Troisième période : depuis le régne de Philippe Auguste
Ju8c[u'à la fin du moyen âge *.
C*est à partir du xi^ siècle que l*on peut constater dans les chartes une tendance des noms à devenir héréditaires. Des doubles dénominations la seconde est parfois porlée par plusieurs membres d'une même famille ; dans certains noms, tels que Sancius Raimundi, le second se conserve pendant plusieurs générations et le génitif de cette seconde dénomination n'est plus qu'une survivance de l'époque où elle servait à exprimer le nom du père; certains noms de fiefs se joignent habituellement et de père en fils aux noms de leurs possesseurs; enfin, les sobriquets même s'immobilisent : dès la fin du xi« siècle on en rencontre qui sont communs à plusieurs frères ou qu'un père a transmis à son fils.
Ce mouvement, à l'étude duquel on a trop souvent mêlé des préoccupations généalogiques, semble avoir commencé déjà dés la première moitié du xi« siècle dans les provinces méridionales, en Provence, en Languedoc, et vers les Pyrénées, et s'être propagé de là peu à peu vers le Nord, où l'on en rencontre les premiers symptômes seulement a l'extrême fin de ce même siècle ou dans les premières années du suivant. Sous le règne de Louis Vil, on trouve des noms héréditaires dans toute la France, mais il faut aller jusqu'au règne de Philippe Auguste pour en voir généraliser l'usage.
A partir de cette époque on a deux noms, un premier nom qui est particulier à l'individu, invariable, sauf des modifications de forme, et un autre, le surnom, généralement héréditaire. Nous allons les examiner successivement.
La première des deux dénominations portée par une personne de* meure essentiellement le nom ; c'est abusivement qu'on la désigne parfois par les tenues de prénom ou de nom de baptême ; c'est la seule qui ne variera pas durant la vie d'un individu et la seule en même temps qui soit indispensable pour le désigner. Le nombre continue à être grand dans les chartes des personnes désignées par leur seul nom suivi d'indications de fonctions ou de qualités.
Il faut reconnaître toutefois qu'alors, à la différence de ce qui s'était passé antérieurement, le nom que l'on porte est celui qui a été donné au baptême. Ce nom était assez rarement choisi dans le martyrologe, bien que la plupart des noms demeurés en usage soient des noms de saints, ou du moins des noms dérivés de noms de saints. On féminisait les noms masculins; on transformait les noms par addition de suffixes diminutifs ou encore par aphérèse, par exemple : Bastien de Sébastien, Binet de Bohinet^ Colas de Nicolas, etc. Naturellement chaque province avait ses noms pré-
P. de CourCy, On'tjine et formation des noms de famille, au I. III do son Svbi- Uaire de Bretagne, éd. de 186^2. — 6. van Hoorebeke» Ètudet sur l'origine des noms patronymiques flamands, Bruxelles, 1870, iii-8.
368 NOMS DE PERSONNE. [Liv. m, Cu. ii,
férés dont la faveur était due aux saints qui y étaient particulièrement honorés ou provenait des noms portés de préférence par les seigneurs du pays. C'est ainsi, pour ne citer que quelques exemples, qu'on peut noter comme particulièrement fréquents les noms de Baudoin et de Sohier en Flandre; Hugues et Enguerrand en PicAnDis; Thibaud et Eustache en Champagne; Ferry (Fredericus) en Lorraine; Guillaume^ Richardy Robert et Raoul en Normandie; Alain, Yves, Jbsselin en Bretagne; Maurice et René' en Anjou; Gilbert en Bourbonnais; Eudes et Bénigne en Bourgogne; Guillaume, Bertrand et Roger en Gascogne ; Raimond, Pons et Bérenger en Provence; Alfonse et Ferdinand en Espagne, etc. Une étude attentive des noms de chaque province permettrait de déterminer, souvent avec précision, à quelle époque et par suite de quelles circonstances certains noms devenus fréquents y ont été introduits et fournirait par là de précieux éléments à la critique des chartes.
Certains noms sont devenus pour ainsi dire héréditaires dans certaines familles féodales, au point qu'il est parfois difficile de distinguer les différentes personnes qui les ont portés. Le nom de Guy, par exemple, était pour ainsi dire inséparable de la seigneurie de Laval ; les vicomtes de Narbonne s'appelaient Aimery ou Amaury; les seigneurs de Lusignan, Hugues ou Geoffroi; ceux de Châtillon-sur-Marne, Gaucher; la famille de Garlande affectionnait le nom d'Anseau (Ansellus) et la maison de Montmorency celui de Bouchard,
Pendant cette période les noms hébreux de l'Ancien Testament sont, à peu d'exceptions prés, caractéristiques des juifs.
La seconde des dénominations qui servent à désigner les personnes est devenue généralement alors héréditaire. Mais elle n'a pas acquis encoi^ la régularité ni surtout la fixité que l'organisation de l'état civil donnera aux noms de famille. Elle demeure encore le surnom, le nom ajouté, (cognomen ou supranomen), c'est-à-dire une dénomination accessoire, souvent négligée dans les actes publics, surtout pour les personnes de condition inférieure, souvent remplacée par une indication d'origine ou de résidence, un titre ou une qualité, particulièrement pour les ecclésiastiques, variable aussi, à ce point qu'il est souvent difficile de reconnaître un personnage sous les diiïércnts noms qu'il a successivement portés.
Ces dénominations, qui deviennent héréditaires, sont les mêmes que celles que nous avons rencontrées à l'âge précédent et n'appellent conséquemment qu'un petit nombre d'observations. Ce sont, comme auparavant, d'anciens noms, analogues au premier, qui dans les chartes latines sont généralement au même cas que lui, mais quelquefois aussi au génitif, bien qu'ils n'indiquent plus un rapport direct de filiation. Dans les documents rédigés en français, ces noms au génitif sont traduits exactement comme les autres sans qu'il y subsiste aucun indice rappelant la relation d'ascendance : Raimond Sanche est l'équivalent de Raimundus Sancii, aussi bien que de Raimundus Sandus, D'autres langues ont con-
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serve des noms où subsiste la forme patronymique; tels par exemple que Williamson et Fitzjames; le préfixe ab a la même signification dans les noms d'origine bretonne : Abaelardus = fUim Alardi ; mais dès le xn' siècle les noms de cette espèce n'expriment plus une relation immédiate d'ascendance; on sait que le père de Pierre Abélard s'appelait Bérenger^
Les noms de lieu joints au nom de personne sont fréquemment des noms de fiefs, mais fréquemment aussi des indications d'origine qui ne sauraient rien faire préjuger par eux-mêmes quant à la condition des personnes.
Les sobriquets sont devenus aussi des noms héréditaires et constituent une catégorie très nombreuse de dénominations. On les trouve de plus en plus souvent sous leur forme vulgaire dans les actes écrits en latin. Bien qu'ils perdent naturellement, en se transmettant héréditairement, leur signification primitive, le sens en demeurait cependant si transparent que quand on parlait de plusieurs personnes ayant le môme nom, on mettait celui-ci au pluriel, en le faisant, lorsqu'il s'y prêtait, précéder de l'article. On trouve par exemple dans le cartulaire de Lisieux : Henricus et Radulfu» les Feivres; Ricardus, Colinus et G. les Potiers ; Collinus et Johannes les Mieres*^ etc. Tous les sobriquets qu'on rencontre dans les documents de cette époque ne sont pas devenus des noms de famille. Il en est beaucoup qui demeurent personnels et s'ajoutent aux autres noms; dans ce cas ils sont fréquemment annoncés par des expressions telles que cognomento dans les actes latins, dit ou qu'on dit dans les actes français : Theobaudus de Gyé, miles, cognomento La Pie^\ Perrekars de Marle^ c*on dist li Rous^. Souvent ces sobriquets, plus connus que les noms véritables, servaient seuls à désigner les personnes auxquelles on les avait donnés*. C'est ainsi que le célèbre chef de bandes, Arnaud de Cervole, était connu sous le nom de V Archiprêtre, parce qu'il percevait les revenus de l'archiprètré de Vélines en Périgord', et le connétable Robert de Tiennes sous celui de Moreau (Morellus)^ dû sans doute à son teint foncé. Ces sobriquets abondent particulièrement dans les documents ou
1. E. Re5an, Sur l'étymohgie du nom tT Abélard, dans la Revue Celtique, t. I, (187072), p. î«5.
2. Charte de 1521, citée par H. Noisy, Noms de famille normands au t. YII (1876) du BuU. de la Soc. des antig. de Normandie, p. VIII, n. 1.
3. Charte de Langres de 1232 (Fac.-sim. lithogr. de l'Ëcole des Chartes, n* 445).