‹ Manuel de droit civique (volume 2)Chapitre 153 sur 231 · LES PROCES · texte numérisé non relu

LES PROCES

Le mcillour procès ne vaut pas le plus luiiuvais arrangement.

Je ne finirais pas, si je voulais rappeler tous les désordres que jjroduit. dans les familles, le désir outré d'amasser du bien.

Tant que le père vit, on se supjporte. On se retrouve quelquefois auprès du foyer domestique, et les souvenirs de l'enfance amortissent les griefs de l'âge mûr. On a pitié de ce vieilKrd qui cliorclie à retenir dat s ses bras, comme une gerbe à demi rompue, sa famille divisée; mais souvent la guerre éclate avant que l'herbe ait poussé sur sa fosse. Le partage de la succession est le signal de la discorde. On est niécotilent de son lot, jaloux du lot de son frère. Les petits avantages secrets, les préférences paternelles, les injustices réelles ou prétendues, toutes ces misères intérieures, grossies par la passion, reviennent alors à la mémoire et causent des récriminations sans fin. On échange des reproches amers, des paroles qui ne s'uub'ient pas.

II arrive (juelquefois qu'un père, aveuglé par sa tendresse, se dépouille de son vivant, et donne son bien à ses fils, sans mênie en retenir la jouissance. Jusqu'à la signature du contrat, les choses vont à merveille. On entoure le vieillard de prévenances et de soins, on lui laisse entrevoir, pour prix de

pa générosité, une fin de vie douce et tranquille; Tiiais, dès que l'engagement est signé, on change de manière et de ton. Ce n'est plus un père qu'on chérit et qu'on soutient, c'est un fardeau qu'on supporte, un embarras dans la maison, une bouche inutile à nourrir. On le lui fait trop comprendre ; et, par un miracle d'ingratitude, le malheureux se voit forcé de demander aux tribunaux le pain que lui refusent ses enfants.

Ces procès scandaleux se multipHent tous les jours, sans préjudice de tant d'affaires dont l'amour de la chicane encombre les greffes, étourdit les juges, et enrichit les procureurs. Or, d'où vient cette manie, sinon de la cupidité ? Un tiers d'avarice et deux bons tiers d'entêtement, voilà le mobile ordinaire des plaideurs de profession. Dieu vous préserve de tels voisins ! Quand i!s sont une fois mordus, ils ne connai>=sent plus personne. Il ri'3' a pour eux ni parents, ni amis, ni justice, ni bon sens. Piaider, c'est plus qu'une passion, c'est un besoin, et ils ne dormiraient pas tranquilles, s'ils n'avaient toujours une ou deux affaires sur les bras. Cette vie tourmentée leur convient. Ils aiment cette petite guerre d'exploits et de procé<lure. Il faut qu'ils aillent à l'audience, qu'ils consultent les avocats, qu'ils mettent en route les huissiers. La langue de la chicaiiel^ur est familière. Ils savent par cieur le code civil, sont ferrés sur la coutume, et en remontreraient aux docteurs.

N'allez pas croire que jamais l'expérience les corrige. Loin de là, ils se piquent au jeu, et se ruineraient plutôt dix fois que de céder un pouce de terre. " J'y mangerai le champ, disent-iN ; mais nous irons jusqu'au bout. Je le mènerai plus loin (ju'il ne pense, il n'en verra pas la fin ; et si je perds, il y perdra plus que moi."

ORGANISATION DES TK1I5UNAUX 251

Sont-ils battus on dernier ressort et condamnés sur tous les points, ils s'en consolent aisément : " Le procès m'a coûté bien cher, et, puisqu'il y a jugement, le mur et les deux fossés sont maintenant a mon adversaire ; mais n'importe, je lui ai toujours fait dire que son père éiait un fripon, sa mère une coquine, et qu'on lui savait au pénitencier un arrière-petit-cousin. Je ne voudrais pas, sur l'honneur, avoir gain de cause à ce prix, et m'en eût-il coûté davantage, je ne regretterais pas mon argent."

Tous ceux qui plaident, il est vrai, ne le font point par inclination. Nul n'est à l'abri «l'une mauvaise chicane, et les plus pacifiques sont quelquefois obligés de venir devant le juge, s'ils tiennent à conserver leur bien; mais il y faut prendre garde et iie jamais s'embarquer légèrement dans un procès. La justice et le bon droit ne suffisent pas, on perd souvent la meilleure cause, et si l'objet a peu de valeur on perd même à la gagner.

En effet, mes chers amis, quelle que soit d'ailleurs la sentence, ne faut-il pas toujours payer les honoraires des avocats, sans parler des agents d'affaires, et de tous ceux qui font métier d'obliger, moyennant finatices, les plaideurs inexpérimentés ?

Que si vous tenez compte en outre des déplacements, des inquiétudes et des embarras de toute sorte inséparables d'un procès, vous conviendrez avec moi que le meilleur des arrêts ne vaut pas le pire des arrangements.

Vous ne manquerez pas de gens empressés, donneurs d'avis, rusés compères, entrepreneurs d'écriture, barbouilleurs de papier timbré, qui cliercheront à vous pousser entre les bras de la chicane pour vous dévaliser à leur aise. Si

vous suivez leur conseil, il^ vous traîneront d'audience en audience et de tribunal en tribuna', grossissant les dossiers, allongeant les procédures afin de multiplier les frais, ne débrouillant les contrats que pour embrouiller les atiaires, vous promettant le succès, sur leur honneur toujours et quelquefois sur leur tête, jusqu'à ce que, perdant ou gagnant, il ne vous reste pas un écu.

C'est comme l'engrenage d'une machine. Si le petit bout du doigt y passe, tout le corps sera broyé.

Méfiez-vous des complaisants qui prennent feu pour votre droit, réveillent vos rancunes, encouragent vos prétentions et vous engagent fort à ne céder sur aucun point. Ne placez votre confiance qu'à bonne enseigne, et souvenez-vous qu'entre deux avis contraires le plus pacifique est le plus sûr.

Ne cherchez querelle à personne, soyez facile avec tout le monde, et réglez, autant que possible, vos ditlerends par experts, choisissant pour arbitre quelque ancien de bon jugement et de bonne renommée, qui rendejustice à chacun sans procédure et sans frais. Si cela ne sutîit pas, que le juge de paix en décide ; mais allez rarement au delà.

Entre frères et sœurs, arrangez tout à l'amiable. Ne mettez pas le public dans vos confidences, et que la discussion de vos intérêts n'allère jamais votre amitié.

S. Vaudoré.

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