent qu'à H- 38°; Circ$, ceux qui sont très-durs, cassants, se ramollissent a partir
de -+- 55«, et fondent généralement à H- 64°.
Tous ces corps gras sont des mélanges d'an moins (Jeux principes distincts, l'un solide el l'autre liquide, arec des principes odorants et colorants variables. Ainsi, en laissant de côté ces derniers, qui ne sont qu'accessoires, les huiles végétales renferment un principe gras solide (margarine) et un principe liquide (oléine) ; les graisses animales contiennent le même principe liquide, mais deux principes solides (margarine et stéarine) ; le beurre de vache est constitué par un principe solide (margarine) et deux principes liquides (oléine et butyrine)', le blanc de baleine contient une huile fluide et un principe solide (cétine); la cire d abeilles offre un principe mou (péroléine) et deux principes solides (cérine et myricine), etc.
Quelle que soit leur origine, les corps gras Ont la même composition élémentaire, en ce sens qu'ils sont dépourvus d azote, et très»riches en carbone et en hydrogène, ce qui explique leur grande combustibilité.
L'extraction des graisses et des huiles est assez Mmple ; mais la manière d'y procéder varie en raison de leur consistance.
Dans les animaux, les matières grasses, enveloppées de tissu cellulaire et de membranes entremêlées de vaisseaux lymphatiques, souillées de sang, ne peuvent <Hre extraites que par une altération de ces tissus et membranes. Pour cela, on divise la masse en tranches minces, on les lave, et on les fond,soità feu nu, soit, ce qui est mieux, au bain-marie. Le suif (ou la graisse
liquéfiée) est isolé des membranes racornies et desséchées qu'on appelle cretons, et coulé dans des vases appropriés où il se fige et durcit.
Le lard des grands animaux marins est trailé de la même manière, et fournit une huile fluide, colorée, infecte, qu'on désigne sous le nom d'hui/e de poisson. Une seule baleine a fourni quelquefois jusqu'à 50,000 kil. de lard, qui donnent 40 et même jusqu'à 100 tonneaux d'huile.
Pour les huiles des végétaux, c'est en soumettant les semences oléagineuses à la presse qu'on les obtienl dans le plus grand nombre des cas. Les huiles employées comme aliment et comme médicament (huiles d'olive, d'amande, de noisette, de sésame, d'arachide, etc.), et qui sont très-fluides, sont extraites par expression à froid. Quand elles sont concrètes (beurres de cacao, de muscade, huiles de palme, de laurier), on presse les graines entre des plaques métalliques chaudes. Les huiles d'éclairage (huiles de lin, de noix, de colza, de navette, etc.) sont aussi obtenues par expression ; seulement, avant la pression, on torréfie légèrement les graines écrasées, afin de détruire et de coaguler l'albumine et le mucilage qui empêchent l'écoulement de l'huile; mais alors on a des huiles un peu altérées, pourvues d'une saveur âcre et très-sujettes à la rancidité : elles sont d'ailleurs troubles, brûlent mal, et il y a nécessité de les épurer.
Vépuration des huiles consiste à les battre fortement, pendant quelque temps, avec deux ou trois centièmes d'acide sulfurique concentré. Elles prennent un aspect verdâtre, puis noir, à mesure que le mucilage se charbonne et se précipite: on ajoute alors au mélange de la craie délayée en bouillie épaisse pour saturer l'acide ; on laisse reposer, et Ton soutire l'huile éelaircie dans des cuves dont le fond est percé de trous
garnis de mèches de coton ou de laine cardée, ce qui achève de la rendre claire et limpide. On arrive plus rapidement au même résultat en battant l'huile déjà reposée et décantée avec du tourteau pulvérisé et sec.
Une huile épurée est de bonne qualité quand elle n'est ni colorée, ni trouble, qu'en brûlant elle ne noircit ni charbonne la mèche, et qu'elle ne la couvre pas de petits champignons.
Savons. — La fabrication des savons est une industrie chimique fort importante, qui repose sur la propriété qu'ont les alcalis de communiquer aux huiles et aux graisses de nouvelles propriétés, et notamment la solubilité dans l'eau. Avec la soude, on obtient toujours des savons durs, avec la potasse des savons mous.
On fabrique le savon dur, en France, en Italie et en Espagne, avec de la soude caustique et de l'huile d'olive de qualité inférieure. En Angleterre et dans le nord de l'Europe, on le fait avec le suif ou la graisse.
Dans tous les cas, on chauffe l'huile ou la graisse avec une lessive faible de soude caustique, dans de grandes chaudières qui portent à leur fond un tuyau nommé l'épine. Bientôt la combinaison s'opère, forme une espèce d'émulsion, que l'on brasse souvent, de manière à la maintenir bien homogène. On ajoute alors de la lessive plus forte, et on continue l'ébullition; le savon vient nager à la surface du bain ; on cesse le feu ; on soutire la liqueur qui n'est plus propre à la saponification ; on la remplace par de nouvelles lessives concentrées ; on rallume le feu, et on continue l'ébullition jusqu'à ce que le savon soit parfaitement saturé. Il est dans cet état lorsque le mélange est transparent et qu'il se dissout compléte-
ment dans l'eau chaude, sans laisser d'yeux à sa surface. On remet le savon à sec : il est d'un bleu foncé tirant sur le noir, et il ne contient que 16 pour 100 d'eau. Sa couleur est due à l'interposition, dans sa masse, d'un savon à base d'alumine et d'oxyde de fer, mêlé de sulfure de fer, qui proviennent de la soude employée.
Pour convertir ce savon en savon blanc, on le délaye peu à peu avec des lessives faibles, à une douce chaleur, et on le laisse bien reposer en couvrant la chaudière. Le savon alumino-ferrugineux noirâtre, n'étant pas soluble dans le savon à cette température, s'en sépare et tombe au fond de la chaudière. On puise alors la pâte du savon, qui est devenue parfaitement blanche, et on la coule dans des moules ou mises, ou elle se prend en masse par le refroidissement ; on en forme ensuite des pains carrés de 20 à 25 kilog., qu'on nomme savon en tables.
Pour transformer le savon bleu-noir, non en savon blanc, mais en savon marbré, on ajoute à la masse bouillante assez d'eau ou de lessive faible pour que le savon ferrugineux se sépare de la pâte blanche et se réunisse en veines plus ou moins grandes, de manière à former une espèce de marbrure bleue ou rougeâtre sur un fond blanc. On coule ensuite ce savon dans des mises en le refroidissant promptement, afin que la marbrure n'ait pas le temps de se précipiter. On le divine enfin en briques de 15 à 20 kilog.
Les savons mous, qu'on prépare en grande quantité en Picardie, en Flandre et en Hollande, sont plus faciles à obtenir. On fait bouillir les huiles de colza, de navette, d'œillette, de chènevis, avec des lessives caustiques de potasse de plus en plus fortes. Lorsque le mélange est bien homogène et demi-transparent, on concentre le savon pour en séparer l'excès
d'eau ; puis, quand il est cuit, c'est-à-dire en consistance convenable, on le coule dans des tonneaux pour le livrer au commerce. — Ce savon mou est vert ou noir.
En Amérique, en Angleterre et en France, on fait entrer dans les savons communs une certaine quantité de résine, afin d'avoir des produits moins chers. On cuit, pour cela, dans une chaudière autoclave, 550 kilog. de suif, 150 kilos* d'huile de palme, 150 kilog. de résine sèche ou arcanson et 600 kilog. de lessive caustique de soude : au bout d'une heure, la saponification est complète ; on fait alors qouler le savon dans des moules.
Les savons de toilette, pour lesquels on emploie les huiles d'amandes douces et amères, de noisette, de palme, le suif de mouton, l'axonge, sont toujours préparés à froid; on les aromatise avec des essences.
Les savons ne sont pas, comme on pourrait le croire et comme on l'a cru pendant longtemps, le résultat de l'union directe et intégrale des corps gras avec les alcalis. On a parfaitement reconnu que, sous l'influence de ces derniers agents, la stéarine, la margarine et l'oléine, qui constituent essentiellement les huiles et les graisses, éprouvent dans leurs principes élémentaires un changement d'équilibre tel, qu'elles se convertissent, instantanément et sans aucun phénomène apparent, en une substance neutre, liquide, sirupeuse, de saveur douce, nommée glycérine, et en acides gras, stéarique, margarique, et oléique, identiques à ceux qui se forment dans la distillation des corps gras. Or, ce sont ces acides gras qui, en saturant l'alcali, donnent naissance au savon. Il en résulte donc que les savons ne sont autre chose que des mélanges de différents sels, tels que stéarates, margarates et oléates de potasse ou de soude.
Voici quelles sont les proportions d'eau contenues habituellement dans les savons du commerce :
Soude ou polassc Acides grug , .
Sâvon marbré.
BUne.
Mou.
ioo,o
Sous le point de vue économique, il est donc préférable d'acheter du savon marbré ou de Marseille, puisqu'il renferme moins d'eau que le savon blanc, sous le même poids. Les marchands qui vendent ce dernier avec une surcharge d'eau le conservent dans de l'eau saturée de sel marin ; en un mois il augmente de 39 p. 100.
Bougies stéariques. —Une autre application non moins intéressante des corps gras à nos besoins journaliers, c'est la fabrication des bougies que l'on désigne dans le commerce sous les noms de bougies stéariques, bougies de l'étoile, du phénix, du soleil, du phare, etc. C'est une industrie toute française, dont l'idée appartient à MM. Gay-Lussac et Chevreul, qui prirent, le 25 janvier 1825, un brevet d'invention pour l'emploi des acides .stéarique et margarique dans l'éclairage. Cette industrie s'est rapidement développée, surtout depuis 1839. La consommation annuelle de la bougie stéarique dépasse % millions de kilogrammes.
La bougie stéarique a une très-belle apparence extérieure ; elle est parfaitement lisse, aussi blanche, aussi sèche et aussi inodore que la cire. La blancheur et l'éclat de sa lumière ne le cèdent en rien aux même* effets de la bougie ordinaire. Elle brûle seulement un peu plus vite. Mais, d'un autre côté, elle est moins chère, et en réalité son emploi est beaucoup plus économique. Elle chasse peu à peu des
appartements les chandelles de suif, qui ont une odeur si forte et une lumière si rouge et si fumeuse.
Voici comment on l'obtient. Dans une cuve en bois légèrement conique A A (fig. 28), de la contenance de 2,000 litres environ, on introduit 500 kil. de suif de bœuf ou de mouton avec 1 ,000 litres d'eau ; on chauffe au moyen d'un tube circulaire placé dans le
fond de la cuve et qui lance de la vapeur par une multitude d'orifices. Quand le suif est fondu , on ajoute peu à peu 75 kil. de chaux bien délayée, et on laisse ' à la combinaison le temps de s'effectuer en ayant soin toutefois d'agiter fortement la masse. Cette agitation est produite par un arbre en fer b } portant plusieurs
bras c armés de dents ; il reçoit le mouvement d'un engrenage d communiquant avec la machine à vapeur. Au bout de 6à 8 heures, la saponification est opérée. On soutire la partie liquide qui entraîne en dissolution la glycérine, et on extrait de la cuve les stéarate, margarate et oléate de chaux, sous la forme de savon très-dur.
Après avoir concassé ce savon, on le porte dans une cuve en bois doublée en plomb, contenant 135 à 140 k il. d'acide sulfurique à 66° étendu de 20 fois son volume d'eau. On fait arriver de la vapeur dans cette cuve ; l'acide sulfurique s'empare de la chaux pour former du sulfate de chaux, et met en liberté les acides gras. Aubout de troisheures, on laisse reposer la masse ; les acides gras viennent surnager le liquide, le sulfate de chaux se précipite au fond de la cuve. On soutire les acides gras, au moyen d'un robinet placé au-dessus du dépôt, dans une cuve en bois, chauffée à la vapeur, où les dernières traces de chaux sont enlevées à l'aide d'une solution très-faible d'acide sulfurique. On opère un second lavage à l'eau pure, et l'on fait rendre les acides bien purifiés dans des moules évasés en fer-blanc de la contenance de 30 litres environ, où tout se prend en pains jaunâtres.
Ces pains, du poids de 25 kil., sont divisés mécaniquement au moyen d'un couteau; la râpure est enveloppée en couches minces dans une serge et soumise à l'action progressive d'une bonne presse hydraulique, qui en expulse l'acide oléique liquide, simplement interposé entre les cristaux des deux acides solides, stéarique et margarique; il reste dans les serges des tourteaux durs et cassants qu'on soumet de nouveau à la presse, mais en plaçant les sacs entre des plaques de fer chaudes. Il s'écoule encore une
nouvelle quantité d'acide oléique, et les aeides solides qui restent pour résidu sont d'une blancheur éclatante; ils ne forment plus que 45 p. 100 du suif employé.
On débarrasse ces acides des dernières traces de chaux on les fondant dans une cuve avec de l'eau acidulée, on les dépouille d'acide sulfurique par des lavages à l'eau, et, après les avoir laissés reposer, on ' les soutire dans des moules où ils se figent en pains parfaitement beaux et propres à la confecCion des bougies.
Pour cela, on met ces pains en fusion à la plus basse température possible dans une chaudière à double fond, chauffée à la vapeur, et plaquée en argent, afin d'éviter la coloration des acides. On y ajoute ordinairement 10 p. 100 de cire qui empêche les bougies et les stalactites qui se forment sur elles d'être trop friables. On coule ensuite le liquide dans des moules métalliques légèrement chauffés et dans chacun desquels se trouve une mèche convenablement tendue. Ces mèches sont tressées, disposition ingénieuse qui évite la nécessité de moucher continuellement; car, par suite du tressage, la mèche, au fur et à mesure que la bougie brûle, se détourne et se recourbe légèrement, de sorte que l'extrémité va se consumer dans le blanc de la flamme. On trempe aussi les mèches dans une dissolution d'acide borique, pour que la chaux que retient toujours l'acide gras soit entraînée par l'acide borique dans la flamme et ne diminue pas la capillarité des mèches.
On blanchit les bougies par l'exposition à la lumière et à la rosée, et on les polit en les frottant vivement avec une flanelle humectée d'alcool ou d'ammoniaque.
L'acide oléique, qui reste comme produit secon-
claire dans cette fabrication, sert actuellement à faire des savons communs, et à l'ensemage de la laine dans les fabriques de drap.
Encres. — Sous le nom $ encres on désigne tous les liquides colorés qui servent à former, sur le papier, le bois, les métaux, la pierre, des traces ou des caractères plus ou moins durables, et à donner ainsi un corps à la pensée. Ils varient de nature suivant l'usage qu'on en doit faire.
1° V encre à écrire ou de bureau se compose essentiellement de tannate et de gallate d'oxyde ferrique en suspension dans l'eau, à laquelle on ajoute ensuite quelques autres substances, notamment de la gomme, pour empêcher la précipitation de ces sels, donner une certaine, consistance au liquide, afin qu'il ne s'étende pas trop sur le papier, et communiquer, en outre, plus d'éclat aux caractères tracés avec lui.
Voici la formule la plus simple, et qui produit l'encre du plus beau noir.
Noix de galle concas- Gomme arabique. 500 gr.
sées 1 kilog. Cassonade brune. 50 gr.
Sulfale de fer. . . 500 gr* Eau. .... 16 litres.
On fait une forte décoction de noix de galle dans 13 à 14 litres d'eau, on passe à travers une toile; on ajoute à la liqueur claire la gomme^ la cassonade, puis la couperose, qu'on a fait dissoudre séparément dans le reste de l'eau prescrite; on agite le mélange de temps en temps et on l'abandonne au contact de l'air jusqu'à ce que l'encre ait acquis une belle teinte d'un noir bleuâtre; on laisse alors reposer, puis on tire à clair et on l'enferme dans des bouteilles que l'on bouche avec soin.
On vend, sous le nom $ encres indélébiles, des encres qui contiennent une certaine dose de charbon
en poudre très-fine; les caractères tracés avec elles résistent aux agents chimiques qui altèrent et détruisent l'encre ordinaire ; mais elles sont plus épaisses, donnent lieu à des dépôts considérables par le simple repos, ne peuvent pénétrer dans le papier, et les caractères sont facilement enlevés par le frottement ou le grattage. On obtient des liquides préférables, sous tous les rapports, en délayant de l'encre de Chine, jusqu'à la teinte voulue, soit dans de l'eau acidulée par l'acide chlorhydriquc et marquant seulement 1° 1/2, lorsqu'on doit se servir de plumes d'oie, soit dans une eau de soude à 1°, lorsqu'on doit écrire avec des plumes métalliques.
2° Vencre de Chine, employée par le lavis, est préparée en Chine au moyen de décoctions de diverses plantes, de colle de peau d'âne et de noir de lampe. Elle arrive en petits parallélipipèdes rectangles, portant en relief des figures ou des caractères dont la plupart sont dorés. Elle est d'un beau noir luisant. Pour s'en servir , on la délaye dans l'eau.
5° V encre pour écrire sur les métaux, afin d'étiqueter les objets qui restent exposés à l'humidité, se fait en mêlant parfaitement :
Verldegris . . . 1 partie. Noir de fumée. . .1/2 Sel ammoniac. . . i partie. Eau 10
4° V encre de transport, pour le service des presses à copier les lettres, est tout simplement de l'encre ordinaire dans laquelle on fait dissoudre 1/3 de sucre candi.
5° Les encres d'imprimerie et de lithographie sont des mélanges de différents corps gras et résineux, auxquels on ajoute du noir de fumée, en proportions convenables, pour donner la couleur.
6 U Veficre à marquer le linge se préparc en dissolvant 2 parties d'azotate d'argent fondu dans 7 parties d'eau distillée, à laquelle on ajoute 1 partie de gomme arabique et un peu d'encre de Chine. La portion du linge où Ton doit poser la marque est rendue un peu ferme avec du savon, on lui donne du poli avec un fer chaud, et Ton écrit ensuite dessus avec la dissolution métallique, ou bien Ton imprime les caractères au moyen d'un cachet de bois gravé en relief et trempé dans la liqueur. En exposant le linge au soleil, bientôt les caractères deviennent noirs par suite de la réduction du sel d'argent. Ils sont ineffaçables.