ACTES FAUX
Diverses espèces d'actes faux. — Uobiles des actes faux. — Faux fabriqués pour flatter la vanité. — Faux géuéalogiques. — Faux fabnqués en vue de bénéfices illégitimesi
— Faux politiques. — Les mystificateurs; faux littéraires. — Originaux contrefaits et faux dont les auteurs n'ont composé que la teneur. — Faux anciens et faux modemes4 — Fausses lettres apostoliques. — La donation de Constantin. — Faux ecclésiastiques du haut moyen ftge. — Chartes de Saint-Denis; Timmunité de Dagobert. — Chartes de Saint-Maiir des Fossés, du Mont-Cassin, de Figeac. — Faux titres des évéques du Mans: Aldric. — Fausse donation de Saint-Denis au pape. — Le privilège de Chalo-Saint-Nard. — Les faux de Robert d'Artois. — Les faux titres de l'abbaye de Tiron. — Fausses chartes en langue vulgaire; critique philologique. — Faux de l'Ordre du Saint-Esprit. — Faux titres de la maison de Lorraine ; François de Rosières.
— Faux titres de la maison de Bourbon : le P. André. — Faux titres de la maison de Bouillon; V Histoire généalogigue de la maison d' Auvergne \ Pierre de Bar. — Les découvertes de Jérôme Yignier. — La charte d'Alaon. — Faux généalogiques divers : la descendance de Henri de Gand; faux de la collection Joursanvault; fausse charte Dauphinoise de 1220; les c chartes de croisade ». — Les chartes de Nont-de-Varsan.
— Conclusion.
Si parmi les pièces apocryphes il est une catégorie d*actes qui se justifient en quelque manière par leur origine et les intentions de leurs auteurs, il y a un nombre beaucoup plus considérable de documents qui constituent purement et simplement des faux.
Entre ces faux cependant, il y a lieu, comme on Ta déjà dit, d'établir des distinctions utiles à la critique, fondées les unes sur les mobiles des faussaires, d'autres sur la nature des faux, d'autres enfin sur leurs dates.
Un grand nombre n'ont eu d'autre mobile que la vanité. Dans les églises et les abbayes ce sentiment a produit des documents tels que des privilèges pompeux, rédigés au nom de leurs fondateurs, de bienfaiteurs illustres, et surtout des plus célèbres d'entre les souverains : Clovis, le grand roi Dagobert, Gharlemagne, ont joui, à ce point de vue, d'une i*emarquablc popularité. La plus grande partie des faux de cette espèce sont fort anciens et par là demeurent intéressants.
Il faut faire une catégorie spéciale des documents fabriqués dans un intérêt généalogique, car si beaucoup d'entre eux n'ont eu d'autre objet que de flatter l'orgueil de familles souveraines ou les préjugés aristocra-
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tiques de gentilshommes et de parvenus, en leur attribuant des ancêtres glorieux ou seulement fort anciens, il en est en plus grand nombre qui devaient procurer aux intéressés des avantages plus positifs. En un temps où toute la hiérarchie sociale était fondée sur une aristocratie héréditaire, les documents généalogiques étaient susceptibles, pour les uns d'accroitre leur situation dans TÉlat, ou même de leur faire entrevoir l'éventualité d*une couronne, pour les autres de leur procurer des prérogatives, des privilèges et des franchises fort enviables. Les faux de ce genre sont véritablement innombrables et infiniment variés. Il y en a de tous les temps : on en fabriquait déjà au xi' siècle et probablement auparavant, on eo forge encore de nos jours. Les uns sont composés avec un soin, une recherche d'exactitude, une dépense d'érudition à défier les plus habiles; d'autres sont d'une grossièreté à éveiller les soupçons des plus crédules.
Un caractère commun à ces deux catégories de faux documents, c'est qu'ils sont généralement trop intéressants; il s'y trouve trop de renseigements, trop de développements, trop de faits, trop de détails, trop de hors-d'œuvre que ne comporte pas le style diplomatique. Les plus habiles faussaires ne pouvaient guère, en raison du but môme qu'ils poursuivaient, échapper à ce défaut, et c'est par là que leurs productions donnent presque toujours l'éveil à la critique.
L'intention frauduleuse, en vue de procurer un bénéfice illégitime, de porter préjudice à autrui ou de faire triompher une mauvaise cause, a naturellement produit un nombre considérable de faux. Les procès, intentés en vue de revendiquer des biens ou soutenus pour se défendre contre des revendications, ont été l'occasion de fabriquer de nombreux titres de propriété. Les contestations relatives à la possession de reliques, source à considérable de revenus pour les églises au moyen âge, ont donné naissance à une espèce particulière et souvent curieuse de pièces fausses. Les produits de ce genre sont naturellement très divers selon l'habileté des faussaires; ils ne présentent point de particularités caractéristiques.
Parmi les mobiles qui ont provoqué la fabrication ou la falsification de documents, il faut compter encore l'intérêt politique. On sait combien certains gouvernements ont usé de ce moyen, comment certains d'entre eux ont entretenu des faussaires à gages et organisé de véritables ateliers de fausses pièces. Comme les faux de cette espèce sont généralement attribués à une date assez voisine de l'époque de leur fabrication, comme le plus souvent ils ne diffèrent pas des documents couramment expédiés dans les chancelleries, et comme les faussaires disposaient d'ordinaire de ressources nombreuses, on conçoit que ces pièces doivent compter parmi les mieux faites et les plus difficiles à reconnaître.
Il existe enfin des documents apocryphes que l'on pourrait appeler des faux littéraires, les uns, généralement fort grossiers, destinés à être vendus aux curieux et aux collectionneurs, d'autres, souvent fort habilement contrefaits, fabriqués par des savants en goût de mystification.
Si l'on envisage la nature des faux, on doit distinguer ceux dont les au-
Ch.ii] diverses espèces de FAUX; FAUSSES BULLES. 875
leurs se sont hasardés à contrefaire des originaux. Lorsque ces prétendus originaux se sont conservés, ils donnent naturellement prise à la critique d'une foule de manières. Il est exceptionnel que de semblables contrefaçons puissent faire longtemps hésiter son jugement. Lors même que ces pièces ne nous sont plus connues que par des copies, il est souvent possible de recueillir sur les originaux perdus des témoignages suffisants pour les apprécier. Hais beaucoup de faussaires avisés se sont contentés de composer les pièces fausses, et n*en ont communiqué au public que la teneur, soit en copie manuscrite, soit en texte imprimé, provenant, à leur dire, d'originaux, ou d'anciennes copies.
En ce qui touche la date, il y a intérêt à distinguer les faux qui remontent à une époque ancienne, et qui, dépouillés de leur prestige de pièces authentiques, peuvent conserver encore quelque valeur, et les faux modernes qui, reconnus pour tels, doivent être rayés du nombre des sources historiques, et gardent à peine un certain intérêt de curiosité.
Il n*y a peut-être point de documents qui aient été Tobjet de falsifications aussi nombreuses et aussi variées que les lettres des souverains pontifes. Intérêt politique, intérêt religieux, intérêt privé, tout s*est réuni à toutes les époques pour susciter les faussaires. 11 suffit de parcourir les régestes de Jaffé et de ses continuateurs pour constater combien est considérable le nombre des pièces marquées du stigmate de la fausseté. Sans entrer ici dans un détail qui serait infini, il suffira de rappeler à titre d'exemples :
Les bulles fausses de 695 et de 698, fabriquées au xi« siècle par les moines de Saint-Bénigne de Dijon*; Les fausses bulles du pape Zacharie de 748 pour le Hont-Cassin**; La série des faux privilèges de l'église de Vienne en Dauphiné, fabriqués au XI* siècle pour assurer à Tarchevéque de Vienne la dignité primatiale et des droits temporels*** ; Les privilèges interpolés de Léon IX pour Stavelot-Malmédy****; Le décret de Nicolas II (1059, 15 avril) sur les élections pontificales, falsifié par les partisans de Henri IV*****;
* L. Delisle, Leê bulles êur papyrus de V abbaye de Saint-Bénigne conservées à Ashbumham-place et à Dijon, dans Mélanges de paléogr. et de bibliogr., p. 37-52.
•♦ Pertx, dans Arehiv, t. V. (1824), p. 319. — J. v. Pflugk-Harttung, GefâUchte Bullen in Monte Cassino, La Cava und Nonantola, dans Neues Archivai, IX (1884), p. 478-494; cf. jArrtf, Begesta, 2* éd., n- 2281-2283.
♦♦♦ W. Gnndlach, Der Slreit der Bislhûmer Arles und Vienne um den Primatus Gailiarum, Hanovre, 1890, in-8; cf. compte rendu de H. l'abbé Ducbesne, dans Bulletin critique, t. XII (1801), p. 241. — L. Duchesne, Conununication àTAcad. des inscriptions sur l'origine de ces fauï, dans Acad. des inscr,. Comptes rendus des séances, 1891, p. 186.
••*• P. Ewald, Zwei Bullen Leos IX, dans Neues Arehiv, t. IV (1829), pp. 184-198, avec reprod. photolithogr. ; cf. Jaffb', Begesta, 2» éd., n»4172.
••*•* p. Scheffer-Boichorst, Die Neuordnung der Papslvahl durch Nicolas IL, Strasbourg, 1879, in-8; cf. jArr£, Begesta, 2* éd., 1. 1, p. 558.
87* DOCUMENTS FAUX. [Liv. vu
La bulle Dolentes d'Innocent IV, excluant des bénéfices ecclésiastiques les professeurs de droit civil, et interdisant l'enseignement du droit romaia dans les pays de droit coutumicr, rédigée à Oiford, du vivant niêiiie da pontife, par des adversaires des légistes*;
La bulle Deum lime, fabriquée h l'instigation de Philippe le Bel, lors de son différend avec Bonlfacc VIII**;
La bulto de Jean \XI[ Ne prelereal, séparant l'Italie de l'Empire, fabriquée dans la cli.incellerie du roi de Naples, Robert***.
Victime de tant de faussaires, la cour romaine savait à l'occasion se servir des mômes armes; il suffira de rappeler comme exemple la fameuse donation de Constantin****; personne aujourd'hui n'en défend plus l'authencité, mais on est loin d'être tombé d'accord sur la dale et les circonslances de sa fabricalion.
Lorsque les adversaires des Bénédictins Icnlaient, aui deux derniers siècles, de jeter le discrédit sur les archives monastiques, en donnanl à croire qu'elles ne contenaient guère, en fait de chartes du haut moyen âge, que des pièces fausses, ils exagéraient sans doute, mais les Bénédictins n'exagéraient pas moins en cherchant à défendre la plupart de leurs anciens tilres. En réalité il semble bien qu'il n'y ait pas d'abbaye d'ancienne fondation qui n'ait à un moment donné, de manière ou d'autre, fabriqué de fausses chartes. On a vu plus haut comment Saint-Germaindcs-Pri'S avait refait son titre de fondation ; Saint-Denis, qui devait au roi Dagobert sa fondation et de nombreuses libéralités, voulait lui en attribuer davantage encore, et ne fabriqua pas moins de 14 ou 15 diplômes de ce prince, refaits pour la plupart sur la foi des Geila Dagoberli.
L'un d'eux, dont le prètundu original s'est conservé', peut donner une idée de la manière dont on s'y prenait. La plus ancienne confirmation d'immunité que l'abbaye posst-dât encore au x' siècle était un diplAmc de Cbilpéric II de 716', qui mentionnait, il est vrai, des concessions antérieures, mais dont la plus ancienne ne remontait qu'à ihierr)- III. Cette antiquité ne sembla pas suffisante aux moines du x° siècle, qui jugèrent qu'un tel privilège devait remonter au fondateur de l'abbaye, et entreprirent de le fabriquer. Pourcela, comme leurs archives mêmes témoignaient
* G. Digard, l.a papauté et l'étude du droit roinain au iiii* liicle G propos de la
faune butte d'Innocent IV Dolente; dans Bibl. de l'Ecole dti Charlei, I. LI (1890).
pp. 381-4111; cf. pOTTnm.rie^nta.n* 15570. ** HAfélé. Hiil. det Concllet, Irad. Dei^idc, t. IX, p. 223. Cf. Pôttsist, lirgesla, l. II.
••• P. Fourniar. Vue fauitc butte de Je«u XXII, dans liemt dei i/ualiim» hiilt-
Tique; I. îiLVl [IK80), pp. Û73.583.
■*** Bayet, La fautie donation de Contlonlin, dans Annuaire de la Faoïtlé itt ■ de Lyon, 18S1. — S. Loaniog, Die Enltlehunj der Konitanlin, Schenkaasiide, dans Biit. Zeiltchrifî, I. LXV (ISUO), pp. 105-23».
âme d'immunité de Dagobert I". Arch. nal. K. 1, n° 7; Fac.-KÎm. Diplomata. limir. Mon. hUt., n* 8.
'«BDir, Mon. kut.,a' kJ.
Ch. Il] FAUX PRIVILÈGES MONASTIQUES. 875
que les anciens préceptes royaux étaient écrits sur papyrus, matière qui à cette époque ne devait point abonder sur les bords de la Seine, on sacrifia deux documents, jugés sans doute de peu de conséquence, un jiigementde Clotaire lil, de 658 ou environ, sur une affaire de succession^ et une donation de Clotaire II de 625'; on les cousit bout à bout et Ton transcrivit au verso, en une grosse et lourde écriture qui trabit le X* siècle, le diplôme d'immunité de Chilpéric II. On se contenta d*y changer le nom du roi, de substituer une formule de concession à la formule confirmative, d*en modifier la date, et d*y ajouter un grand nombre de souscriptions pour en faire un diplôme de Dagobert, du 4 des kal. d*août de la iO^ année de son règne, soit du 29 juillet 632. Un tel acte renferme bon nombre d*énonciations inexactes, et il est même improbable qu*il ait pu exister à cette époque, puisque ce fut seulement en 654 que, en vertu d'un privilège de Clovis II, Tabbaye posséda des biens distincts de ceux de Téglise de Paris et fut soustraite, quant à leur gestion, à Tadministration épiscopale^. Et cependant, le prétendu diplôme de 632 ne manque guère d*étre couramment invoqué, même par des savants informés, comme type d'une immunité concédée par Dagobert I<^^ Ajoutons que la même abbaye ne se contentait pas de forger ainsi des diplômes royaux; elle se constituait tout un chartrier composé des titres les plus variés; c'est ainsi, par exemple, qu'elle refaisait vers le même temps et par le même procédé un privilège d'exemption perdu de l'évéque Landry*, attribué au i^*^ juillet 652, et se hasardait même à fabriquer des documents anglo-saxons*.
Au \i^ siècle, l'abbaye de Saint-Haur-des-Fossos fabriquait aussi des pièces fausses**, quelques-unes, refaites d'après la vie de saint Babolein, pour appuyer ses revendications contre l'évéque de Paris, d'autres relatives à ses démêlés avec les abbayes de Glanfeuil ou Saint-Haur-sur-Loire et du Hout-Cassin. Celte dernière combattait avec les mêmes armes, aussi bien dans ce débat que dans celui qu'elle eut avec Fleury-sur-Loire au sujet de la possession du corps de saint Benoît***. L'abbaye de Figeac se défendit au xi« siècle par une série de pièces fausses contre les prétentions de Conques****. Je m'arrête, car il faudrait citer les unes après les autres toutes les abbayes anciennes.
* W.-H. StevensoUf T/»e old english charters io Saint-Denis, dans English historical
Review, t. VI (1891), pp. 736-742.
** H. Bordier, Du recueil des chartes mérovingiennes (ci-dessus, p. 707), pp. 35-55. —
Le cartulaire de Saint-Maur-sur-Loire, dans P. Marchegat, Arch. d'Anjou, 1. 1 (1843). *** S. Loewenfeld, Die Heliquien des hciligen Uenedikt, dans Zeitschrifi fur all-
gemeine Geschichte, t. I, Stuttgart, 1884, pp. 351-333. **** G. Desjardins, Inti^uction au Cartulaire de Conques, Paris, 1870, in-8.