‹ Manuel de l'amateur d'éditions originales, 1800-1911Chapitre 10 sur 15 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Des livres aquarelles, etc.

Cette question se trouve un peu liée avec celle des fausses marges des livres sur laquelle nous nous sommes longuement expliqué plus haut.

Quelques rares amateurs ou plutôt bibliomanes, car ils ne sauraient prétendre au beau titre de bibliophiles, recherchent les livres qui olTrent des marges étendues, et voire même ceux pourvus de marges disproportionnées.

Leur intention est de les faire illustrer ou décorer et pour oc d'y faire apposer des aquarelles, plus ou moins intéressantes, avec l'excuse, supposons-nous du moins, de dissimuler ainsi les fausses marges sous de plus ou moins copieuses illustrations.

Quelle illusion 1 Ils rendent en effet irréparable un vice auquel il était encore loisible de porter remède antérieurement.

Nous allons éclaircir cela plus en détail.

La mode des livres aquarelles est, à relativemont parler, assez récente. Les anciens amateurs se bornaient en effet, à faire aquareller ou gouacher les gravures tirées en noir, imitant en cela les imprimeurs primitifs, qui, mais pour une raison difl'crentc, faisaient colorier leurs impressions afin de mieux simuler l'aspect des manuscrits, qu'ils cherchaient en ces temps anciens à supplanter, en les écoulant à meilleur compte (Pigouchet, Simon-Vostre, etc.).

En principe, nous ne désapprouvons pas absolument cette façon d'augmenter l'intérêt d'un ouvrage, sans toutefois en être partisan pour noire propre compte. Mais il y a la manière. L'amateur, en faisant oiner ses éditions originales de compositions appropriées à leur sujet par des artistes de talent, cherche à en augmenter l'attrait, à les rendre plus séduisantes. Ces illustrations, quand elles sont exécutées à l'appa-

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rition du livre ou pendant les années qui la suivent, offrent le grand avantage d'être contemporaines de sa publication, quelques années de plus ou de moins ne comptant g-uère. C'est un mérite, quand les volumes ainsi parés traitent des sujets contemporains.

De ce qu'il ne faut pas faire en tant que décoration de livre.

Mais que d'abus commis sous l'empire de cette mode ! On s'adresse à des artistes secondaires ou inférieurs, dont le talent, ou son absence, ne convient pas à la tâche qui leur est confiée. On développe intempestivement la décoration de livres qui ne la comportent pas; son importance dépasse celle qu'il conviendrait de lui attribuer. Enfin les emplacements h illustrer sont plus ou moins bien choisis.

La question première à se poser avant d'illustrer un livre est, avant tout, si son sujet s'y prête bien. Puis, il faut découvrir l'artiste dont le talent lui conviendra le mieux et s'assurer, au préalable, qu'il saisit bien le travail qu'on lui demande, travail qui doit d'abord ne pas contrarier l'aspect typographique du livre, mais s'y marier, et non l'annihiler, ni le détruire, ou tout au moins ne pas rapetisser.

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Si le livre est déjà illustré par son éditeur, il y a toujours svanla,w^e à s'adresser à l'artiste qui a été char<ré de rilluslratiou. Mieu\ qu'un autre, il apprécie ce qu'il peut ajouter pour parachever son œuvre ou, tout au moins, ne pas la restreindre. A défaut il est souvent préférable de s'abstenir, car, sauf des cas exceptionnels, le résultat d'une telle méprise est atroce et l'erreur se change aisément en horreur.

Si une édition originale a quelque valeur avant l'aquarellage, elle la perd évidemment après si ce dernier se résume par un échec, même partiel.

Quand l'ornementation est marginale, il n'y a plus de remède, car celle-ci couvrant à la fois la fausse marge et la viaie, elle est impossible à supprimer. Le livre est gâché, l'est irrémédiablement.

Ces aquarelles marginales ont, d'ailleurs, un défaut capital, défaut qui en vicie le principe même. Disposées, la pluj^art du temps, sur les cot€s extérieurs des pages, qui sont ceux offrant le plus d'espace libre, à moins d'être l'œuvre des très rares artistes ayant le sens de la typographie, elles déséquilibrent les pages et leur donnent un aspect désagréable. Elles les démolissent.

Quand elles figurent sur les fausses marges, c'est encore pis. N'étant pas préservées du contact de la lumière et la poussière s'y infiltrant fata-

lement, avec la plus grande facilité, entre des feuillets qui ne se trouvent plus comprimés par la brochure et plus tard par la reliure, elles se trouvent sans défense contre ces causes de destruction. L'effet en est néfaste sur les coloris.- D'autant plus qu'il ne s'exerce pas, ou dans la même proportion, sur les parties protégées des vraies marges. La décoration se trouve ainsi divisée en deux tons différents par une ligne nettement indiquée par le commencement des fausses marges. Cela devient ignoble en quelques années.

On peut se montrer plus indulgent pour le décor disposé sur les pages de garde, autour du faux-titre, des frontispices, dans l'intérieur des volumes sur les pages blanches ou sur tout autre emplacement libre (titres, fins de chapitre, etc.), surtout s'il ne dépasse pas, ou de très peu, ce qu'on appelle la justification, c'est-à-dire le rectangle constitué par le texte imprimé. Parfois des exceptions à cette règle sont même d'un effet heureux, mais il est indispensable, avant toute chose, qu'elles soient aménagées par des hommes de goût et se rendant compte du respect qu'ils doivent à la tache noire que constitue le texte, et à la forme du livre.

Le malheur est que tout artiste se croit homme de goût et que le bibliophile ne l'est pas toujours assez pour l'arrêter quand il se trompe. Heureux encore lorsqu'il ne l'y incite pas.

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Conseils pour la décoration des livres.

Voici ce que nous conseillerions pour rendre le mal moindre :

S'assurer d'abord que le sujet se prête à lillus- Iralion ou à la décoration et, dans l'affirmative, réfléchir à l'importance à leur donner. Doit-elle être discrète ou relativement abondante? L'abondance ne doit pas se changer en exagération.

Choisir l'artiste dont les aptitudes et le talent semblent le mieux s'indiquer, après s'être convaincu au préalable, qu'il a su lire et comprendre le livre, précaution indispensable, et dont l'omission amène, infailliblement, les plus tristes conséquences.

En discutant avec lui le genre et le développement à donner à l'illustration, le prier de prendre en sérieuse considération la forme et la coupe typographiques du livre. Si ce dernier est divisé par chapitres, ou parties séparées, comme dans les livres de nouvelles, à la rigueur, se contenter des séparations naturelles : les commencements de chapitres pour des entêtes, leur fin pour des culs-de-lampe. Veut-on l'étendre davantage, on pourrait se servir des versos laissés en blanc, précédant les litres de chapitre ou de nouvelles, quand il y en a.

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Quand le texte se suit sans interruption, il ne reste de disponibles que les marges. Mais avec combien de modération les faut-il employer? En empiétant sur les fausses marges, on pourrait, à la rigueur, les plier en reliant le volume, &i leurs dimensions sont trop larges et si le papier supporte cette opération, certaines sortes étant exposées à la cassure. Cela n'empêcherait nullement la suppression des autres fausses marges restées vierges.

Mais ce qui nous paraît de beaucoup préférable, c'est l'adoption d'un système de décoration plus sobre, quoique tout aussi riche, sinon plus riche, Il consiste à encarter dans le volume des pages blanches supplémentaires collées ou, de préférence, montées sur onglets et qui recevraient des illustrations à pleine page, sur leur recto.

De l'achat des papiers pour la décoration supplémentaire des livres.

Rien de plus aisé à réaliser. A moins que l'édition remonte à dix, quinze ans ou davantage, il est facile, pour des exemplaires ordinaires, de se procurer un papier semblable à celui qui leur a servi. Pour les papiers de luxe, cela est encore plus simple. Sauf d'infimes exceptions, et qu'ils ont d'ailleurs bien soin d'indiquer, les éditeurs

ne se servent que de soites de papier employées couramment dans le commerce. Celles-ci, neuf fois sur dix, proviennent de trois fabriques ou maisons, dont on trouvera les adresses ou celles de leurs dépôts au Bottin. Ce sont : les manufactures d'Arches, de Rives ou du Marais, pour les papiers de fil vergés ou vélins, mécaniques ou à la forme, désignés sous le nom générique de Hollande par les éditeurs : les maisons Renaud - Texier et C'^ et Perrigot-Masure, pour les véritables papiers de Hollande ; Yan Gelder et Whatman, pour les papiers du Japon et de Chine.

En examinant, par transparence, le filigrane ou marque du papier de fil ou de Hollande du volume, on sait immédiatement à laquelle de ces maisons on doit s'adresser pour trouver un papier semblable, de même force et qualité, ou, ce qui n'est point un mal, un peu plus épais.

Si le papier utilisé a été fabriqué spécialement pour une édition, l'éditeur ne refuse jamais de vous en céder quelques feuilles, quand il connaîtra l'emploi que vous lem- réservez, à moins, cependant, que son stock n'en soit épuisé.

Des précautions à prendre pour le papier employé.

Une fois arrêté le nombre des illustrations, leur emplacement, leur sujet, il faut faire coller

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le papier s'il ne l'a déjà été. Pour s'en assurer, il suffît de mouiller légèrement un des coins avec la salive. Si le papier en aspire peu ou prou, c'est qu'il a besoin d'être plus ou moins collé, ce qui se fait chez des laveurs de papiers connus de tous les libraires ou chez les satineurs. Les vendeurs du papier s'en chargent aussi par complaisance. Ce travail a pour but d'éAilor ultérieurement les piqûres ou les taches de rouille, et d'empêcher les couleurs d'être bues par le papier ou de percer au travers.

Des décorations manquées.

Ceci fait, il ne reste plus à l'artiste qu'à se mettre au travail et à vous soumettre ses croquis, puis ses premiers essais. Si ceux ci vous donnent satisfaction, rien de mieux: il continue. Si la réussite est douteuse, il recommence, car il faut toujours vous réserver autant que possible le droit de refuser toutes les pièces manquées ou déplaisantes. Si vous trouvez que l'artiste n'arrive pas à réaliser ce que vous attendez de lui, il ne vous reste plus qu'à lui retirer le travail en sacrifiant ce qui est fait. En agissant de la sorte au moins n'aurez vous point compromis votre précieuse édition originale par une illustration mal réussie. Vous en serez quitte

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pour recommencer avec un autre artiste plus heureux ou comprenant mieux les intentions de l'auteur du livre et celles de son propriétaire.

L'illustration réussie.

L'illustration complète et réussie, le relieur débroche votre vohmie, y place au moyen d'onglets chaque page de décoration à l'entlroil où elle doit figurer, en frontispice, la première, avant le litre ou au verso ou en face, les autres, dispersées, au recto, dans l'intérieur du volume.

Autant que possible, disons-le une fois de plus, l'aquarelle doit avoir des dimensions se rapprochant de celles du leclangle imprimé de la page, afin de conserver des marges suffisantes pour la faire valoir. Si elle est un peu plus grande, cela peut se faire néanmoins. Plus petite, on a la faculté de la lamener aux dimensions de cette page imprimée, si on croit obtc nir un meilleur effet, en l'entourant d'un encadrement de la grandeur du texte imprimé.

Si le volume est relié, au lieu de placer les pages d'aquarelles sur onglet, le relieur les colle légèrement à leur place. On peut les protéger par des feuilles de papier de soie collé.

En agissant de la sorte on peut multiplier les illustrations sans nuire à la tenue générale du

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volume, sans toucher à ses marges réelles, et suppriuier les abominables fausses marges devenues sans utilité.

Généralement, les aquarelles font meilleur effet sur les papiers de fil ou de Hollande, Whalman et du Japon. On peut également se servir des mêmes papiers pour les dessins aux crayons noirs, durs et fins ou mous. Les pastels sont mieux sur les papiers du Japon que sur ceux de Chine ; le Ion blafard de ce dernier communiquant, presque toujours, un accent criard aux couleurs.

Quand l'édition originale est illustrée en noir seulement, on peut obtenir un agréable résultat en la coloriant plus ou moins. Mais il est presque indispensable, pour ce travail, d'avoir recours à l'auteur des illustrations, le mieux qualifié également pour y adjoindre les aquarelles supplémentaires.

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