Brbsslau, llandbuch^ 1. 1, p
4*2 1-ANGlE DES (lOCVMEMS IHri.OMATIQLf:S. [l,iv.jii,Cii.v
cela doit évidemment s'entendre d'une manière très rclalÎTC. On doîl d'abord mettre toqjours à part, comme il a été dit déjà, les actes copiés sur d'anciens fornitilaires ou calquùs sur d'autres actes aulêrieurs. Il faut de plus tenir compte de l'ignoi'ance éventuelle des scribes, susceptibles, tout comme les écoliers d'iiujourd'huî, de commettre barbarismes et soli'cismes, lorsqu'ils savaient mal le latin. Mais surtout, il ne faudrait pas se figurer que la renaissance carolingienne ait eu pour conséquence de lîxer le latin, de le ramener i la langue de Cicéron ou des Pères et d'en faire une langue morte comme celle des humanistes du xvi' siècle. Le latin du moyen dge demeura toujours au contraire, en un certain sens, une langue vivante. Il ne subit plus, depuis l'époque carolingienne, l'inllueuce du parler ni surtout de la prononciation vulgaii-es. parce que la langue parlée n'étant plus assez voisine du latin pour pouvoir se confondre avec lui, n'eut plus la même action sur les formes et particulièrement sur les désinences. Le latin des chartes ne présente plus dès lors en général les phénomènes de dégénérescence grammaticale, les confusions de flexion et les fautes grossières caractéristiques de la langue mérovingienne. Mais les langues vulgaires continuèrent bien entendu à agir sur le vocabulaire et sur la syntaie à ce point qu'il est presque toujours possible de discerner la nationalité des scribes d'après les particularités de leur latin.
Les langues romanes et les langues germaniques, celles-ci quelquefois par l'intermédiaire des premières, ont fourni au latin tlu moyen âge une profusion de mots nouveaux, et d'autre part un grand nombre de mots latins ont pris des acceptions nouvelles. Étrangers ou latins d'origine, ces mots son souvent devenus le point de départ de séiies d'autres mots assez correctement formés par dérivation, à l'aide des désinences et des préfixes latins. Il suffira de citer comme exemples, parmi les mots d'origine germanique : feotlum ou feuilum, et ses dérivés : feodalus, feuilatarii, infeodare, infeoilatio, etc.; bannut, et ses dérivés : keribannut, banmir, forbannire, bannitio, etc. ; parmi les vieux mots latins dont la signidcition s'est modifiée, beneficium et ses dérivés : benefidare, beneftcialii bene/kiarius', etc. Ainsi s'est formé le vaste vocububire qui a fourni au latin du moyen âge le moyen d'exprimer, sans longues périphrases, des notions nouvelles inconnues â l'antiquité, et s'est développée particulièrement la langue des institutions et du droit. C'est ce vocabulaire nouveau qui constitue proprement ce que l'on a nommé le bas-lalin*.
* Du Cange, Glotsarium mediae et infimae latiailalis. (Voy. plus Iiaul, p. M.) C'csl naturellement A ce Invail considérable qu'il faut toujours recourir pour le ^oc*bulaire du bos-latiii, luats il ne faut pas perdre de vue que, coinmc l'a fort juslemeut dil M. P. HETiiit [llnue ceiligue. 1870, I, p. 3t5). il est le diclionnaire des choses pl'ildl que des mois. Les cléments de l'élude pliilologique du bas-latin se trouvent dans l'ouvrage suivant : Ch. Tliarot, Noticrt et rilraili de diven miir lalint pour tenir à ihiiloire dt> doftritiet grammaticale» au moyen âge. dans 1rs îiolitet et exlrailt da manuicrilt, I. Xïll, 2* part. (1888). 1. Voï- d'aulres mois foi mes de la mâme manière, plus liaut, p. 133 et 43f.
. g 2J L.\ BASSE LATINITÉ. 443
Quant à la synlaxe, il suffira de noter Temploi toujours plus fréquent des conjonctions, ut, quod, qualenu*, quaiiter, quid, quoniam, pour remplacer les propositions infinitives (jubemus ut est devenu une locution courante); la substitution non moins fréquente des prépositions aux flexions casuelles pour exprimer les relations entre les termes de la phrase : donare ad aliquem, per praeceptum praecipere; le goût et l'usage du gérondif, praecipiendo jubemus; Temploi courant de suus, se, même lorsque ces pronoms ne se rapportent pas au sujet de la proposition.
11 faut signaler encore quelques particularités de la graphie. Les diphtongues ae et oe, qui s^étaient conservées à l'époque mérovingienne et que les soribcs employaient souvent môme, comme on Ta vu, hors de propos, ont généralement persisté à l'époque carolingienne. Mais, dés le x« siècle, on leur substitue fréquemment un e cédille, ç. Cette cédille avait été originairement, suivant les cas, un a ou un o cursifs souscrits. Ue alterne avec les ae ou œ pendant la première moitié du xi® siècle; mais pendant la seconde moitié de ce siècle et pendant le xn^, Tusage des diphongucs ae et oe tombe en désuétude et elles finissent par être toujours représenlées par ç, qui tend à son tour à être remplacé par l'e simple, qui prédomine à la tin du xn'^ siècle et dont l'emploi exclut absolument celui des diphtongues jusqu'à la tin du moyen âge. Quelques mots se rencontrent souvent orthographiés autrement qu'û l'époque ancienne; ' on citera la persistance de l'asslhilation, ci pour ti; et aussi nihil, quidquidy quoliesy quum, sed, fréquemment écrits nichil, quicquid, quotiens, cum, set ; on n'a pas encore déterminé, croyons-nous, si cette graphie a été particulière à certaines époques et à certains pays^
Parmi les nombreux mots acquis au moyen âge par la langue latine, le plus grand nombre a été d'un emploi général et s'est répandu dans tous les pays où le latin a été en usage, mais il en est d'autres qui sont restés particuliers à un pays, voire à une région ou même à une école de scribes. Et il en a été ainsi non seulement de termes nouveaux, mais aussi de mots anciens relativement rares, et surtout d'expressions, de tournures, de locutions qui constituent parfois de véritables idiotismcs. Ces particularités de vocabulaire et de langue sont susceptibles, si on les étudie avec soin, de donner des renseignements utiles sur l'origine des scribes des documents, et de devenir par là des éléments de critique. Il est aisé de concevoir en effet qu'on n'écrivait pas le même latin en France et en Italie et qu'en France même le latin de l'Aquitaine, par exemple, dut présenter des particularités suffisantes pour être distingué du latin de l'Ile-de-France. Stubbs a remarqué, après Madox, combien le latin importé en Angleterre par les Normands diffère de celui qu'on y écrivait avant la conquête*.
1. Sur ces parlicularités de l'orthog^raphe du moyeu âge et quelques autres, voy. Ch. Tbcrot, ouvr. cit.^ p. 159 et passim.
2. Stdbbs, Constitulional history of England, t. I (1878), p. 42. Cf. Madox, History,.. ofthe Exchequer, éd. de 1711, p. 127, qui énumére un grand nombre de termes latins apportés par les Normands.
444 LANGUE DES DOCUMENTS DIPLOMATIQUES. [Lit.iii.Ch.v
Il y a plus : ce n'est pas seulement de In provensncâ des documents au de la nationalité des scribes qu'on a voulu demander le secret à la langue desnctes, mais dansces œuvres, d'apparence si impersonnelles, on a essayé de retrouver la trace de l'individualité de leurs auteurs. Dès le i' siècle et à tout le moins dans certaines chancelleries, les rèdiicleurs des actes ont été assez émancipés des formules, ils ont mis dans leur œuvre des traits assez personnels pour que la comparaison du style des actes émanés d'une même chancellerie pendant une période détenninèe permette de constituer des groupes de documents qu'il n'est pas téméraire d'attribuer chacun b un même rédacteur. Celte recherche, inaugurée par H. de Sickel et appliquée avec succès par lui à la critique des diplômes des empereurs de In maison de Saxe, est devenue depuis lors en Allemagne, où l'on en a parfois poussé l'application jusqu'à l'abus, un procédé d'investigation caractéristique de la nouvelle école diplomatique*.
Cette comparaison du style des diplômes doit, pour aboutir, porter eiclusivemenl sur les passages susceptibles de trahir la personnalité de leur auteur. Elle est fondiïc sur ce fait d'observation que, dans les documents diplomatiques, le nombre des idées à «primer étant assez limité, il devait arriver forcément à celui qui avait à expédier cliaque jour plusieurs diplômes et à y exprimer les mêmes idées, d'affectionner, en dehors des formules communes à tous les actes, certains mots, certaines locutions, certaines tournures qui devenaient en quelque sorte sa marque personnelle. On conçoit facilement combien les recherches de ce genre, portant sur les plus délicates particularités de style, exigent A la fois de finesse et de prudence pour n'être pas décevantes; on comprend aussi qu'elles ne sont possibles que dans des circonstances particulières et que ce serait une illusion d'en poursuivre l'application indiiïéremment à toutes les époques et dans toutes les cliancelteries'.
On sait comment, à la suite de la brillante renaissance provoquée par Charlemagne, les guerres, les invasions, te démembrement de l'empire et la dissolution de la société amenèrent une décadence profonde et une nouvelle période d'ignorance. Quelques écoles monastiques, où se recrutaient les scribes des chancelleries importantes et notamment ceux des chancelleries des souverains, surent conserver, il est vrai, une certaine culture littéraire et préserver à peu près de la corruption, sinon les règles du goût, du moins celles de la grammaire. Hais à cAté de documents rédigés au nom des monarques, des grands seigneurs ou des dignitaires ecclésiastiques, et écrits dans une langue encore suffisamment correcte.
• Tb. VOD Sickel, Pmgramm and Imtructioa der Biplomala Ablheiluag. Vov. plus haut, p. 74.
1. On peut lii>uver dans Brissui. Handbuch.. t. I, pp. 585-588, un Irirs Iwn exposé des règles générales de ce procédé de la romparaison de sljle [StylvrrgUirkang] appliqué aux diplilnies. avec dei exemples A l'appui el l'itidîcalion bibliographique des principales applîcalions /jui en ont été faites ou lenlées jusqu'ici.
g 2] LE LATIN DES X« ET XI» SIÈCLES. 445
on reocontre, depuis la fin du ix» siècle et spécialement dans le midi de la France, des actes privés d'une barbarie vérifablement prodigieuse. Leur incorrection, non seulement ne le cède en rien à celle des actes mérovingiens, mais s'aggrave encore de ce fait que les scribes, qui savaient à peine quelques mots de latin, parlaient une langue qui en était beaucoup plus éloignée que la langue vulgaire de Tépoque mérovingienne : aussi copiaient-ils souvent, sans les comprendre et en les altérant toujours davantage, des phrases de formulaires ou d'actes antérieurs qu'ils ne savaient même pas enchaîner les unes aux autres.
On ne peut guère donner quelque idée des actes de cette espèce qu'en en plaçant des exemples sous les yeux du lecteur. J'ai choisi les deux suivants parce qu'ils sont fort courts et représentent des types d'actes fort courants au x« et au xi« siècle. Le premier est une vente de biens situés en Viennois, dans le département actuel de l'Isère; elle est datée du mois de mars et de la huitième année de règne du roi Conrad le Pacifique, c'est-à-dire de 945*.
^ domino frab-ibus Âinone et uxor sua Rihelf emtorcs; igitur ego Gode et user mea Alioldis vinditores vin *| dimus vobis silva qui est in page Viancnse, in villa que dicitiir Bracost, qui terminad de une latus^j et une fronle vias publicas, de alio latus et alio Ironte bosco Radberno vicecomis et Ainone et ^| Jarlanno; infra as fines et termînaciones, una cum arboribt» et omne suprapositum vel '| exivis, totum et subintegrum, quiquit mea porcio est et mihi legebus venit, usqiie inesquesilum ^| ye\ ad inquerendum vobis vindimiM, et accepiniKi de vos pr^cio sicut int^' nos placuit solidos. Y. et ^| in ipso precio vobis vindiniiM adque trasfundimtct ad abendi, vindendi, p^rdonaudi, quiquit fa ^| cere volueritis vos vel eredes yestri. Et si qui s nos, aut ullus omo, aut ullus ex eredibuj ^| no^/ris, aut ulla aliqua p^rsona, qui vindicione ista inquietare pr^urnserit, non valead '^| vlndicare quod repetit set componad vobis tantum et alium tantum quantum ista vindicione*'! meliorata valuerit, et in antea facta et firma permanead cum istibulacione supnixa.
"I ^'^ t ^^^"^ Godoni et uxor mea Alieldis qui vindicione ista escribere et firmare in pr«sen"| te rogavemn^. Sigf num Adoni. Stg-j-num Warnerio. Sigf num Ermegnone. Sig f num Gonterio. Stg | nii)n*^| Marlino.
^^] Ego Warnerius jubentem Bcrnardo vindicione ista escripsi. Data in die lunis, in mense ^^\ marcio, anno YllI. régnante Gondrado rege.
Le second est une notice d'un partage de pêcheries voisines de l'Aude, entre l'abbé de Saint-Paul de Narbonne et deux particuliers; elle n'est pas datée, mais je présume qu'il la faut placer entre 1053 et 1060*.
Ibc est brevevis rememoracionis de ipsis pistoriis de Sancto Paulo *| quod est d^ ipsa Figarolia usqtie in flumine Azate; juravit Pon^| cius Jodanus et barone Guarnerius ut abaas Sancii Pauli *| debuit aberet medietatem de ipsos pièces que sunt vel erunt'l adpreensu de ipsa Figarolia usque in flumine Azete; alia me ^1 dielatem debent abere pro manu abatis Sanc^i Pnuli Barnar ^| dus Isem-
i. Orig. Archiv. dép. de Saône-el-Loire, H 177, 6; reprod. dans Recueil de facêimiléi à Vu8. de VÉcole de$ Chartes, n» 300.
2. Fac-sim. lithogr. de l'École des Chartes, n* 494. Ces dates me sont fournies pai' la souscription de Tëvéque Bernard, que je pense être Bernard III, évéquede Béxiers.
«6 LANtilE IIES DOCUMENTS DIPLOMATIQUES. [Liv.iii.Cii.*
bertuselSicardus Aigo pro ipsas (esuras cl pro illo*| rum laborem et débet abaa^ Sancii Pauli abcrc in jpsis*| pîscatorits sua guarda. hti sacrnmenli suprascripti fuerunt facli in presencia "| BernarUus epiteopi...
1^3 actes privés dont la langue est aussi corrompue que dans les deux actes citas ne sont pas rares au x' aiède, et comme on )'a vu par le second on en rencontre encore au milieu du ii', mais plus particulièrement dans les pays du midi de la Fi'atice. On en peut trouver des exemples nombreux spécialement parmi les chartes de l'abbaye deCluny",
A la même époque, ceux des scribes qui savaient mieux le latin ont donné dans un autre travers. Au lieu d'exprimer clairement et simplement l'objet des actes qu'ils avaient cliarge de l'édiger, ils ont cherché au contraire à tout propos, et le plus souvent hors de propos, à faire montre de savoir et d'éléganc«. Ils se sont appliqués à varier les formules et ont souvent bouleversé à plaisir l'ordre et la disposition des parties qui composent les chartes; maïs surtout, ils ont cherché des prétextes à développements et à citations et les ont trouvés non seulement dans les parties des chartes qui pouvaient facilement s'y prêter, comme les préambules et les clauses fmales, mais aussi dans toutes les dispositions du texte et jusque dans les formules qui semblaient devoir les exclure. De plus, aux mois usuels et appropriés, ils ont substitué souvent des synonymes et des périphrases, témoignant d'un goût douteux pour les termes rares ou singuliers, des néologismes souvent dérivés du grec, des expressions archaïques ou poétiques et des termes abstraits; ils n'ont pas négligé non plus les artifices qui pouvaient, à leur goClt, contribuer à l'enjolivement du style: métaphores, antithèses, rencontre de mots destinés à frapper l'oreille, allitérations, rimes, etc. Certains d'entre eux se sont même parfois complu à écrirt! en vers certaines chartes ou des parties de certaines chartes.
il en résulte que le latin des actes des x' et xi' siècles, même lorsqu'il est i peu prés grammaticalement correct, est presque toujours une langue prétentieuse, vague, peu précise, singulière et souvent obscure, où se manifestent à la fois la barbarie, l'ignorance et le mauvais goût de ce temps. Au point de vue de la critique, il a cependant un avantage : il n'en est guère qui soit plus caractéristique ; et comme c'est précisément à la fm du x< siècle et au commencement du xr qu'ont été fabriqués un grand nombre de faux mérovingiens et carolingiens, le style de ces falsifications, où l'on retrouve, en dépit des efforts des faussaires, la marque de l'époque, est un indice qui ne saurait tromper.
C'est au milieu du x' siècle qu'on rencontre dans les chartes les premiers symptAmes de cetle maladie, qui a sévi jusqu'à l'extrême fln du xr siècle; mais c'est en France, sous les règnes de Robert le Pîeui et de Henri I" (997-1060), que le mal parait avoir atteint le plus d'intensité. Au cours du règne de Philippe I", il y a une tendance progressive à
1 . A. BïhmM) et A. Broil, Recueil det chartes de I abbaye de Cluny. Paris, 1868 et
6uiï. {CoU. des dor. iiM.). Voï. parliculièrement les I. Il, HT et IV,