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UTILITÉ ET EMPLOI DES REDOUTES

Quelques tacticiens sont d'avis que les redoutes ne doivent être employées que pourappuyer le flanc découvert d'une ligne de bataille; d'autres les croient utiles également pour renforcer le front de cette ligne ; presque tous soutiennent, avec Rogniat, que rartillerie doit être placée hors des redoutes.

Quelque opinion que Ton ait à cet égard, on ne saurait contester que les redoutes ne formeraient pas des points d'appui solides, si leur gorge était ouverte (1).

Il suffirait, en effet, que l'ennemi poussât ses troupes au delà de la ligne occupée par les redoutes, pour que les défenseurs de celles-ci les abandonnassent de crainte d'être coupés et faits prisonniers. Or, c'est dans ce moment surtout qu'elles pourraient rendre de grands services en

(1) Une redoute ouverte à la gorge est, en réalité, une lunette. Mais cette qualification n'est- pas encore généralement admise.

dirigeant des feux de flanc et de revers sur les troupes qui avanceraient par leurs intervalles (1).

De là résulte qu^il est nécessaire de fermer complètement les ouvrages qui servent de points d*appui à une ligne de bataille, et d'en confier la défense à des troupes d'élite.

Ce principe toutefois n'est pas applicable aux ouvrages formant des points d*appui avancés ou faisant partie d'une position d* avant-ligne y parce que ces ouvrages étant moins bien soutenus et construits avec moins de soin que ceux des points d'appui intercalés, tombent plus facilement au pouvoir de l'ennemi. Or, s'ils étaient fermés, l'assaillant pourrait, en les occupant, opposer un obstacle sérieux à la défense au moment où celle-ci devrait prendre l'offensive.

Les redoutes pourvues de canons exigent pour leur construction plus de temps que les autres, et la défense y perd, pour chaque piôce, une longueur de ligne de feu de 10 mètres, représentant, la place qu'occupent 16 files de tireurs.

Les partisans de l'emploi exclusif de la mousqueterie dans les redoutes prétendent qu'au moment de l'attaque 32 fusils feront plus d'effet qu'une bouche à feu tirant à mitraille. Cela est vrai ; mais le canon produit indépen-

(i) Il est incontestable, pour ne citer qu*un fait, que si la redoute qui se trouvait au sud au bois de Barry, à Fontenoy, avait été ouverte à la gorge, elle n'eût pas servi de point d'appui k toutes les attaques que le maréchal de Saxe dirigea contre la colonne anglaise, qui fut sur le point de percer sa gauche. Pour la faire évacuer par le bataillon qui Toccupait, il eût suffi aux Anglais de la prendre à revers.

On est d*accord aussi que la grande batterie qui se trouvait au centre de la position des Russes à Borodino n'aurait pas été prise si elle avait été fermée à la gorge. Or, la chute de cet ouvrage décida du sort de la journée.

damment de son effet matériel un grand effet moral, dont il faut tenir compte. Quoi qu*on en dise, la garnison d*une redoute armée de canons aura le moral plus ferme et tiendra plus longtemps que celle d*une redoute ordinaire.

Pour atténuer Timportance de cette considération, on a fait le raisonnement que voici :

« 11 est à craindre que les canons seront démontés un à un, si Ton ne suit pas le principe, admis jadis pour les pièces lisses, de retirer l'artillerie des barbettes dès que Tennemi est parvenu à tirer avec précision contre elle. Dans l'un coname dans l'autre cas, nous croyons qu*aulieu d'accroître le moral de Tinfanterie de la défense, Tartillerie contribuerait à Taffaiblir. L'effet utile des pièces serait d'ailleurs fort restreint si elles ne prenaient part à la lutte d'artillerie qu'en lançant quelques obus, et si, à la fin du combat, elles n'envoyaient qu'un petit nombre de décharges de mitraille contre les troupes d'assaut (1). n

Ce raisonnement serait fondé si les partisans de l'emploi de l'artillerie dans les redoutes soutenaient que ces ouvrages doivent prendre part à la lutte éloignée d'artillerie contre artillerie, qui marque le début des batailles modernes. Mais tel n'est pas, selon nous, le rôle des bouches à feu dans les ouvrages fermés du champ de bataille. En effet, ces ouvrages offrant à l'artillerie ennemie un but plus visible et plus facile à atteindre qu'une batterie ordinaire, enterrée ou établie sur le terrain naturel, leurs canons seraient bientôt réduits au silence s'ils essayaient de lutter contre les grandes batteries de l'attaque.

Us ne doivent donc contrebattre l'artillerie ennemie

[\) Leçons $ur remploi tactique de la fortification de campagne^ par Càbl Popp, capitaine d*état-major bavarois.

lorsqu'ils peuvent le faire avec avantage. Ce cas présente quelquefois dans les pays de montagnes lorsque Tassaillant, faute d'espace, est empoché d'établir de fortes batteries contre les ouvrages de la défense. Les redoutes élevées par les Turcs à Plevna et dans les défi* lés des Balkans se trouvaient dans ces conditions, et c'est pourquoi leur artillerie a pu agir au loin sans être écrasée prématurément. Remarquons, au surplus, que la guerre d'Orient, si intéressante au point de vue de l'emploi de la fortification improvisée, n'a point confirmé l'opinion de ceux qui préconisaient l'emploi exclusif des redoutes d'infanterie et surtout des petites redoutes ne renfermant qu'une compagnie.

Sauf dans le cas indiqué ci-dessus, l'artillerie des redoutes doit commencer le feu lorsque l'ennemi se porte à l'attaque de la position, et le continuer, non seulement pendant toute la durée de l'action, mais encore après que les troupes, à qui la redoute sert d'appui, ont été repoussées. C'est alors surtout que quelques obus ou boites à balles, tirés contre le flanc et dans le dos des colonnes assaillantes, produiront un grand effet matériel et moral.

Cet effet sera tel, que l'ennemi, sachant qu'on peut l'obtenir, ne se décidera pas à pousser ses colonnes au delà des redoutes, avant d'avoir pris ces ouvrages ou éteint leur feu. Les redoutes deviendront alors des points d'attaque obligés, qui augmenteront les difficultés et accroîtront les pertes de l'assaillant. Il n'en serait pas de même si elles étaient défendues par des feux de mousqueterie seulement, car, aprôs avoir subi ce feu pendant cinq ou six minutes — assez pour être hors de la portée efficace des fusils du front de gorge, — l'ennemi n'aurait plus à s'en préoccuper, tandis que les effets de l'artillerie sont encore redoutables à la distance de 3,000 métrés.

Sans doute, Tassaillant pourrait également, en se résignant à faire quelques pertes, braver les feux d'artillerie des redoutes et laisser ces ouvrages derrière lui, mais alors ils rendraient encore à la défense le très grand service de favoriser Taction des réserves chargées de reprendre la position abandonnée. Dans ce moment critique, en effet, où l'infanterie attaquante est généralement désorganisée et rompue en masses, formées d*unités tactiques confondues, Tappui de quelques ouvrages fermés,, pourvus de canons, exercerait une influence décisive.

Nous en concluons qu*il serait fort utile de créer, dans les grandes redoutes, quelques emplacements pour pièces légères, non seulement sur le front de tête et sur les fronts latéraux, mais encore sur le front de gorge, et de creuser à côté de ces emplacements des tranchées ou des rigoles dans lesquelles on abriterait les pièces jusqu'au moment où elles devraient entrer en action.

Les redoutes ayant pour objet principal de repousser Tassant contre les lignes de troupes qu'elles appuyent, il n'est pas nécessaire qu'il y ait en avant d'elles un champ de tir très étendu. On pourra donc les masquer derrière des couverts situés à plus d'une portée de fusil et les construire même sur de légères déclivités de terrain qui les déroberont aux vues des grandes batteries de l'attaque, établies à 2,000 ou 2,500 mètres de distance.

Les adversaires de l'emploi de l'artillerie dans les redoutes du champ de bataille ont présenté encore l'objection suivante :

« Lorsque Fartillerie des redoutes est en action, l'infanterie est inutilement exposée aux coups de l'artillerie ennemie, et quand l'infanterie entre en action, c'est au tour de l'artillerie d'être exposée sans utilité pour la défense. »

Cette objection est, selon nous, plus spécieuse que réelle.

Il arrivera trôs rarement, en effet, que Tartillerie sera seule en action, puisque le but des redoutes n^est pas dé prendre part à la lutte éloignée. Au moment décisif — pendant Tassant — les deux armes agiront simultanément, et, dans ce cas, aucune ne fera des sacriûces inutiles.

Lorsque, par exception, une redoute devra combattre des batteries éloignées qui ne pourront pas, à cause de la nature du terrain, prendre sur elle un ascendant marqué, on y construira des abris pour l'infanterie, À moins que le temps ou les matériaux ne fassent défaut, auquel cas on creusera à droite et à gauche de la redoute des tranchées qu^occupera la plus grande partie de la garnison, jusqu'à ce qu'elle doive rentrer dans Touvrage pour prendre part à sa défense.

Il est incontestable que l'artillerie placée dans les redoutes peut être prise par Tennemi puisque celui-ci doit s'emparer de ces ouvrages avant de poursuivre son attaque ; mais Tartillerie des batteries ordinaires et des ouvrages ouverts à la gorge, court les mômes dangers, à moins qu'elle ne se décide à battre en retraite avant de se trouver dans la zone des feux efficaces de mousqueterie, ce qui réduirait considérablement son influence. C'est, en effet, un aphorisme d'artilleur qu'une batterie est perdue lorsqu'elle attend, pour se retirer, que l'infanterie soit arrivée à 600 ou 700 pas. Or, à cette distance, le tir à obus et, à moins de 400 pas, le tir à mitraille produisent de très grands résultats. La retraite précipitée de l'artillerie exercerait, en outre, une fâcheuse influence sur le moral des défenseurs de la redoute.

L'inconvénient que présentent les ouvrages fermés de

ne pouvoir abriter les avant-trains, les caissons et les attelages» existe au même degré dans les ouvrages ouverts à la gorge lorsqu*il ne se trouve pas à proximité soit des plis de terrain, soit des couverts pour masquer les voitures et les chevaux.

Quant à Tobjection que les bouches à feu, dans les ouvrages fermés, perdent l'avantage de la mobilité, elle n'a plus d'importance depuis que rartillerie, par suite de rénorme portée de ses bouches & feu et de leur emploi en grandes masses, n'est plus astreinte aux fréquents déplacements qui étaient une des nécessités de l'artillerie ancienne.

Les redoutes sont sans doute plus difficiles à reprendre par des retours offensifs que les ouvrages ouverts à la gorge, mais ce dé£stut est largement compensé parla résistance plus grande qu'elles opposent à l'attaque. Pour obliger les défenseurs à abandonner un ouvrage ouvert à la gorge, il suffit, neuf fois sur dix, de le déborder avec une colonne de troupes.

Nous sommes loin de prétendre cependant qu'il faille établir des bouches à feu dans toutes les redoutes. \

Selon nous, l'emploi de l'artillerie doit être limité aux cas suivants :

1" Lorsque la redoute occupe un point important à proximité duquel il n'y a pas un emplacement convenable pour des batteries ;

2^ Lorsqu'elle sert d'appui à une aile de l'ordre de bataille et qu'elle découvre bien le terrain sur lequel l'ennemi doit s'avancer pour attaquer ou tourner cette aile;

3^ Lorsqu'elle est établie à la queue ou sur le flanc d'un village important, qui doit être défendu pied à pied.

Dans ce cas, si les redoutes ne renfermaient que de

rinfanterîe, elles ne pourraient pas empêcher Tennemi de traverser le village ou de s'y établir ;

40 Quand une redoute est placée à une grande distance de la ligne de bataille, soit pour battre un pli de terrain ou un accès important, soit pour garder un défilé (pont ou débouché de chemin creux), soit pour flanquer une pente que les troupes assaillantes doivent franchir avant d*aborder la position ;

5* Très souvent aussi il sera utile d'établir quelques bouches à feu dans les redoutes servant de points d'appui à la partie de la position que Tennemi a le plus d'intérêt à forcer (soit parce qu'elle domine le champ de bataille, soit parce que de là on jprend en flanc ou à revers les troupes déployées à droite et à gauche).

En dehors de ces cas, on s'abstiendra d'établir les hou* ches à feu dans des ouvrages fermés, non seulement parce qu'on pourra les employer plus utilement ailleurs, mais encore parce que la construction et les dispositions intérieures se compliquent beaucoup lorsqu'une redoute doit être organisée pour l'artillerie. Ces complications résultent de la nécessité de construire des traverses, des magasins de munitions, des revêtements de talus intérieurs et d'autres détails nécessaires pour que les pièces soient bien servies et convenablement protégées.

Il va sans dire que lorsque l'on devra organiser une position dans le voisinage d'une forteresse ou lorsque l'on aura assez de temps pour amener sur les lieux des pièces légères de place et des canonniers pour les servir, on garnira d'artillerie toutes les redoutes, afln de produire de plus grands eflets et de laisser aux divisions et aux corps d'armée les batteries qui leur sont aifectées. L'histoire offre plusieurs exemples de positions ainsi fortifiées. Nous citerons, entre autres, la position de l'archiduc

Charles à Caldiero, près de Vérone; celle de Wellington en avant de Lisbonne, celle de Soult sur le mont Rave, en avant de Toulouse, et celle de von Werder sur la Lisaine près de Belfort.

L'armée belge pourra organiser des positions analogues en avant de la Nethe et du Rupel, lorsque cette ligne sera pourvue de têtes de ponts permanentes. Il suffira pour obtenir ce résultat qu'elle mette à profit le temps qui s'écoulera entre le jour où elle recevra Tordre de se mobiliser et le jour où le territoire sera envahi.

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