U\ NATION
centralisée, ont puissamment renforcé le lien national. Mais il n'y a là cependant, à tout prendre, qu*un facteur d*ordre secondaire.
Il en est de même de la communauté de race et de langue. Tous les hommes, a-tr-on dit, parlant la même langue, appartiennent à la même race et doivent former une même nation subordonnée à une seule puissance politique. Affirmation souvent invoquée au xix* siècle et encore aujourd'hui, sous le nom de pnncipe des nationalités, pour justifier telle ou telle politique, telle ou telle revendication, mais qui n*a rien de scientifique. En fait, cette prétendue communauté de race n'est jamais établie ; et il existe des nations fortement intégrées, qui n'ont assurément ni la même origine ethnique, ni la même langue. SHl y eut jamais une nation unifiée, c'est assurément la nôtre. Et cependant y a-t-il une race française? La population de notre pays n'est-elle pas un amalgame des races les plus diverses ? Dira-t-on qu'il n'y a pas de nation américaine, parce qu'il n'y a pas de race américaine et que les- Etats-Unis sont peuplés des représentants de toutes les nations européennes et même des hordes africaines? La petite nation suisse n'est-elle pas un type national complet, bien que trois langues au moins se partagent ses cantons? La communauté de race et de langue peut contribuer à l'établissement national; leur diversité peut le retarder; elle ne l'empêche pas nécessairement, et seule la communauté de race et de langue serait impuissante à le créer. Même observation pour la religion, qui a été dans la cité antique un facteur de premier ordre, mais qui, de nos jours, avec l'afTaiblissement du sentiment religieux, est, nous le croyons, un élément tout à fait secondaire.
Enfin la politique d'annexion et de conquête a souvent invoqué, pour justifier ses prétentions, le principe des limites naturelles. M. .\lbert Sorel (La Révolution française et l'Europe, 8 vol., 1883- 1904, spécialement la 4" partie) a supérieurement montré que l'idée des limites naturelles de la France, les Alpes et le Rhin, avait été la grande idée directrice de la politique étrangère de nos rois, de la Révolution et de l'empire. Et cependant cette idée ne répond à rien de réel. La configuration du territoire a certainement facilité certaines formations nationales; mais bien souvent aussi les groupements nationaux ne coïncident pas avec les limites géographiques. L'Espagne et le Portugal, la Suède et la Norwège en sont des eieroples frappants. Les populations de la Belgique et de la rive gauche allemande du Rhin ne peuvent être considérées à aucun litre comme se rattachant par un lien quelconque à la nation française, et le canton suisse du Tessin est partie intégrante de la nation helvétique, quoiqu'il en soit séparé par le massif du Saint-Gothard.
Communauté d'autorité politique, de droit, de langue, de religion, limites naturelles, ce ne sont là que desélémenls secondaires. L'élément essentiel de Tunité nationale, il faut le chercher dans la communauté de
traditions, de besoins et d'aspirations. L'humanité^ a-t-on dit, est faite de plus de morts que de vivants;, la nation est faite elle aussi de plus de morts que de vivants. Le souvenir des luttes entreprises, des triomphes remportés et surtout des défaites subies en commun a contribué puissamment à créer et à préciser la conscience de la solidarité nationale. Pour ne citer qu'un fait, la guerre de Cent Ans et les souvenirs ineffaçables qu'elle a laissés dans les consciences françaises ont été une des causes les plus actives de la formation du sentiment national. La communauté des traditions a joué dans tous les pays un rôle capital, et en ce sens on a dit, très justement, que la nation était une formation historique. Cf. Renan, Qu'est-ce qxCune nation'^ dans Discours et conférences, p. 307.
La communauté des aspirations et des besoins présents, le sentiment du rôle que les hommes d'une même nation doivent jouer en commun dans le monde > le besoin de défendre un patrimoine commun d'idées, de richesses intellectuelles et matérielles, tout cela maintient et accroît chaque jour la cohésion nationale. D'autre part, les membres d'une même nation sont particulièrement unis entre eux par les liens de la solidarité par division du travail; car, étant plus près les uns des autres, ils échangent naturellement plus fréquemment et plus facilement les services qu'ils peuvent se rendre à cause de leurs aptitudes différentes.
La nation, forme générale actuelle des collectivités politiques, n'exclut pas cependant le maintien des formes sociales antérieures, la famille et la cité. Le membre de la nation peut être aussi encadré dans une famille et une cité. Mais qu'on le regrette ou non, on est obligé de reconnaître que dans la nation moderne, la famille, en tant que groupe social, est en train de se désagréger, et que la commune moderne, pour des raisons qu'il n'y a pas lieu de rechercher, est impuissante à fonder des groupements cohérents