Ibid,, p
§ 2] ACTES RÉCRITS. 869
Pépin le Bref plaçant Fabbaye sous la protection royale et de trois diplômes de Charlemagne et de Louis le Pieux, lorsque Tévêque diocésain, Aldric, prétendit, vers le milieu du ix*' siècle, la ranger parmi les possessions de son évôché. Pour se défendre, les religieux produisirent les litres qui leur restaient et refirent ceux qu'ils avaient perdus. A l'aide des vies de leurs premiers abbés, saint Calais et saint Siviard, composées Tune au ix*, la seconde au vu" ou au vni« siècle, à l'aide d'une brève mention de Grégoire de Tours et des diplômes de Pépin le Bref, ils reconstituèrent le diplôme de fondation de Childebert l^'^ et trois autres actes, attribués au même Childebert, à Chilpéric 1" et à Thierry III, plaçant l'abbaye sous la protection royale. Tous ces documents nous sont parvenus dans une copie moderne du recueil, formé au i\^ siècle par les moines, et grâce auquel ils purent successivement triompher de leur évoque, d'abord au concile de Bonneuil en 855, puis, en 865, devant une assemblée présidée par le roi à Verberie, et enfin, la même année, auprès du pape Nicolas l^^ Tous ces faits ont été admirablement mis en lumière par M. Julien Havet, dans une élude des chartes de l'abbaye de Saint- Calais qui demeurera un modèle de critique pénétrante et lumineuse.
On sait que les invasions du ix" siècle furent l'occasion de calamités effroyables dont les établissements ecclésiastiques furent les principales victimes. La plupart des églises de la Gaule furent alors saccagées, renversées ou livrées aux flammes, puis désertées pendant un temps par leurs moines, que les récits contemporains nous montrent errants de refuge en refuge et réduits aune condition quasi nomade. On devine ce que fut en ces conjonctures le sort des archives. Quand, au cours du x^ siècle, l'ordre se fut un peu rétabli, lorsque les religieux, réinstallés dans leurs monastères reconstruits, purent songer à remettre de Tordre dans leurs affaires, ils s'occupèrent à reconstituer leurs chartriers et à en combler les lacunes. C'était la première précaution à prendre pour étayerde titres la propriété des biens qui leur restaient, pour se mettre en mesure de revendiquer ceux dont les désordres de l'époque précédente et Tabandon où ils les avaient laissés avaient favorisé l'usurpation, pour maintenir les droits, les prérogatives, les privilèges dont ils voulaient continuer à jouir, pour se défendre enfin contre les convoitises des seigneurs féodaux. Un grand nombre d'actes soi-disant mérovingiens ou carolingiens furent refaits dans ces conditions du x^ au xi^ siècle.
Il faut citer parmi les plus célèbres un prétendu diplôme de Childebert 1"', de 558, qui a longtemps passé pour l'acte original de la fondation de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et dont Jules Quicherat a montré l'origine par une discussion critique admirablement conduite et qui ne laisse subsister aucun doute dans l'esprit du lecteur*. Deux fois
* J. Quicherat, Cnlique da deux plits anciennes chartes de l'abbaye de Saint-Ger^ main-deS'Pré», dans Bibl. de VEcole des Chartes, 6* série, t. I ()864-1865), pp. 515-555.
870 DOCUMENTS FAIX ; ACTES RÉCRITS. [Liv. vu, Ch. i, g 2]
saccagée par les Normands au ix*' siècle, Tabbaye avait perdu son titre fondamental et ne possédait plus sur les circonstances de sa fondation que des traditions douteuses que recueillit à la fin du même siècle un religieux du nom de Gislemar pour écrire une vie de saint Droctovée, le premier abbé. Ce fut cette vie qui servit de modèle au moine qui entreprit de reconstituer le diplôme du roi Childebert.
Les documents mérovingiens de cette espèce sont nombreux. Ceux de répoque carolingienne n'ont pas échappé davantage à ce travail de réfection ; mais comme du ix^ au xi^ siècle le style diplomatique, les institutions et les usages avaient subi des modifications moins profondes, comme les bons modèles à imiter se trouvaient en plus grand nombre à la portée des faussaires, il est souvent plus difficile de les démasquer.
Le xi« siècle n*est pas le dernier où Ton ait procédé ainsi à des reconstitutions de titres perdus; néanmoins, les exemples postérieurs sont beaucoup plus rares. D'une part, en effet, la perte ou la destruction de litres ne furent plus, après le bouleversement général causé par les invasions normandes, que des accidents isolés, et d'autre part la notion juridique longtemps assez indécise de l'authenticité des actes se précisa, comme on Ta vu plus haut, au cours du xii« siècle. Cependant, au XIII" siècle encore, les religieux de l'ordre de Grandmont, qui s'étaient montrés jusqu'alors fort peu soucieux de la conservation de leurs titres de fondation et de dotation, n'employèrent pas un autre moyen pour réparer, fort maladroitement du reste, les.pertes de leurs chartriers*.
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* L. Delisle, Examen de treize chartes de l'ordre de Grammont, dans Mémoires de fa Soc. des antiquaires de Normandie^ t. \X (1854).