Études sur les actes de Louis Vit, pp
l i] ANNÉE DE L'EBIPIRE ET DU RÈGNE. 87
de faire les calculs nécessaires pour supputer séparément les années du règne et les années de Tère chrétienne, les notaires ont réputé pour une année entière le temps compris entre le commencement d un règne et la fin de Tannée et simplifié de la sorte leurs calculs en faisant coïncider les années de règne avec celles de Tère chrétienne ; ou bien au contraire, pour obtenir un résultat analogue, ils ont négligé la fraction d*année du début du règne, et compté comme première année Tannée de Tére chré* tienne qui suivait Tavènement. C*est ainsi que Tannée 982, par exemple, a pu être comptée tantôt comme la 22« et tantôt comme la 21« du régne dOiton IP.
D convient d*observer que ce dernier mode de compter les années d*un règne était déjà en usage dans Tantiquité : Tannée durant laquelle mourait un empereur était tout entière attribuée encore à son principat, et la première année de Tempire de son successeur était réputée ne commencer qu'avec le premier jour de Tannée civile postérieure à Tavènement*. D'autres fois, au contraire, on comptait comme une année complète le temps écoulé depuis Tavènement du prince jusqu'à la fin de l*année et la seconde année du règne commençait avec la nouvelle année. Mais il ne semble pas que ce système se soit perpétué au moyen âge : la règle parait avoir toujours été de calculer séparément les années de règne ou de pontificat et les années de Tère chrétienne, chacune d'après son point de départ respectif, et s'il arrive qu'on les trouve confondues, c'est exceptionnellement et par suite de l'ignorance ou de la négligence deâ rédacteurs des actes.
Les explications qui précèdent peuvent suffire à indiquer les circonstances dont on doit tenir compte lorsqu'il s'agit de ramener à notre style une date exprimée d'après les années d'un empire, d'un règne, d'un pontiûeat, etc.'. On a recours pour cela aux listes chronologiques*, mais la
* Art de vérifier les dates (Voyez sur les différentes éditions la n. de la p. 80). — L. de Kas^Latrie, Trésor de chronologie, d'histoire et de géographie pour Vétude et remploi des documents du moyen âge, Paris, 1880, in-fol. Beaucoup de listes y ont été mises au courant des travaux récents. — Poui* les évéques : Gams, Séries episeoporum Ecelesiae eatholicae, Ratisbonne, 1873, in-4. — Je me borne à indiquer les recueils les plus usuels; il serait impossible de faire ici une énumération satisfaisante des ouvrages qui contiennent des listes chronologiques.
i. Th. T. SiGUL. Erlâuterwigemuden Diplomen Otto* s //., dans les Mittheilungen des Instituts /. Oesterr. Geschichtsforsehung, t. suppl. II, 1886, pp. 77-100.
9. Voyez Art de vérif, les dates, éd. in-8, t. I ; Dissertation sur les dates, p. 19 et soiv. et Momsex, Das rômisch-germanische Herrscherjahr, dans fleues Archiv, t. XYI (IffiN)), p. 40^.
S. Une difficulté fréquente, mais pi^esque toujours facile à résoudre, tient à ce que rexpression de la date suffit rarement à désigner exactement le personnage dont les années sont indiquées. Exemple : Anno IL imper ii domni Hlotharii imperatoris; or. il j a eu deux empereurs du nom de Lothairc, qui tous deux ont gouverné plus de deux ans. Il faut alors se déterminer d'après le style de l'acte, les renseignements contenus dans la teneur, les a'jtres éléments chronologiques et, en particulier, la date de lieu, etc.
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plupart de celles qui ont été dressées sont encore fort imparfaites : elles ne donnent pas sur les règles suivies dans les chancelleries les renseignements nécessaires au diplomatiste, ou ne donnent que des indications incertaines dont la critique ne saurait plus se contenter. Il faut donc no les consulter qu*avec défiance, recourir, toutes les fois que cela sera possible, aux travaux critiques récents dont les actes de certaines chancelleries ont été l'objet et en particulier aux régestes; à leur défaut, on ne doit accepter que comme provisoires et sous bénéfice de contrôle les données fournies par les grands recueils de chronologie.
Ères diverse» employée» pour dater le» actes.
L'usage de supputer le temps d'après une ère, c'est-à-dire d'après une époque fixe, déterminée d'ordinaire par quelque grand événement, à partir de laquelle on compte les années, est extrêmement ancien*. A tout prendie l'année du règne est une supputation de cette espèce où chaque changement de souverain est le point de départ d'une ère nouvelle. La création du monde, dont les chronologistes juifs et chrétiens se sont longtemps évertués à fixer la date d'après les données de l'Ancien Testament, a été le point de départ de plusieurs ères très différentes les unes des autres, selon les calculs adoptés. Mais, tandis que les chroniqueurs, dont beaucoup commençaient leur récit à la création, employèrent très fréquemment les ères mondaines, l'usage n'en fut jamais introduit dans les actes, du moins en Occident; nous n'avons donc pas à en parler ici. Il en est de même de l'ère de la fondation de Rome, fixée par Varron, dont le système a prèvalu à la fin de l'empire et chez les modernes, à la 3« année de la 6« Olympiade (755 av. J.-C.).
De Vère chrétienne.
. L'ère chrétienne, dont se servent communément aujourd'hui toutes les nations civilisées, est loin d'être la plus ancienne ; c'est d'elle cependant qu'il sera parlé tout d'abord, parce qu'elle a été de beaucoup la plus usitée au moyen âge, qu'elle a peu A peu supplanté tous les autres modes de supputation, et que c'est à elle que nous devons rapporter les dates autrement exprimées.
Ce fut seulement dans la première moitié du vi* siècle qu'elle fut inventée et proposée comme moyen de compter les années par un moine de l'Eglise romaine, originaire de la Scythie, computiste et canoniste, nommé Denys le Petit (Dionysius exiguus), mort avant 556. Il avait fixt*
1. L'étymologie du mot Ère reste incertaine. Littré, acceptant en partie la yieiUc conjecture d'Isidore, le fait dériver de Aéra, ancien pluiiel de Ae$, au sens de chifli*cSt nombres; on a proposé aussi V arabe Arrach, dater, et le gothique Jera (ail. JaJtr)^ que les Wisigoths auraient appointé en Espagne. C'est en effet l'ère espagnole {Yoyei plus loin p. 91) qui a été d'abord désignée exclusivement par le mot aéra.
g i] ÈRE CHRÉTIENNE. 89
au 25 décembre de l'an de Rome 753 la date de la naissance du Christ' el fait coïncider Tan 1^' de Tère chrétienne avec Tan de Rome 754*. Ce sont ces calculs qui ont prévalu.
L*usage de désigner les années d*aprés ce système se propagea peu à peu après la mort du moine Denys, en Italie d*abord, puis dans les autres pays. Les annalistes et les chroniqueurs adoptèrent ce mode de supputation du temps bien avant qu'il eût pénétré dans les chancelleries et dans les bureaux d'écriture. En Italie, ce ne' fut que sous le pontificat de Jean XIII (v. 968-970) que les lettres apostoliques commencèrent à porter la date de Tère chrétienne'. Mais longtemps auparavant déjà on la rencontre dans des actes privés. En Angleterre, l'usage en aurait été importé par saint Augustin (604), et on la trouve en effet dans des chartes saxonnes de la fin du vn^ siècle* et dans des actes royaux du commencement du vni«^. On en rencontre également des exemples en Espagne dés la fin du vu* siècle*. En Gaule, elle apparaît pour la première fois au milieu du vni'' siècle pour dater des capitulaires de Carloman et de Pépin, maires du palais^; mais il faut attendre plus d'un siècle encore pour la voir figurer à peu près régulièrement dans les diplômes des souverains*. L'emploi ne s'en généralisa dans l'occident de l'Europe qu*après l'an mille, d'où le nom de millésime (au moyen âge, milliaire) donné au chiffre qui sert à exprimer cette date*. Ce ne fut qu'au xiv« siècle
1. 11 n'y a pas lieu de discuter ici le calcul du moine Denys : il importe peu, en eflet, à la chronologie technique qu'il ne soit pas exact et que ce soit plutôt à l'an de Rome 750 qu'il faille fixer la date de la naissance de J.-C.
S. D'après le mode de compter en usage, Tan 753 de Rome est l'an 1" av. J.-C, Tan 754, l'anl" ap. J.-C. Entre les deux périodes ascendantes et descendantes, les cornputistes ont omis le zéro; il en résulte pour les calculs des embarras que les asti*onomes, depuis J. Cassini, ont entés en appelant zéro l'année de la naissance de J.-C, l'an de Rome 753, ce qui diminue pour eux d'une unité toutes les dates antérieures à Vère chrétienne (Voyez Arago, Astronomie populaire^ t. V, p. 728).
3. Ixrrt. Hegesla, S* éd., n*" 3728, 3738, 3741. On trouve une année de l'Incarnation indiquée dans le texte d'une lettre de Jean Ylil de 878 (/6/</., n» 3182).