‹ Manuel de culture physique militaireChapitre 28 sur 32 · LA MARCHE · texte numérisé non relu

LA MARCHE

La marche doit évidemment faire partie intégrante de la culture physique du soL dat. Elle constitue une de ses capacités professionnelles les plus impérieuses ; les traînards, ceux qui ne peuvent suivre le gros des troupes et forment ces queues des armées entravant les' mouvements et fournissant une proie facile à l’ennemi en cas de retraite, affaiblissent et démoralisent les troupes restées vigoureuses et sont le cauchemar des chefs. Il faut, dans la plus large mesure possible, diminuer le nombre de ces non- valeurs, alléger ce poids mort 'encombrant.

Autrefois, le soldat français avait la réputation d’être le meilleur marcheur du monde. Nous ne croyons pas qu’il ait perdu ce privilège, mais il est important de le lui faire utiliser entièrement. On a eu le tort à un certain moment, chez nous, d’essayer d’ « apprendre à marcher » aux hommes à la prussienne, c’est-à-dire en rejetant lo buste, les épaules et la tête en arrière, tan-

dis qu’on lance vigoureusement la jambe en avant.

Cette méthode est absurde et antianatomique. Un homme qui serait chargé et voudrait marcher de cette façon risquerait de tomber en arrière : c’est une manière déséquilibrante et raide qui peut convenir aux parades allemandes, mais qui est tout simplement grotesque parce qu'illogique.

Voyez comment progressent les grands marcheurs, montagnards aux larges épaules, aux jambes sèches et musclées. Ils vont, le corps légèrement penché en avant, la jambe fléchie ; ils marchent selon la conformation naturelle de l’anatomie humaine, ainsi que marchaient nos ancêtres quand de la rapidité de leurs jambes dépendait le succès de leur chasse ou leur salut. Ils marchent en flexion et en souplesse. Et c’est ainsi qu’il faut apprendre à marcher à nos soldats. Et c’est ainsi que marchaient les soldats de la Grande Armée. (Voyez Raffet et tous ceux qui ont fixé par la peinture ou la sculpture quelques-unes des scènes de 1 invraisemblable épopée.)

L’entraînement à la marche doit êtfe sé-

vèrement gradué. Au début, on ne doit d’abord faire effectuer aux hommes que de courtes étapes, 15 kilomètres par exemple, à l’allure réglementaire, sans le sac, et allonger peu à peu l’étape jusqu’à 50 kilomètres dans la journée, toujours sans charge.

Quand toutes les recrues seront en mesure d’accomplir cette randonnée, il faudra recommencer les mêmes épreuves avec un sac à chargement réduit ; puis, enfin, une troisième fois, recommencer avec la charge réglementaire. Procéder ainsi, ce sera amener progressivement, mais sûrement, tous les hommes à pouvoir accomplir ces prouesses pédestres d’autrefois dont les soldats de l’armée d’Italie demeureront toujours le plus glorieux exemple. Mais vouloir d’un seul coup parvenir à ce point culminant de l’entrainement à la marche, c’est en méconnaître ou en ignorer complètement les principes ; c’est se ménager de cruelles déceptions ; c’est, pour un chef de corps, de lourdes responsabilités morales à encourir envers le pays qui lui a confié ses enfants ; c’est s’exposer à avoir un régiment amputé, dès les premiers jours de l’entrée en campagne, du

cinquième de son effectif pour former cette longue théorie d’éclopés gémissants qui dissolvent l’énergie des autres et font le désespoir des grands chefs.

Il ne faul plus que cela soit. Nos petits fantassins portent en eux, comme leurs prestigieux aïeux, des trésors de vigueur et d’endurance qu’il ne faut pas gaspiller par des méthodes stupides, mais qu’il faut, au contraire, développer et augmenter par un entraînement rationnel, patient, à effet certain.

Mais si nous sommes partisan d’un entraînement sévère, développateur d’énergies et conservateur de la vie de nos soldats, nous sommes aussi ennemis de cette sensiblerie déliquescente qui nous fait aujourd’hui hésiter à sortir nos régiments parce que flambe le soleil d’été ou que l’hiver est rude. Un peu plus de méthode Spartiate devrait se mêler à nos existences, surtout à la vie militaire. Nourrissez bien les hommes, assurez-lcur le repos nécessaire, c’est parfait : mais, quand on est en route, il faut marcher et quel que soit le temps qu’il fasse.

Ce ne sont ni le soleil ni la bise qui sont coupables. Les moissonneurs, dans les

champs calcinés par les ardeurs de la canicule, tombent-ils d’insolation ? Non, parce qu’ils sont entraînés à leur dur labeur et qu’ils éliminent facilement les poisons, l’acide carbonique surtout, qu’un travail pénible développe avec abondance dans des circonstances météorologiques particulièrement désavantageuses. Eh bien ! ce que peuvent des paysans âgés, un jeune homme de 20 à 22 ans doit pouvoir le faire aussi ; il suffit d’avoir su l’y préparer intelligemment. Et cela est nécessaire et bon pour l’homme, qui doit être adapté à toutes les contingences extérieures du climat, et à la patrie aussi, qui doit pouvoir compter sur ses fils quelles que soient la saison et l’heure de la journée.

Nous ne voudrions pas non plus clore ce chapitre de l’entraînement à la marche sans dire un mot des chansons militaires obscènes et bêtes dont s’adornent trop souvent ces épreuves militaires. Le temps devrait être passé où, par définition, un soldat était une simple brute mal élevée avec laquelle les gens de bonne éducation ne pouvaient se commettre.

Aujourd’hui, l’armée c’est toute la nation, et il n’est pas nécessaire que nos fils

sortant du lycée, de l’école, de l’atelier, des champs, deviennent des goujats en revêtant l’uniforme. S’ils le sont auparavant, leurs chefs, au lieu de les encourager dans cette voie, doivent les en détourner. Un chef militaire n’est pas cju’un éducateur physique ; ce doit être aussi un éducateur moral.

Et, certes, la chanson est un excellent adjuvant à l’entraînement à la marche : elle allège le sac, met de la gaîté dans le cœur et dans l’esprit, rythme le geste trop lourd qui conduit rapidement à la fatigue ; la chanson, c’est le cordial du fantassin autrement efficace que le criminel quart d’eau-de-vie ; c’est le tonique harmonieux qui fait couler plus vite les heures et abrège les kilomètres ; c’est l’oubli de la fatigue, des ennuis.

Oui, les chefs doivent encourager leurs hommes à chanter pendant les marches, leur en donner même l’exemple. Mais ne pourraient-ils puiser dans un répertoire plus moral et plus sain, moins bêtement ordurier ? La chanson française est assez riche pour suffire ti toutes les exigences et nos officiers ne seraient pas embarrassés pour y puiser des choses belles et no- 9

blés. Ce n’est pas être pudibond ni puritain que de détester la pornographie et la scatologie. Il faut poursuivre ces choses parce qu’elles sont laides et que c’est à ce titre surtout qu’elles sont malfaisantes. Tout ce qui est laid, aussi bien dans son esprit que dans sa forme, doit être exclu de l’armée.

Epurons les répertoires militaires : l'éducation du régiment ne doit pas être régressive de celle de l’école ; comme cette dernière, elle doit concourir au développement de nos fils en noblesse el en beauté.

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