‹ Manuel de droit constitutionnelChapitre 28 sur 186 · LA NATION · texte numérisé non relu

LA NATION

et forts au sein de la nation. Mais en même temps se forment d'autres groupements. Les corporations pro^ fessionnelles encadrent les hommes dans une nouvelle hiérarchie sociale. La formation, au sein de la nation moderne et particulièrement au sein de la nation française, de groupements fondés sur la communauté des intérêts professionnels, industriels, commerciaux, des travaux scientifiques, des œuvres artistiques, littéraires ou autres et aussi sur les promesses d'assistance mutuelle, est incontestablement le fait social le plus saillant de ces trente dernières années. Le législateur n'a pu le négliger, et ses lois, comme les lois de 1884 sur les syndicats professionnels, de 1898 SUT les sociétés de secours mutuels, de 1901 sur les associations en général, la nouvelle loi annoncée sur les syndicats professionnels, provoquées par le mouvement associationnisley le favorisent par un effet en retour, le dirigent et lui donnent un relief particulièrement frappant.

Ces associations, ainsi formées dans le sein de la nation, ne compromettent point, bien au contraire, Tunité nationale. C'a été la grande erreur de la Révolution de croire que l'unité nationale était incompatible avec les associations de citoyens appartenant aux mêmes état et profession, et la loi Le Chapelier (U juin 1791), qui peut-être à cette époque pouvait se justifier, a été en quelque sorte abrogée par les faits avant de l'être par le législateur. L'homme moderne, membre de la nation, se trouve ainsi uni aux autres membres de la même nation par des liens infiniment complexes : similitude générale des traditions, des aspirations et des besoins, diversité des aptitudes et des intérêts, échanges réciproques de services fondés sur les différences des besoins et des aptitudes. Cette multiplicité et cette complexité des liens sociaux iront sans aucun doute en s'accroissant et, par là même, l'homme deviendra plus homme en devenant plus social. Cf. Boncourt, Le fédéralisme

économique, 1899; — Duguit, LEtal, le droit objectif pf la lui positive, 1901, chap. I.

Au moment où nous écrivons ces lignes, une polémique très vive eai eng^^ée entre publicistes et hommes politiques sur Tidée de pati-ie. Ellf^ a eu pour point de départ la propagande des pacifistes en vu€ de la suppression de la guerre, et les déclarations tapag^ïusea de M. Hervé liiant l'idée de patrie et prêchant la grève des militaires au cas de guerre (cf. son livre intitulé : Leur patrie, 190j). De nombreuses polémiques de presse ont eu lieu pendant loule l'année 1905. V. les articles de M. Clemenceau dans l'Aurore, el dff M. Jiiijpès dans l'Humanité, l'article de M. Goblet jetant uii cri d ularzj]^ dans la Revue politique et parlementaire ^ avril 1905. Ces Idée:* pacifistes paraissent avoir pénétré dans le corps des insUluleurij* CL l'ordre du jour voté à Lille, l^»" septembre 1905, dans Le Temps. 2 septembre, qui semble faire de la patrie une chose subaidiaiie. Hap. l'ordre du jour voté le 7 septembre 1905 sur la proposilion de M. Buisson par le Congrès de la libre pensée {Le Teffips, U s^eptembre 1905). A la suite de la publication au mois, d'oclohrf-, ^ous l'inspiration de la Bourse du travail de Paris, de 1) roc." h lires el d'affiches antimilitaristes, une interpellation a élé adressée au ministère « sur l'incessante propagande internationaliste ou an Umilitariste des bourses du travail ». Cetle interpellation a provoqua une longue discussion, qui a occupé les séances des 27 îiQveiiibre, l»' décembre, 8 décembre et 15 décembre 1905, 19 janvier 1906. Nous citerons particulièrement les discours de M. Di'si:hanrl dans la séance du 27 novembre, de M. Sembal dans la itéant-o du 8 décembre poussant à l'extrême la théorie antipa- Iriole, rt de M. Jaurès, séances des 8 et 15 décembre, essayant de concilier riciternationalisme et le patriotisme, et les déclarations très nt'tte^ de M. Bouvier, président du conseil dans la 2* séance du 4 décembre 1905 : « Je n'ai pas à revenir sur les déclarations mainleîî luis faites dans toutes les circonstances où les membres quelconques du cabinet ont eu à s'expliquer sur ces questions, aus^î Lieu Cil dehori de cette enceinte qu'à celte tribune. Ces doctrines aiitiinilitarisles, le gouvernement les répudie, et il est sûr en cela dï'lni l'organe de l'immense majorité de la représentation nationale. » (J. off.. Débats parlement.. Chambre, 1905, p. 3594). — Cf. Ih déclaration ministérielle lue aux Chambres le 12 juin 1906.

En nous plaçant au point de vue purement scientifique, et en mellanL put conséquent de côté toute préoccupation de polilique éieckïrale, lout intérêt de parti, loule considération sentimentale, nous dirons : en fait, au stade d'évolution auquel sont parvenues les- ^oeiéléïi modernes, la solidarité nationale est la forme par excellence de la solidarité sociale ; par conséquent si l'homme veut vivre, il ne peut vivre que dans la nation, parce que la vie sociale est ta contlilion de la vie individuelle. Affirmer la prédominance de ridée de pairie, c'est affirmer un fait auquel est attachée l'existence

§ 22. — LA XATION ÉLéXENT SUBJECTIF DE l'ÉTAT 81

même des honinies modernes. Maintenant la forme nationale estelle la dernière forme des groupements humains ? L'idée de patrie n esi-elle pas destinée à disparaître, comme beaucoup d*idées, qui ont rempli le monde à un certain moment? La nation fera-t-elle place uo jour à un groupement plus large, plus compréhensif ? C est possible, c'est même très probable. Mais quand, comment cette trans* formation se produira-t-elle ? Nul ne le sait, et il faut se garder de faire le prophète. Il n*y a pas de plus sot ni de plus dangereux métier.

Page 1