Noms antérieurs à la conquôte romaine
On trouve dans la nomenclature territoriale de notre pays la trace dé chacun des peuples qui y ont fondé des établissements. Sous la formé latine des noms de la plupart des cours d'eau, des montagnes et de certaines régions, il faut, d'après M. d'Arbois de Jubainville, reconnaître les uniques vestiges des idiomes mystérieux parlés par les populations qui ont habité notre sol antérieurement à l'arrivée des nations celtiques'. Les Ibères ont laissé leurs traces empreintes dans les dénominations d'un
1. J'emprunte ici, avec la doctrine, quelques cipressions à J. Quiclicrat, ouvr. cit.^ p. t2, 13.
S. Hecherches sur l'orig. de ta propriélé^ préf., p. v.
Ui NOMS ItË LIËl'. I^Liv. ik.Ch. m,
certain nombre de localités de l'ancienne Aquitaine, du Boussillon. du Bas-La ngufxloc et pailiculièfCinenl du Pays basque, où l'on suppose que leur langue s'est perpétuée. De ces noms, les uns n'ont pas survécu à la domination romaine, et ne nous sont connus que par les textes ou. les monuments, d'autres se sont conservés jusqu'b nos jours. Les plus recoonaîssables jusqu'ici sont ceux dans lesquels se rencontre le radical ili ou iri. spécialement étudié par H. Luchaîre*.
On attribue, non sans vraisemblance, aui Ligures le sufRie -ataa et ses variantes -oscut, -ittcui, qui, ajoutés à des radicaux romains ou celtiques,ont servi à former un assez grand nombre de noms de lieu de la vallée du I)h6ne et de la région du Jura et des Alpes'. Cette terminaison a fléchi diversement en français selon les pays : Gi-oliaica, Gréasque (Bouches-du-ltliAne) 1 Curtoicus, Curiusque (Bouches-du-IihAne) ; P/arùxciu, Flavyosc (Var); Manotuca, Hanosque (Basse s- Alpes) ; VenoMCiu, Veaosc (Isère); Yindauica, Venasque (Vaucluse); Menltaca, Mantochc (Haute- SaAne) ; Blanmcut, Blanot (Saâne-et-Loire) ; Branoscut, Branoux (Gard) : Camboiciu, Cliambost (Itliéne); Hagnotcut, Ùnnoz (Jura); Siguroicui. Syroi (Jura). Le nom de Tarascon, dont la forme la plus ancienne est Taraico, parait devoir être rattaché à cette catégorie.
Quelques localités du littoral méditerranéen, Caatel-Boussillon (Rucino), Narbonne (Narba, Narbo), et peut-être Getle, Haguelonne, Cassis, conservent seules dans leurs noms le souvenir des comptoirs phéniciens*. Quant aux Grecs, sans parler de Marseille, les noms des villes d'Agde, d'Antibes, de Monaco, de Nice, sont restés dans la nomenclature territoriale comme des témoins de leur colonisation.
Les noms gaulois sont naturellement en beaucoup plus grand nombre**; ils comptent aujourd'hui parmi les vestiges les plus précieux delà langue de nos ancêtres. Les uns datent de l'époque de l'indépendante, les autres, beaucoup plus nombreux, sont postérieurs i la conquête; ou plutdt, car il est difficile d'assigner à tous une date certaine, les uns sont d'origine exclusivement gauloise, les autres contiennent des éléments latins.
Ceux de ta première calégorie, lorsqu'on les rencontre dans les textes du moyen âge, sont non seulement latinisés, mais aussi, la plupart du temps, fort éloignés de leur forme primitive. Ces noms sont épars sur le territoire entier de l'ancienne Gaule : ce sont ceux des villes qui exi^
* A. Lucbaire, Remarqua tur let nom» de lieux du Payi batjue [Compte rendu dti Irat. du Congre» icient. de France. XXXIX' session. 1874). — Du mal battue w tf de ton emploi dan» la compoiilion de» nom» de lieux de l'Eipagne et de V Aquitaine antiqm» {Bulletin de ta Soe. de» teitnee», lettre» et art» de Pau, 1875).
** AU. Holdor, Âlt-cellUeher Spraehsehali, Leîpiig. 189I. \a-% \en cours de [lublicalioii). On trouvera dans ce vaslc i-épcrtoire tous les nome syaiit un élément celtique.
I. D'Antois DE JcBAl^viLLE, {techerchei tur [origine de la propriété, p. 5{'Cet suiv. 3. Toy. A. DtsiARDiNs. Géographie delà Gaule romaine, l. II. p. tîSetauiv.
gg2, 3.] NOMS GAULOIS ET GALLO-HOMAINS. 383
taient avant Tarrivèe des Romains et en grand nombre aussi des noms de localités rurales. En voici quelques exemples :
Brivodurum, Briare. Cabillonum, Chalon.
Epomanduodurum, Mandeure (Doubs).
Genava, Genève.
Lugdunum, Lyon.
NemetodurunUf Nan terre.
Noviodununtf Noyon.
VcrnemetaSf Vernantes.
Yirdunumy Verdun.
Viromanduif Yermand.
Jusqu'à présent, l'étude de ces noms a été entreprise en vue d'y retrouver les radicaux celtiques et d'en déterminer le sens, plutôt que pour suivre leurs transformations au moyen âge. Us ont subi, du reste, les lois générales de la dérivation latine et sont devenus français en suivant les lois de la phonétique locale ^ Ainsi Mediolanum où Mediolanium est devenu non seulement Milan, mais aussi Malain (Gôte-d'Or), Heillan (Gers, Landes, Lot-et-Garonne), Meillant (Cher), Miolan (Savoie), Moëlain (Haute- Marne), Molliens (Somme), etc.'*'; Lugdunum a donné, outre Lyon, Laon, Leyde, Loudun, Laudun et Lauzun. On retrouvera au paragraphe suivant, en étudiant les noms gallo-romains, la plupart des désinences celtiques.
Ce n'est que depuis l'époque de la conquête romaine que la liste des noms de lieu de la Gaule devient véritablement immense et qu'il est important de les classer pour rechercher conmient ils se sont transformés au moyen âge.
Ces noms comprennent une quantité considérable de dérivés ou de composés de noms personnels, indiquant les rapports de l'homme avec le sol; beaucoup d'autres sont empruntés à la topographie ainsi qu'à des noms de plantes ou d'animaux.
Les noms de lieu gallo-romains se sont formés de plusieurs manières : les uns sont simplement des mots de la langue commune devenus noms de lieu, par exemple : Confluentes, Conflans ; Puleoli, Puteaux et Puiseaux ; Balnedum, Bagnol et Bagneux; Mansiones. Maisons; Yicusy Vie; Strala, Lestrade et Lestrée; Curlicellas, Courcelles, etc.; d'autres sont composés d'un radical latin ou celtique (nom commun ou nom de personne) et
^ A. Longnon, Mediolanium, dans Revtte cellique, t. VUI, 1887, p. 374.
i. Notons cependant que les idiomes celtiques paraissent avoir eu des règles d'accentuation diflférentes de celles du latin et que les mots d'origine celtique, une fois latinisés, semblent avoir parfois oscillé entre l'ancienne accentuation celtique et Taccentuation latine. Par suite on trouve dans les noms de lieu d'origine celtique des dérivations en contradiction avec la phonétique des langues romanes. C'est ainsi que Nemosum a pu donner Nimes. Le suffixe gaulois aie {Condale, Drivale) devait élrè alone (Condes, Brioude), mais l'influence de l'accentuation latine l'a parfois rendu tonique (Condé). D'autre part, Arles, d'Arelate, ne peut guère s'expliquer que par une forme secondaire : Arelas.
1)84 NOMS DE LIEU. [Liv. m, Ch. iii,
d*une terminaison qui est un mot de la langue gauloise. Les principales de ces terminaisons sont : dunum, durum ou dorum (forteresse), magtu (champ), hriga (château). D*autres noms sont dérivés d*un radical latin auquel s*est ajouté un suffixe qui peut être lui-même d*origine latine ou celtique.
l*' De$ nonu composés. — A. Radical ounum. — Dans les noms composés, celtiques ou gallo-romains, terminés par le mot dûnum, la désinence 'Um est naturellement tombée et la voyelle accentuée u tantôt s*est conservée et tantôt est devenue, suivant les lieux, o, a, t et même eix : Ctutellodunum, Châteaudun (Eure-et-Loir) et Chateldon (Allier); Mulcedo^ num (pour Mulcedunum), Hussidan (Dordogne); Aredunum^ Ardin (Deux- Sèvres) ; Burgoâununiy Bourdcix (Dordogne) ; souvent aussi le d s*est syncopé: AuguUodunum^ kvAxxn (Saône-et-Loire) et Au thon (Eure-et-Loir); Cantodunum, Chanteix (Gorrèze).
B. RaxHcal durdm. — Dans le mot dûrutn ou dérum, le d s*est ordinairement syncopé et la voyelle accentuée est devenue le plus souvent è ou eu, d*autrefois aussi oi, a ou o : Autissiodorum, Auxerre; Nemetodurum^ Nanterre; Icioduj^m, Issoire (Puy-de-Dôme); Iseure (Indre-et-Loire) et Izeure (Allier); Brivodurum, Briare; Yalciodorum, Vaulsort (prov. de Namur, Belgique).
G. Radical magds; désinence*, -oxaus, -omus. — Les noms terminés par le mot magus étaient accentués chez nous sur la voyelle (le plus généralement un o) qui précédait cette terminaison. Il en est résulté que de très bonne heure cette terminaison s*est réduite à -maus, -mus, formant ainsi des noms dont les terminaisons en ^maus, -omus, -orna, -omt/m, font supposer des thèmes primitifs en -magus. Us ont donné en français des noms terminés par on, en, an, Rolomagus, Bouen, se rencontre déjà à Tépoque mérovingienne sous les formes Rotomus et Rodomus; de même ArgenUhmaffus, Argentan ; Noviomagus, Noyon, que Ton trouve aussi sous les formes Argentomaus, Noviomta; Claudiomagu$, Glion (Indre). Pour beaucoup d*autres localités dont les anciens noms latins étaient moins connus» on ne trouve dans les textes que ces formes secondaires; elles apparaissent dès répoque mérovingienne : Cadomus, Gaen; Carentomui, Gharenton et Carentan.
Dans les pays de langue germanique, la prononciation accentuait au contraire sur la pénultième les noms ainsi composés; leur forme primitive a dès lors persisté et donné des noms terminés en agen ou egén; Marcomagu$, Noviomagus, Rigomagm, Harmagen (Pr. Bhénane), Nijmegen (Nimègue, Hollande), Binmagen (Pr. Bhénane). Parfois aussi il y a eu chute de la désinence non accentuée : Brocomagus, Brumath (Bas-Bhin).
D. Radical oialun, oilun, ogilum, oiolum. — Parmi les noms de lieu de la même époque il en est un certain nombre dont la désinence, notée
de bien des façons diiTérentes, telles que -oicdum, -oilum, -ogilum, -oiolutn, 'Ogiolunif •ogelum, et plus tard, •oilium, -^lium^ a été généralement considérée comme un radical celtique, bien que les celtistes ne Teussent pas rencontré ailleurs et n'eussent pas réussi à en déterminer le sens. H. d'Arbois de Jubain ville a été amené à conjecturer qu'il y fallait probablement voir des formes familières de noms composes dont le second terme aurait été, dans une forme primitive, le mot gaulois magus^.
Dans un nom gallo-romain tel quArgeniomagus, le second terme aurait pu être remplacé par la désinence diminutive -iolus et ce phénomène aurait donné des noms tels que : Argento-iolunif Argentogilum, Argento^ lium; ce sont les diverses formes latines du nom de lieu Âi^enteuil.
Comparez Cassinomagus^ Ghassenon (Gharente) et Casanogilo, Coisenolium, Ghasseneuil (Vienne).
Les philologues toutefois ne semblent pas disposés à admettre sur ce point les conclusions du savant celtis te; ils font remarquer avec raison que la notation la plus ancienne, signalée par H. d'Arbois lui-même, est -oialum, et que les formes -oilum, -ogiltimy -oiolum, paraissent postérieures'. Quoi qu'il en soit, ces désinences latines ont généralement donné en français moderne evil et dialectalement eil : AUogilum, Auteuil; BrocogiluSy Bivilum, Brolium, Breuil et Bruel; Bonogilum, Bonoilum, Bonneuil etBonneil; Cristogilumy Crutoilunij Cristolium, Grôteil; Corboilum, Corbolium, Gorbeil.
Il y a eu parfois disparition ou vocalisation de / et quelquefois disparition de l'i, d'où ont résulté les terminaisons eau et ou : Blanoilus, Bléneau; Braiolum, Brou; AUogilum, Authiou.
Dans le Midi, Cantoiolum a donné Ghanteuges (Haute-Loire) et Maroialum, qui dans le Nord est devenu Mareuil et Mareil, est devenu Haruejols (Gard) et Marvejols (Lozère).
2*> Noms dérivés, — A. Dérivés de gentilices ou de cognomina romains et du suffixe romain -ands ou du suffixe celtique -accs. — La classe la plus nombreuse des noms dérivés d'un radical latin par l'addition d'un suffixe a été formée, ainsi que l'a établi M* d'Arbois', d'un gentilice romain terminé en û/s, par l'addition du suffixe romain -anus, et, beaucoup plus fréquemment en Gaule du sufOxe celtique -âcus : Marcelli-âmis et Marcelli'âcus, Licini-ânus et Licini-àcus. Ils ont pour origine des fundi auxquels auraient été donnés les noms de leurs propriétaires primitifs, et représenteraient la première appropriation individuelle du sol de la Gaule. Les noms cités plus haut auraient donc indiqué respectivement à l'origine le fundus de Marceilius^ le fundus de Licinius. Les noms terminés ainsi