DES NOMS DE PERSONNE
Intérêt de 1 étude des noms propres (noms de personne et de lieu] au point de vue de la critique diplomatique. — Des noms de personne; trois périodes dans leur histoire au moyen âge.
g 1*'. PimiiRE péRiooE : de là chute oe l'empire romain à la fin du x" siècle. — Vestiges des anciens usages romains. — Origines des noms de personne : noms romains, grecs latinisés, bibliques, celtiques et bretons — Noms germaniques : leur structure et leurs transformations. — Multiplicité apparente des noms de certains personnages ; dénominations familières. — Proportion des noms germaniques. — Rapport de la forme des noms avec la nationalité.
§ 2. Deuxième pûuode : de l'avèsemext des Gapé tiens à la fin dc xiii« siècle. — Comment s'est opérée la duplication des noms; doubles noms antérieurs au x* siècle. — Réunion de deux noms. — Noms exprimant un rapport dc filiation : lUe filiuê illiits^ llle illius. — Noms de lieu joints aux noms de personne. — Sobriquets.
§ 3. Troisième période : du règne de Philippe Auguste ad xvi* siècle. — Tendance à l'hcrédilé des noms depuis le xi* siècle. — Nom et surnom. — Le nom; il est donné au baptême. — Noms spéciaux à certaines provinces ; noms héréditaires dans certaines familles. — Le surnom ; ses origines ; il devient peu à peu héréditaire. — Transformation du nom en nom de baptême ou prénom, du surnom en nom de famille ou tiom patronymique. — Multiplicité des noms de baptême. — Latinisation des noms h l'époque de la Renaissance.
§ 4. De l'identification et de la traduction des noms de personne. — Identification des noms de personne; bibliographie. — Traduction des noms; noms romains et grecs latinisés. — Des noms germaniques et si)écialeinent des noms francs. — Noms patronymiques; noms de lieu; sobriquets. — Noms latinisés de la Renaissance.
Les noms propres forment un des éléments constitutifs dc la teneur des actes. Le plus souvent ces noms s'y présentent sous une forme latine. Il faut savoir comment les traduire en français. De plus, s'il s'agit de noms d'hommes, il faut rechercher s'ils appartiennent à des personnages que d'autres documents font connaître; s'il s'agit de noms de lieu, il faut déterminera c[uelles localités modernes ils doivent s'appliquer, ou, en d'autres termes, les identifier avec ceux des localités modernes auxquels ils coiTcspondent. Enfm, comme les noms propres ont affecté, suivant les âges et suivant les pays, des formes différentes, ils peuvent fournir de précieux éléments de critique. Pour les utiliser à ce point de vue, il faut
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savoir rcconnaiti^e si dans une charte les noms propres ont bien la physionomie de Têpoque et du lieu où le document doit avoir été rédigé.
Nous traiterons d'abord des noms de personne*.
Depuis l'époque à laquelle commence la série diplomatique, c'est-à-dire depuis la fin du v'' siècle jusqu'aux temps modernes, on voit se succéder en France trois régimes auxquels les noms de personne ont été assujettis.
1° On s'appelle d'un seul nom donné à la naissance et non hérédilaire. Ce premier régime dure jusque vers le déclin du i*' siècle dans le Midi et un peu plus longtemps dans le Nord.
î2« Depuis le temps de ravènement des Capétiens jusque vers le temps de Philippe Auguste, on a deux noms, celui qu'on a reçu à sa naissance, et un deuxième, ajouté au premier pour distinguer les personnes en cas d'homonymie.
3<> Ce régime persiste pendant la dernière partie du moyen âge, mais aloi*s le deuxième nom devient héréditaire ou patronymique. Ce régime dilTère du système moderne en ce que le nom personnel, devenu prénom ou nom de baptême, qui est resté pendant tout le moyen âge la principale désignation de la personne, a été depuis rabaissé à un rôle secondaire et que le $umom est devenu notre nom de famille.
i . — Première période : de la chute de Tempire romain
à la fin du X* siècle.
Au v^ siècle l'usage romain durait encore et il en subsistait des vestiges au conmiencement du siècle suivant.
On sait qu'à Rome, le citoyen avait trois noms : le nom de famille [nomen gentilicium), précédé d'un prénom (praenomen) et suivi d'un surnom {cognomen) : Marcus Tullius Cicero ; Publius Virgilius Maro.
L'usage s'établit peu à peu, sous l'empire, de multiplier les surnoms, d'y ajouter d'autres désignations. Puis, lorsqu'au ni« siècle les empereurs eurent admis dans la cité romaine tous les hommes libres des provinces, les noms étrangers se mêlèrent aux anciens noms romains, et les dénomi-
* G.-A. de la Roque, Traité de l'origine des noms et surnoms^ Paris, 1Ô8i, in-12, réiropr. à la suite de l'éd. de 1734 de son Traité de la noblesse, — Eug. SaWerte, Essai historique et philosophique sur les notns d*hommes^ de peuples et de lieux^ consid. principalem. dans leurs rapports avec la civilisation^ Paris, 1824, 2 vol. iii-8. — E. de la Plane, Origines et révolutions des noms de famille en Provence, au t. I (pp. 529-440) de son Hisl. de Sisteron, Di^ne, 1843, in-8. — Aug.-Fried. Pott, Die Personennamen insbesondere die Familiennamen und ihre Entstehungsarten, Leipzig, 1853-1859, in-8. —Baron de Goston, Origine, élymologie et signification des noms propres et des armoiries, Paris, 1867, in-8. — R. Mowat, Nonts propres anciens et modernes, études d'onomatologie comparée, Paris, 1869, in-8. — H. Sculford, Étude historique et philologique sur les noms de famille en France, dans Positions des thèses de V École des Chartes. Promotion 1867-1868. — Buck, Zur OrtS' und Personennamenkunde, dans Alemannia, Jalirg. XII, 1886. 7- Fr. v. LOher, Die Deutschen Personennamen in Urkunden, dans Archivalische Zeilschrift t. XII, 1887.
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nations devinrent parfois interminables. Par une réaction naturelle, la simplification la plus extrême sortit de cette complication. Dès le in<^ siècle, on voit les inscriptions mettre en vedette le nom le plus connu du personnage mentionnés le seul très probablement qu*il était d'usage de lui donner. L*habitude de ne désigner les pei^onnes que par un nom unique ou tout au plus par deux noms prévalut peu à peu, même dans les actes officiels, lorsque le christianisme et les invasions eurent contribué à faire oublier les anciennes traditions. Ces traditions, toutefois, se maintinrent longtemps dans certaines familles et en particulier dans les familles sénatoriales. C^est ainsi que Grégoire de Tours, issu d'une famille sénatoriale de la cité 'des Arverncs, se nomme Georgius Florentius Gregorius; le poète Fortunat, Venantius Honorius Clementianus Fortunatus, On voit que c'est le dernier nom, Tun des cognomina^ qui est retenu par Tusage. Les anciens gentilices romains se perdent peu à peu.
Les noms que Ton rencontre dans les documents du vi« au x« siècle sont d'origines diverses, mais, romains ou étrangers, ils se présentent très généralement à nous sous une forme latine.
Ce sont d'anciens noms romains* : Quinlus, Marcus, Sextus, Maximus, Severus;
Des noms grecs latinisés : Amelius *, Ampelius, Arcadius, Basilius, Ceraiinu8j Elaphius, Eugenius, EvodiuSy Gelasius, Georgius ^ Potamius ;
Des noms bibliques, de l'Ancien Testament : Abel, Benjamin, David, Elias, JonaSf Manasses, Moses, Salomon; ou du Nouveau : Johannes, LucaSy MatheuSj Paulus, Petms ;
Et enfin des noms barbares. Les uns sont d'origine celtique : Aredius, Genovefa, Illidius, Migetitts, Sapaudus, Tarniscus;
Parmi ceux-ci les noms bretons de l'ancienne Armorique se rencontrent en général dans les actes latins avec leur physionomie barbare : Audren, Even^ EoéU Kadou, Killoe, Nomenoe, mais on trouve aussi : Judocus, Jyhellus, Alanus,
Les noms d'origine germanique** sont au contraire toujours latinisés. Une première catégorie de ces noms est formée de racines monosyllabiques; ils ont été en général latinisés sur la déclinaison latine t*n o : Odo ou Olto, BeppOy AganOy Adano. Il faut observer toutefois que le génitif est fréquemment i et non is : Odoni, Hugoni. Quelques-uns, particuliè-
^ Vincenzo De-Vit, ToUus latinitalU onoHiatfficon (coinpléinciit du Lexique de Fun- CELL1.X1], t. là IV, PratQ, 1850-1891, in-4. Les 4 voL parus vont jusqu'au nom yotinuf^ Cet ouvrage, une fois achevé, comprendra une nomenclaluiHî dos noms latins aussi complète que possible. Voy. aussi les Tables du Corpus inscripiionum laUnarum.
** E. Fôrstemann, Alideutsches Namenbuch, t. I, Personennamen^ Nordhauscii. 1856, in-i.
1. Voyez par exemple : Corp, iuscr. lai., t. VI, 1G08. — Cf. U. Cag.vat, Manuel d'épigraphie latine,^ éd., 1890, p. 56.
2. M. d'Arbois de Jubainville [Uech. sur la propriété foncière, p. u47) voil toulofois dnns ce nom une déformation du lalin /Kmilius plutôt qu'un nom grec 'AfiéXio;, dérivé d'gL\^iXr^i < sans souci ».
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rement des noms goths, ont été latinisés sur la preilnière déclinaison en a, qu*il ne faut donc pas Considérer comme un indice constant du féminin : jEgUa, OUba, Vamba. Une seconde' catégorie, de beaucoup la plus nombreuse, est formée de la juxtaposition de deux racines; ces noms ont été généralement latinisés sur la deuxième déclinaison en us : Chiodovejm, BodegesUus, GonthacariuSf Chlotacarius, Chrothoberthus, Régna-charius, Wamacharius. Quelques-uns, sur la troisième déclinaison en es ou is : Arbogastes, Leudasles ou Leudastis.
Ces radicaux gerniauiques, prononcés d*une façon gutturale, avaient introduit dans le latin des aspirations fortes qui n'étaient pas dans le génie de cette langue et que les habitants non germains de la Gaule devaient avoir quelque peine à prononcer. Aussi les vocables latins auxquels ils avaient donné naissance n^ont pas t^rdé à s'adoucir. Dans la prononciation puis dans l'orthographe ils sont devenus peu à peu plus latins qu*à Torigine. Dès le déclin du vin*' siècle, aux aspirations dures succèdent des aspirations douces, puis ces aspirations disparaissent même complètement cl le mot se raccourcit.
Le nom Chlodoivicus, des diplômes mérovingiens, se retrouve dans les actes carolingiens sous la forme Uludowicus; ChloihachariuSy ChloiohariuSj devient Hlotarius; Chrothobertus devient Urolhbertus; Regnacharius^ Regnarius; WarnachariuSy Warnarius.
Si l'on descend deux siècles encore, la plupart de ces noms ont perdu leurs aspirations et sont devenus : LudoviciiSy Lotarius, Robertus, Reneriùs^ Garnerius,
Les noms féminins d'origine germanique se sont latinisés soit sur la premièie déclinaison en a, soit sur la troisième en is.
Ceux de la première sont, par exemple \ Alla y Ava, Berla^ Childeberlay Doda, Erchamberlay Fastrada, Ghiselay Ida, Theodrada.
Presque toujours, et jusqu'au cours duxi" siècle, ces noms affectent aux cas obliques des formes que l'on a rattachées à l'ancienne déclinaison germanique faible ^ c'est-à-dire qu'ils prennent aux cas obliques un augment caractéristique : ^l/^awé», Bertane, Childehcrtaney Dorfane^ etc. ; d'où, par analogie avec les noms de la troisième déclinaison, des formes françaises comme Bertaitij Evain, elc.
Les noms de la troisième déclinaison en is sont des noms comme : Acchildis, Baldechildisy Brunechildis, Chrothechildis, Erminelrudis, Fre^ degundis, Ingundis^ Mathechildis, Nanthechildis ; ceux de ces noms qui ont persisté se sont simplifiés plus lard de la manière suivante : BauiUdiSj Bt^unildis, Chlotildisj Mathildis, elc.
1. Voyez o'Ardois de Juo.\!m ville, Étude xur la drriinatson acs nomt propret dans la langue frauque à l'époque mérovingienne ^ dans la BibL de VÉc des Ch.^ t. XXXI (1870), p. 350. — Il faut observer que jusqu'au coui*s du xi* siècle, certains noms masculins eu us et en is ont tréquennnent, eux aussi, une déclinaison imparisyllabique : SalacuS'Safacono (Dipl. de Cbarlemagne de 812) ; Pelrus-Petrone (i*" siècle. Cartul. de Lezat, loi. 17 ¥->); Petroni (v. 1035, Cliarte d'Airaery de Thouar'-,); FlisEUdone fOÔ6. Carlul.
g 1.] NOMS D'ORIGINE GERMANIQUE. 355
On rencontre assez souvent, pendant cette première période et jusqu'au cours du xi^ siècle, certains personnages qui ont deux noms, et qui, dans les divers documents où ils sont mentionnés, sont désignés tantôt par l'un et tantôt par Fautre et plus rarement par les deux réunis.
En voici quelques exemples : le maire du palais d'Austrasie qui négocia le mariage de Brunehaut, et qui nous est connu par Grégoire de Tours et Fortunat, est appelé GodegUelus et Gogo; un évoque de Reims au vii<^ siècle, Nivardus et Nivo^. aBerta sen Bertrada » fait une donation en 721 à Tabbaye de Prùm*. Un évêquè du temps de Cliarlemagne est nommé Arnulfus et Arno^; la fille de Rollon, qui lui-même avait reçu au baptême le nom de Bobertns, se nommait Adeldidis et AdeUij noms qui furent portés aussi par la fille de Guillaume le Conquérant ; le fameux évéque de Laon, dont la trahison assura le trône à Hugues Capet, s'ap^ pelait Adalbero, mais les chroniqueurs Tout nommé plus souvent Asce-'. linus, sans doute pour le distitiguer de son métropolitain, Tarchevéque de Reims Adalbéron; le duc de Bavière Henricus (f 995) est souvent désigné sous le nom d*Hezilo.
Le compilateur du cartulaire de Saint-Père de Chartres, qui vivait à la fin du XI* siècle, ayant à rapporter deux documents relatifs à une restitution de biens par un personnage que lun des textes nommait Bosce^ linus^ et l'autre Bodulfus, explique cette double dénomination par ce fait que l'un de ces noms, Roscelin, était celui par lequel il était communément désigné; l'autre, Raoul, celui qu'il avait reçu de ses parents à son; baptême^.
Citons encore : Chuonradus et Chuono^ Cuno ; Gilo et Ghlebertus ; Gode^ fridus, Gozzo, Gozih, GozlinUs et Goscelinus ; Hemiannus et Herilo ; Landricus et Lancelinus, etc.
Ces divers noms attribués à un même personnage, n'ont pas laissé que d*embarrasser parfois les historiens et ont souvent donné lieu à des méprises. On comprend, en effet, qu'il soit assez difficile de reconnaître un personnage désigné par un nom différent de celui sous lequel il figure dans les chartes.
Mais, en réalité, ces dénominations multiples ne sont que les formes diverses d'un même nom. Elles témoignent de l'ancienneté de l'usage, — qui a persisté chez les peuples germaniques, — de désigner communément les personnes par des formes familières, abrégés ou diminutifs, de leurs noms *.
^ Fr. Stark, Die Kounamen der Germ'ànen. Vienne, 1868, in-8.
de Lezat. Ibid.); Saluster-Salustrone (v. 984. Hitt. de Languedoc^ t. V, col. 208). C'est l'eiplication de formes françaises telles que Pierron.
i . BR^uioHTet Pardessus, Viplomalay t. \Upas4im. Voyez la Table des noms de personnes.
% Ibid,, t. II, p. 528.