La Boience de la diplomatique depuis Mabillon
Jusqu'à la fm du xvji<' siècle, les publicistes et les jurisconsultes qui discutaient les diplômes au point de vue du droit, comme les érudits qui les publiaient et les examinaient à un point de vue scientifique, ne se dirigeaient guère dans cette étude que par leur expérience personnelle; chacun devait se créer à soi-même sa méthode et sa doctrine, ou plutôt il n'y avait pas encore de véritable doctrine.
L'un des plus illustres érudits français du xvii« siècle, Charles du Fresne, sieur du Gange (1610-1688), en fournit bientôt les éléments les plus utiles, en expliquant, avec textes à l'appui, tous les termes employés dans les documents du moyen âge, et en faisant, à l'aide de ces textes, l'histoire des institutions. Son Glassarium mediae et infitnae latinitatis (1678), où sont consignés les résultats de l'étude et de la comparaison d'un nombre véritablement prodigieux de documents, alors inédits pour la plupart, demeure l'instrument le plus indispensable à quiconque veut se servir des textes du moyen âge *.
* Du Gange, Giouarium ad scriptores mediae et infimae lattnifatiê\ la l'* éd. fut publiée A Paris en 1678 en 3 vol. in-fol. Une nouvelle éd. augmentée fut donnée par les Bénédictins en 1735: Ed. completior ope monachorum ord. S. Bened. e congreg^ S. Mauri, Paris, 1733-1736, 0 vol. in-fol. (réimprimée à Venise, 1736-1740, 6 vol., et à fiâle, 1762, 3 vol.). Garpen lier y ajouta 4 vol. de supplément en 1766 : Gionarium novum ad script, med. aevi sive Supplemenium ad Caugii Gloêsarium, Paris, 1766, 4 vol. in-fol. Un abrégé du Glossaire, mais comportant des rectifications et des additions, fut publié en Allemagne par Adelnng : Glossarium manuale ad script, med. et inf. Intinitaiigy Halle, 1772-1784, in-8. Enlin, de nos jours, Henschel a fondu dans le
diplomalicis cum in Gallia excitatiê tum in Italia atque in supremit Germanici imperii tribunalihus ; préface du t. I de ses Reliquiae manuêcriptorum, Francfort et Leipzig, 1720, in-8. On trouvera la bibliographie des mémoires et dissertations relatifs à ces guerres diplomatiques dans Uari^g, Clavin dipiomatica, llanovi^e, 1737, in-4; 2* éd. t^., 1754, p. 12-17, et mieux dans Namur, Bibliographie patéographico^diploma' tico-bibliologique, Liège, 1838, in-8, t. I, p. 56-71. Il faut toutefois observer que la plupart des diplômes discutés dans ces écrits n'ont été que plus tard l'objet de critiques définitives.
1. Le mémoire de Coxring est intitulé : Censura diplomatis quod Ludovico imperatori fert acceptum cœnobium Lindavieme, llelmstadt, 1672, in-4. Il a été réimprimé dans ses œuvres, t. Il, p. 567-698. Voyez sur Conring et sur les contestations entre la ville et l'abbaye de Lindau, Sickel, Vrkundenlehre, p. 31-33, Dresslau, Handbuch der Urkundenlehre, t. I, p. 20-22, et Meyer von Knoxau, Das beliutn diplomaticum Lindaviense dans Historische Zeitschrift, t. XXVI (1871), p 75-130.
§ i, 2] DANIEL VAN PAPENBROECK. 61
La science de la diplomatique naquit elle-même en France à la fin du XVII* siècle. Voici à quelle occasion :
Le P. Daniel van Papexbroeck (Papebrochlus), associé depuis 1659 à la direction du grand recueil des Âcta sanctorum^ que les jésuites bollandistes publiaient à Anvers, engageait délibérément cette publication, non sans quelque résistance de la part de ses collaborateurs, dans la voie de la critique, il avait été très frappé du secours que Tétude des légendes pieuses pourrait trouver dans les anciens titres et privilèges des églises et des abbayes, s*il devenait possible de discerner avec quelque sûreté l'authenticité de ces documents. Retenu pendant un mois à Luxend)ourg, lors d'un voyage littéraire en Allemagne, par une maladie de son compagnon Henschen, il y trouva Toccasion d*étudier un prétendu diplôme de Dagobert 1*% provenant du chartrier de Sainte- Irmine de Trêves (S. Irmina ad Horreum) et de le comparer avec quelques diplômes de Tabbaye de Saint -Maximin, que lui communiqua son collègue le P. Alexandre Wiltheim. il crut y trouver les éléments nécessaires pour dégager les principes généraux de critique dont il avait regretté l'absence, et conçut le projet de formuler lui-même la doctrine qui faisait défaut. Encouragé par le pape Alexandre Vil, qui partageait ses vues, il se mit et l'œuvre et publia, en manière de préface au t. II d'avril des Acta san<y toruTHy paru en 1675, un traité intitulé : Propyleum antiquarium circa veri ac fahi discnmen in vetustis membranis*. Malheureusement, Papenbroeck connaissait moins bien les chartriers et les diplômes que les bibliothèques et les manuscrits; en dehors des quelques actes de Trêves qu'il avait étudiés, il n'avait guère disposé, pour écrire son œuvre, que de textes déjà publiés; aussi, malgré nombre d'observations judicieuses, il s'égara complètement en se méprenant dans le choix des documents qui pouvaient servir de t^'pes et de termes de comparaison
Glossaire primitif le supplément de Carpentier et les additions d'Adelung : Glosêarium m/ed. et inf. laiinilatit conditum a C. Dufresne ilomino Du Cange, auclum a monaehU 0. S. B. cum êupplementis inlegrU D. P. CarpenUrii et additamentis Adelungii et aliorutn, Paris, Didot, 1840-1850,7 vol. in-4. Cette édition, épuisée depuis quelque temps, a été réimprimée par L. Favre : Editio nova aucta pluribus verbis aliorum amptorum^ Niort, 1883-1887, 7 vol. in-4. U faut citer ici comme un supplément utile du Glossaire de Du Gange : L. Diefenbach, Glossarium lalino-germanicum med. et inf. mlalù, Francfort, 1857, in-4*. Sovum Glosêarium^ ... Ibid-, 1867, in-8. Il est bon d'observer aussi que les abrégés de l'œuvre de Du Gange qu'on a publiés ne sont et ne pouvaient être d'aucune utilité; en effet, la valeur d'un pareil glossaii*e résultant surtout de l'ensemble des textes groupés sous chaque article, on la lui enlève complètement si on l'abrège, c'est-à-dire si on substitue des explications aux séries de textes.
* Sur Papenbroeck, voyez sa vie au commencement du t. YI de juin (1714) des Acta Sanetonim, et A. de Backer, Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus. Le Propyleum^ été reproduit par Barixg^ Clavis diplomatica^ Hanovre, 1754, p. 220- 32i. La i'^part., Deveterum fundationum^ donationum, privilegiorum instrumentis discemendisy est seule proprement diplomatique. Il y borne son examen aux documents antérieurs à l'an 900. Dans la 2*, il conteste les prétentions de l'ordre des Carmes et dans la 3* fait la critique d'un martyrologe de Brescia.
62 HISTOIRE DE LA DIPLOMATIQUE. [Liv. i, Chap. ii
pour apprécier la valeur des autres. Ses études, préparées par des recherches insuflisantes, ne trouvèrent nulle part de base solide, et, loin d'aboutir à la découverte de règles générales de critique, elles l'amenèrent à entrevoir partout des falsifications, à discréditer tous les documents anciens contenus dans les chartriers ecclésiastiques, et à conclure, avec l'Anglais Harshani, que les diplômes sont d'autant plus suspects qu'ils sont plus anciens^ Il insistait spécialement sur les faux fabriqués par les moines au xi'' siècle, mettait en suspicion toutes les archives monastiques et particulièrement celles des bénédictins, notamment la belle série de diplômes mérovingiens de Saint-Denis, publiés en 1625 par Doublet dans son histoire de l'abbaye*.
Il y avait alors, au siège de la congrégation de Saint-Haur, à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, un très savant homme, dom Jean Mabillox, qui y avait été appelé par dom Luc d'Achery, pour l'aider à recueillir les matériaux d'une vaste histoire de l'ordre entier des Bénédictins. Une édition de saint Bernard, les premiers volumes des Actes des saints bénédictins et quelques écrits de controverse avaient mis en relief son application au travail, ainsi que la puissance et la hardiesse de sa critique. Ce fut lui qui conçut le projet de venger son ordre en répondant aux attaques de Papenbroeck contrôles archives bénédictines; mais, incapable de faire dégénérer un débat scientifique en une querelle de moines, persuadé que pour défendi*e les titres attaqués, il fallait non pas écrire un de ces mémoires justificatifs, si nombreux déjà dans la littérature du temps, mais découvrir ces principes généraux de critique qui avaient échappé aux investigations de Papenbroeck, il travailla obscurément pendant six années et, en 1681, aux applaudissements de toute l'Europe savante et de Papenbroeck lui-même, il fit paraître un ouvrage magisti^al : De re diplœnatica libri VI, où était formulée la véritable doctrine *.
* Mabillon, De re diplomaiica libri VI in quibus quidquid ad vefetum intlrumeniorum antiquitateni^ materiam^ scripiuram et stilum; quidquid ad iigiUa, mono^ grammata, subteriptiones ac notas chronologicas ; quidquid inde ad anliquariam^ hi^toricam, forensemque disciplinam periinet explicatur et illuUratur. Accedunt commentarius de antiquis regum Francorum palatiis ; veterum ëcriplurarum varia speciminay labulis iX comprehetisa; nova ducentorum^ et amplius, momtmeniorum colleclio. Paris, 1681, grand in-fol. de 655 pages — Sans parler du supplément dont il sera question plus loin, une nouvelle édition, revue par Uaiiillo.n, corrigée et augmentée par lui, mais que sa mort, survenue en 1707, ne lui laissa pas le temps de publier, parut en 1709 à Pans (grand in-fol. de 648 p. plus 16 feuillets préliminaires et 16 feuillets d'index non numérotés), par les soins de son élève dom Th. Ruixart. Enfin, une 3* éd. fut publiée à Naples en 1780 : Tertiaaique nova edilio disserlaiionibus variorum locupletaia noiisque nunc primum inlustrata a marchione Bumbae
1. « Tanto minus eis adhibendum fidei quanio plus prœ se ferunt antiquitatis. » C'est dans la préface qu'il écrivit pour le t. I du Monasiicon anglicanum de Dvgdalf. (1655) que sir John BIarsham avait formulé cette opinion.
2. Histoire de Vabbaye de Saint-Denys en France^ Paris, 1625, in-4. Il est juste d'observer que plusieurs de ces documents étaient apocryphes, et que Doublet les avait publiés assez négligemment d'après les cartulaires plutôt que d'après les originaux qu'il était hors d'étal de lire.
g 2j JEAN MABILLON. 63
Le génie de Mabillon avait créé de toutes pièces la science de la diplomatique, et son premier essai avait été un chef-d'œuvre, non pas que son ouvrage fût complet ou même qu'il fût exempt d'erreurs, mais le vaste champ d'exploration qu'il laissait à ses successeurs, c'est lui qui l'avait ouvert ; les erreurs qu'il avait commises, c'est à l'aide des règles qu'il avait posées qu'il était possible de les corriger. Après plus de deux siècles, pendant lesquels l'étude et la mise en œuvre d'innombrables documents ont fait subir à la doctrine de Mabillon une épreuve décisive, on peut répéter encore ce que disaient au ivui** siècle les bénédictins ses continuateurs : « Son système est le vrai ; quiconque voudra se frayei' des routes contraires à celles qu'il a tracées ne peut manquer de s'égarer : quiconque voudra bâtir sur d'auti*es fondements bâtira sur le sablée n
Dès son apparition, l'ouvrage de Mabillon eut dans toute l'Europe un immense retentissement qui parait aujourd'hui extraordinaire, mais qu'expliquent les controvei*ses et les discussions de toute espèce auxquelles, comme on l'a vu plus haut, les diplômes ne cessaient de donner lieu. Papcnbroeck, et c'est un bel exemple à citer, n'hésita pas à se déclarer l'un des plus fenents adoptes de la nouvelle doctrine. •« Je vous avoue, écrivit-il à Mabillon, que je n'ai plus d'autre satisfaction d'avoir écrit sur cette matière que celle de vous avoir donné l'occasion de composer un ouvrage aussi accompli. Ne faites pas difficulté de dire publiquement, chaque fois que vous en aurez occasion, que je suis entièrement de votre avis'. »
Jokanne Âdimari, 2 vol. in-fol. II convient de ne pas séparer du nom de Mabillon celui de Fon plus ancien et plus fidèle collaborateur, auquel il était lié par une tendre amitié, D. Mighkl-Gkrma» (1645-1694). 11 est utile aussi, pour donner une idée de la préparation et de rinfonnationdc Mabillon, de rappeler qu'en dehors des riches chartriei*s de Saint-Denis et de Saint-Germain-des-Prés, et des trésors de la bibliothèque du roi et de celle de Colbert, il visita lui-même la Champagfne et la Lorraine; D. Claude Esnc!C3M>T lui communiqua les résultats de ses recherches dans les archives du midi de la France; le président de Harlay, Vyon d'Hérouval et Baluzelui prêtèrent libéralement leurs manuscrits et leurs notes; Magliabecchi lui envoya des renseignements d'Italie; Du Gange enfln, pour traduire les expressions mêmes de Mabillon, l'aida dans son oeuvre, comme si elle avait été sienne, de ses encouragements, de ses avis et de ses exhortations, en triomphant même parfois de sa résistance. — A consulter sur Mabillon : D. Thierry Roinart, Abrégé de la vie de D. Jean Mabillon, Paris, 1700, in-12 ; cet ouvrage fut traduit en latin par Dom de Vie et publié à Padoue sous le nom du traducteur : Vila Johannis il/afri7/ott/i...,1714, in-8. — H. Jadart, Dom Jean Mabillon (i«32-i707), Reims, 1870, in-8, extrait du t. LIV (1877-1878) des Travaux de l'Acad. de Reimt. — E. de Broglie, Mabillon et la Société de Vabb, de Saint-Germain-des-Prés h la un du xvii* siècle (1604-1 707,, Paris, 1888, 2 vol. in-8 ; cf. Le Moyen Age, 1888, p. 1G9.