CONSIDÉRATIONS SUR LES FEUX DE PIED FERME ET LES FEUX EN MARCHANT
Il est constaté que les tirailleries éloignées et les haltes fréquentes disposent mal les troupes pour l'offensive,
parce qu'elles rompent leur élan, diminuent leur ardeur et les rendent trop attentives aux pertes que leur cause le feu de l'ennemi, toujours meurtrier aux points d'arrêt dont les distances sont exactement connues.
Chez une troupe qui marche résolument à l'ennemi sans s'arrêter, le sang s'échauffe graduellement et la confiance peste entière. C'est ce qui faisait dire à Frédéric le Grand : u Dans l'attaque, il ne s'agit pas de tuer plus ou moins y de monde à l'ennemi, mais de le joindre le plus vi » possible. «Précepte toujours vrai, mais difficile à observer aujourd'hui, l'infanterie devant parcourir une zone dangereuse d'environ 2,500 mètres de profondeur.
Aucune troupe ne pourrait, sans se désorganiser ni se fatiguer outre mesure, franchir cette distance, d'une traite, 80US le feu de l'ennemi. Les arrêts sont donc nécessaires pour rétablir la cohésion et permettre aux hommes de reprendre haleine. Cependant, comme ils diminuent les forces morales et augmentent les pertes, on les abrégera autant que possible, et on ne les fera que dans des positions abritées, que l'on gagnera aux allures les plus vives.
Notre règlement de manœuvre porte (E. de B n^ 278) que « dans la marche offensive, les tirailleurs, suivis des » soutiens et des réserves, avanceront sans tirer jusqu'à « trois ou quatre cents pas environ de l'ennemi (1) ; ils se »• posteront alors ou se coucheront, et le combat de feu » commencera. »
Les auteurs des règlements de manœuvre d'autres pays et les tacticiens qui ont analysé les résultats des dernières guerres, sont d'avis qu'il serait difficile, sinon impossible, d'obtenir de soldats n'ayant pas le sang-froid que
(1) Le règlement prussien de 1876 permet de commencer le feu à 'iOO mëires, mais il indique comme la meilleure distance 400 mètres.
une longue pratique de la guerre, qu'ils avancent jusqu'à 300 ou 400 pas de Tennemi, sans répondre à des feux qui, déjà à 1,000 pas, commencent à devenir efficaces.
Voilà pourquoi Ton recommande généralement le tir on marchant, qu'enseignent, du reste, notre Ecole du soldat {n^ 333) et notre École de compagnie (n^ 351).
Ce tir n'est à proprement parler qu'une succession de feux de pied ferme ; il s'exécute comme suit : Les groupes, après avoir fait 25 ou 30 pas, s'arrêtent, visent et tirent ; ils se remettent ensuite en marche, chargent leur arme et recommencent la même série d'opérations.
On peut aussi exécuter le feu en marchant : .
V En portant des tirailleurs à 15 pas en avant de la chaine ; ces hommes tirent et attendent ; dès qu'ils sont rejoints par la chaîne, il se détache de celle-ci d'autres tirailleurs, qui agissent de môme ;
2** En portant la chaîne en avant par échelons ; pendant qu'une partie des échelons sont en marche, les autres sont arrêtés et les protègent par leur feu (1).
Mais ces opérations méthodiques Font généralement
(1) Cette marche en échelons ou en échiquier est prescrite dans quelques règlements de manœuvre, pour traverser la zone la plus rapprochée de l'ennemi. D'après les dernières instructions russes, le mouvement doit commencer par la fraction en avant de laquelle se trouve une bonne position pour les tirailleurs. Quand cette fraction est arrivée en place et a ouvert le feu, les autres viennent successivement ou simultanément s'établir à sa hauteur. Les tirailleurs ne se couchent pas, mais cherchent à s'abriter le mieux possible.
D'après ces mêmes instructions, les bonds successifs sont exécutés par la chaîne entière, lorsque l'on avance sans tirer^ et par fractions « les plus fortes possibles, lorsque Ton doit riposter au feu de Tennemi. »
Le colonel von Schcrff est d'avis que le feu en avançant doit s'exécuter de la manière suivante :
« Dans la zone où les feux prennent une grande précision balistique, 9 on avance par bonds successifs de 50 à 80 pns, en se jetant k terre, et
inexécutables à proximité de Tennemi. Arrivé là, on doit procéder par boyids successifs, c'est-à-dire franchir au pas gymnastique les espaces découverts, pour s'arrêter et faire feu dans des plis de terrain ou derrière des obstacles naturels. Les circonstances du combat et la nature du sol décident de la longueur des bonds. Généralement les premiers bonds seront de 00 à 80 pas (1), les derniers beaucoup plus courts. S'ils étaient trop grands, les pertes augmenteraient et les hommes seraient épuisés au moment de l'action décisive.
Il faudra également avancer par bonds successifs lorsque le terrain ne présentera ni accidents, ni couverts; mais alors, d'après la plupart des règlements de manœuvres, les hommes se couoheront pour éprouver moins de pertes. Cette prescription, toutefois, a été combattue par plusieurs tacticiens qui ont pris part aux dernières guerres. Ils prétendent que le soldat couché se remet difficilement en marche, qu'il perd l'ardeur et l'élan si nécessaires pour l'assaut final, et quil faut alors pour l'entraîner l'énergique intervention des oflSciers se portant en avant, et l'impulsion physique et morale des troupes de la réserve arrivant en ordre serré, traversant la ligne et poussant des hourrahs.
On lit dans une brochure publiée à Berlin en 1875, sous le titre de : Préparation de f infanterie au combat de tirailleurs dans la bataille ;
> par fractions d'une section (en échelon ou on échiquier); chacune des » fractions couchées protège par un feu rapide et bien dirigé la marche
> de celles qui avancent. »
(i) D'après les dernières instructions russes les iiremiers bonds ne peuvent dépasser 100 à 450 pas.
Le règlement belge (E.-C, n» 4^8)9.(1x0 la Icngueur des bonds à 50 ou 60 pas.
« Il vient un moment où les hommes, fortement impreso siennes par la violence et les ravages du feu, refusent » de se lever et où l'attaque s'arrête.
n Pour les porter tous à la fois en avant au bruit du n tambour ou du clairon, il faut que les cadres aient une » grande influence et les hommes une rare discipline.
» Le plus sur sera de faire arriver en ce moment des n renforts tirés de la réserve, qui se fondront dans la ligne «> des tirailleurs.
n La réserve servira donc surtout à porter la ligne en n avant, lorsqu'elle ne peut ou ne veut plus avancer. »»
Cette appréciation fondée sur l'expérience, prouve qu'il est dangereux de permettre aux tirailleurs de se coucher lorsqu'ils sont arrivés près de l'ennemi.
Elle prouve aussi que les bonds successifs doivent se faire par ligne entière et non par fractions de ligne, comme le prescrivent certains règlements et certains auteurs ; il est, en effet, plus difficile d'enlever une fraction de chaîne qui s'est arrêtée et blottie, que d'enlever une chaîne entière se redressant par un mouvement général ou qui se communique de proche en proche.
Il se présente cependant des cas où les tirailleurs sont obligés de se coucher, par exemple dans lattaque des retranchements, quand ils doivent s'arrêter longtemps devant une ligne de défenses accessoires, pour protéger les travailleurs chargés de détruire ces défenses ou d'y faire des trouées. Si, dans ce cas, ils restaient debout, leurs pertes seraient notablement plus grandes et pourraient même s'élever au triple (voir page 4).
ATTAQUE d'une POSITION; DISPOSITIONS GÉNÉRALES;