INTERPRÉTATION DES DATES
éléments de date de chacun des actes qu'ils rédigeaient, ils prenaient pour point de départ les chiffres d'un acte antérieur. C*est de la sorte qu'on peut expliquer la propagation d'erreurs de compte qui se répètent dans des séries de dates, jusqu'à ce que, par suite de quelque inexactitude de transcription, une nouvelle erreur vienne se greffer sur la première pour se propager à son tour. L'étude comparée de la suite des actes émanés d'une même chancellerie, composés par le même dictatoi\ expédiés par le même scribe, peut seule permettre de sérier ces erreurs et de trouver un fil conducteur pour en débrouiller l'écheveau K
U n'est pas sans exemple enfin que les dates des originaux eux-mêmes aient reçu postérieurement des corrections et des additions souvent malencontreuses et susceptibles de donner lieu à des méprises, d'autant plus facilement que ces remaniements sont plus anciens et plus voisins de l'époque où les originaux ont été écrits*.
Cette large part faite à l'erreur dans les problèmes que soulèvent les dates des documents diplomatiques, on doit reconnaître qu'elle ne suffit pas à résoudre toutes les difficultés. On n'a pas le droit du reste de supposer gratuitement des fautes dans les textes; pour être fondé à proposer des corrections, il faut au préalable avoir démontré l'existence même de ces fautes.
Les plus fréquentes et les plus faciles à expliquer des contradictions chronologiques sont celles qui se rencontrent dans les notices.
Si l'on se rappelle que les documents ainsi désignés sont simplementdes écrits destinés à fixer le souvenir d'actes antérieurs souvent de plus d'une année, et que leur rédaction n'a jamais été assujettie à des règles précises, on concevra aisément que la date qui figure dans ces documents, lorsqu'ils sont datés, soit parfois celle de l'acte lui-même et parfois aussi celle de sa consignation par écrit. 11 n'y a rien d'étonnant dès lors à ce que la date soit en contradiction avec certaines des données de la teneur; et il a pu même arriver que certains des éléments de la date, comme l'indication du lieu, se rapportent, suivant les cas, à la conclusion de la conven* lion ou à la décision de l'auteur de l'acte, tandis que d'autres, comme les Indications chronologiques, pourront se rapporter à la rédaction de la notice.
Hais les notices ne sont pas les seuls documents pour lesquels le moment de la rédaction ait été séparé de celui de )a conclusion de l'acte, par un intervalle de temps plus ou moins long.
Lorsqu'on examine les documents diplomatiques avec la préoccupation de se rendre compte de la manière dont les choses ont dû se passer, on
i. Si les erreurs de ce genre sont particulièrement fréquentes aux x* et ii* siècles, on en rencontre cependant encore à d'autres époques et jusque dans les chancelleries les plus soigneuses, témoin celles qui ont été commises sur l'indiction dans la chancellerie d'Innocent III et que M. Delislb a déterminées {Mém. tur les actes d'Innocent lll^ hihl. de rÉc, deê Char tes y A* série, t. lY, p. 55 et suiv.).
2. Yoy. ce qui a été dit plus haut d'additions de ce genre aux chaHes de l'abbaye de Saint-Maur des Fossés, p. 524.
586 U DATE. [Liv. iv, Ch. i
arrive facilement h constater que la consignation par écrit en forme authentique d'un acte quelconque est le dernier terme d'un procenus plus ou moins long et que l'acte a très souvent conserva dans sa teoeur certains indices des diverses étapes qu'il a traversées. Si nous prenons comme exemple une charte privée, une vente, ilesl clair que, depuis le moment où par le consentement des contractants l'acte a été virtuellement conclu, jusqu'il celui où le notaire leur a délivre l'instrument authentique du contrat, on doit distinguer dt-ut périodcd, respectivement nommées par les diplomatistes allemands 1' « action » (llandluag) et la « documentation t (Beurkundung). Elles-mêmes se peuvent subdiviser â leur tour en un nombre plus ou moins grand, selon tes circonstances, de stades successifs, tels, par exemple, que l'accord verbal des parties souvent suivi de la paumée, le consentement ou la ratification des personnes intéressées, la tradition ou la saisine, le paiement du prix convenu, etc., eo ce qui concerne r a action » ; la comparution devant le notaire et la déclaration du contrat, ta rédaction d'une première minute sous forme de notes brèves, la mise en forme de l'acte, l'expédition originale, l'approbation des contractants, le scellement, la délivrance aux parties, etc., en ce qui concerne la a documentation ».
11 est sans doute arrivé fréquemment que ces étapes successives ont été parcourues assez rapidement, et qu'il n'y ait aucun inconvénient à les négliger dans la pratique en les considérant comme d'une seule et même date; mais parfois aussi elles ont été séparées les unes des autres par des intervalles de temps assez longs pour qu'entre eux se soient produits certains événements, tels que la mort ou le changement de fonction de personnes intervenantes, événements dont la teneur a pu conserver la trace. II y a intérêt dans ce cas à se demander à laquelle des périodes principales, sinon auquel des stades successifs, correspond la date qui flgure dans l'acte.
L'observation a montré que, dans les actes privés du moins, la date se rapporte assez généralement à 1' n action » ; mais il pouvait arriver aussi que des circonstances particulières fissent dater de l'un des moments de la t documentation », ou même encore que les diverses parties de la date correspondissent respectivement à des moments dilTérents. On peut concevoir, par exemple, que, le notaire ayant noté le lieu et le quantième de la conclusion du contrat, ces éléments aient pris place selon l'usage dans la date de l'expédition originale, mais à calé d'éléments nouveaux correspondant à l'un des moments de la n documentation ». C'est affaire diacritique, en casdenoo-^xincordance des éléments d'une date, soit entre eux, soit avec certaines données de la teneur du document, de déterminer s'il est possible d'en trouver les raisons dans l'une de ces causes, et de résoudre la difficulté en retrouvant les rapports respectifs des diverses parties de la date avec 1' « action n et la o documentation ».
Il en va à peu près de même des actes des souverains. Ce que nous savons de l'oi^nisalion du travail dans les chancelleries, ou même ce qui se passe aujourd'hui encore pour qu'un décret l'eçoive l'approba-
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tlon du chef de TÉtat, peut nous donner quelque idée de la filière qu*ont dû suivre les documents anciens. Supposons un privilège royal de répoque carolingienne. Des indices recueillis dans les documents de ce genre, il ressort qu'il y a eu successivement : requête de la part de Tintéressé, sollicitation d'un grand personnage, consultation de conseillers, décision du roi, ordre de dresser l'acte, rédaction d une minute par le dictatory expédition par le scribe, approbation par le roi, visa de la chancellerie et apposition du sceau.
Là encore, il y a lieu de se demander ce que représente exactement la date. S'il résulte d*observations nombreuses que, contrairement à ce qui avait lieu dans les actes privés, la date des actes émanés des chancelleries souveraines corresponde en général â la « documentation », il n'en est pas moins vrai qu'on doit admettre qu'il y a eu à cet usage de très nombreuses exceptions. Entre la date de lieu et les indications chronologiques en particulier on a relevé de fréquentes discordances. II n'est pas rare en effet que la présence du souverain dans la localité désignée par la date et au jour indiqué par les éléments chronologiques offre certaines difli* cultes, ou même qu'elle soit en contradiction formelle avec des témoignages assurés.
Dans les documents où, comme il a été dit plus haut, la formule de date est divisée en deux parties commençant, la première par datum avec l'indication du temps et la seconde par actum avec celle du lieu, on a voulu déduire de la signification originaire de ces deux mots que la première de ces parties (comprise sous datum) se rapportait à la a documentation » et spécialement à la dernière opération accomplie à la chancellerie, tandis que la seconde (comprise sous actum) devait correspondre au dernier terme de a l'action », c'est-à-dire à l'ordre donné par le roi à la chancellerie d'expédier le diplôme. Soit une date telle que : Datum VL kl. apnlis,,., Actum Aquis; on devrait l'interpréter en ce sens que le roi a prescrit l'expédition du diplôme à Aix, mais à une époque indéterminée, et que la chancellerie a achevé cette expédition le 27 mars, mais dans une localité indéterminée.
Il n'est pas douteux qu'on avait conser>;é au moyen âge quelque notion théorique de la différence d'acception des deux termes datum et actum. On enseignait probablement dans les écoles ce que l'anonyme de Baumgartenberg disait à ce sujet, au début du xiv« siècle, pour en tirer les règles du libellé des dates : à savoir que datum devait indiquer le temps où la lettre était r donnée » et actum celui où s'était accompli le fait consigné dans la lettre ^ Habillon fit, au xvn® siècle, à propos des documents carolingiens, une observation analogue*, reprise de nos jours par
1 . De modoproêandif 12 : t Notandum quod est dilTerencia inter datum et actum ; a Dac lum quidem inportat solummodo tempus in quo datur litera. Actum autem inportat < tempus in quo ea facta sunt super quibus litera datur. » (Rockingeb, Briefêletier.p. 778.)
2. De re diplom.^ p. 192 : c Carolingi datum (seu data) et actum distinguunt in f una cademque charta ; quorum unum sit rei transactae, alterum confecti instruft menti signum. »
588 LA DATE. [Liv. i
M. de Sickel, qui pensa y trouver la clef des contradictions que | les dates ainsi disposées.
Il semble bien cependant résulter d'études plus approrondies < valions multipliées que cette distinction n'est guère sortie au r du domaine de la théorie, et que les rédacteurs, en roproduisa mules traditionnelles, ont eu en vue, la plupart du temps, d'ini ces deu\ termes une seule et même date. H. de Sickel lui-ni£ expliquer comment dans les diplômes d'Otton 11 certains des chronologiques (le mois el le quantième], compris sous 1; datum, correspondent à ]' h action i>, tout comme Tindicatio annoncée par le mot aelum, a dît admettre qu'une confusion s' duite alors dans l'emploi de ces deux termes et dans la répar diverses parties de la date sous chacune de ces deux formules'.
Si l'on observe en oulre que les dates disposées en une seu n'échappent pas plus que les précédentes aux contradiction! amené à conclure, — sans chercher à tirer de la signilication d d'introduction employés dans les formules des conclusions tn reuses, — que les divers élùmenls des dates correspondent souv moments divers, soit de « l'action >, soit de la a documentatioi
Il est aisé de se représenter comment des irrégularités de cet pouvaient se produire. Supposons, par exemple, un ordre doni souverain de dresser un dipléme de concession en faveur d'une t Laon, le 6 janvier 963. 11 est vraisemblable qu'un clerc de la lerie devait aussitôt noter rapidement, sur des tablettes ou sur li présentée au roi, tout ce qu'il était nécessaire au diclator de sav rédiger lediplémc, soit : le nom du destinataire, celui de Vamb l'objet, le lieu et le jour de la concession. Il devait arriver le ( vent que les diverses formalités de la « documentation » si daient ensuite assez rapidement et s'achevaient avant que la cour e sa résidence. Dans ce cas, il est sans intérêt pratique de rech quelle phase de o l'action s ou de la « documentation » correc date; il y a concordance entre ses divers éléments, et elle indit que le souverain se trouvait à Laon à l'époque déterminée par les chronologiques. Mais diverses circonstances pouvaient faire dtffé pédiLion du diplôme de quelques mois ou davantage, jusqu'à une oit le monarque avait cessé de résider à Laon. 11 y a des cxemplei qui n'ont été expédiés que deux ans au moins après l'époque concession. Il pouvait arriver alors que l'on reproduisit dans l'ex; originale, soit simplement la date du lieu de la concession, en y ■■ des éléments chronologiques nouveaux correspondant au moment pêdition, soit aussi et le plus souvent les indications du lieu et (mois et quantième] empruntées à la consignation de l'ordre roy quelles on joignait des indications d'années correspondant à l'épc
4. Th. V. Skiu, ErlâuUruagen iu dtn Diplcmen Otto II., p. 106, 114; 0 diplomala, inlrod., p. 5.
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le diplôme était expédié '. Il y avait dans ces deux cas discordance entre divers éléments de la date et parfois aussi contradiction avec certaines données de la teneur.
A une époque de beaucoup postérieure» depuis les dernières années du XIII* siècle, il arrive souvent encore qu*il y a» dans les actes des rois de France, discordance entre la date de lieu et celle de temps, ou en d'autres termes que les actes sont datés d*un lieu où le roi n'était pas ; mais c'est désormais pour des raisons tout à fait différentes. L'usage s'établissait alors d'intituler au nom du roi et d'expédier en forme de lettres patentes, le plus souvent au siège du gouvernement, parfois dans les cours souveraines ou encore dans des localités où le Conseil séjournait après le départ du roi, certains actes d'administration ou de juridiction'.
De toutes les considérations qui précèdent on doit conclure que Tinter* prétation des dates des documents diplomatiques et l'explication des difficultés qu'elles présentent ne comportent pas de régies générales. Celles qu'on penserait pouvoir tirer de la solution de problèmes particuliers ne tarderaient pas à paraître décevantes lorsqu'on voudrait les appliquer à des documents d'une autre époque et d'une autre provenance que ceux qu'on aurait employés pour les établir. Les solutions acquises doivent seulement servir d'exemples, c'est-à-dire éveiller l'attention, indiquer des procédés d'investigation et suggérer des conjectures à vérifier. La recherche attentive des circonstances qui ont déterminé les cas particu^r liers est la voie la plus sûre qui puisse conduire à l'explication et conséquemment à la solution des difficultés; et cette recherche, pour être féconde, doit s'appliquer à des documents de même provenance et n'embrasser que de courtes périodes chronologiques, telles que le règne d'un souverain ou la gestion d'un chancelier. Les travaux des diplomatistes allemands et spécialement de MM. de Sickel et Ficker offrent à cet égard des modèles excellents dont on devra s'inspirer en France, lorsqu'on voudra aborder l'étude critique des chartes et particulièrement de celles qui sont comprises entre le i\^ et le xii« siècle.