CHAPITRE PREMIER
Des Bibliothèques anciennes»
Les premières collections bibliophiliques, les cabinets de livres, comme on disait alors, furent composées de manuscrits et d'imprimés résumant les connaissances humaines. Parmi ces collections, figuraient en première ligne les éditions originales des classiques grecs et latins, impri-
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mées d'après les manuscrits échappés aux ravages des Barbares que l'on conservait, le plus souvent, dans les bibliothèques des monastères.
Le tirage des premiers volumes imprimés étant limité par le faible débit des presses conduites à bras, le nombre et l'importance de ces collections étaient naturellement restreints.
Peu- à- peu, avec l'amélioration du matériel d'imprimerie, puis, au siècle dernier, avec l'application de la vapeur, le flot d'impressions qui nous inonde aujourd'hui, surtout depuis la seconde moitié du siècle, monta rapidement.
Il fallut établir parmi elles de nouvelles classifications pour leur mise en ordre.
Avec leur multiplication le nombre des amateurs crût également, quoique dans une proportion beaucoup moindre. 11 fallut encore établir des catégories nouvelles.
Au début, une bibliothèque ne pouvait être réputée complète que si elle réunissait des ouvrages écrits sur toutes les principales branches des connaissances générales.
Mais, à partir de la seconde moitié du xvnr siècle, nous commençons à rencontrer des amateurs de livres, c'est-à-dire des gens qui n'étaient pas eux mêmes des érudits, comme jadis, mais des collectionneurs proprement dits.
Avec eux, les bibliothèques continuèrent à conserver leur caractère d'universalité ; mais, plus
tard, une sélection devint indispensable pour éviter l'encombrement.
Les incunables et les livres du \v- siècle seuls se trouvèrent prisés dabord, en tant qu'éditions princeps ; puis les recherches se portèrent sur les éditions originales classiques des xvii' et xvin' siècles et les premiers romans de chevalerie, etc.
Ces catégories de livres s'épuisant tour à tour, le cercle dut s'élargir. On reprit alors celle des premiers poètes du xvi", en y joignant successivement les éditions curieuses, farces, soties, livres de cérémonie ou illustrés de la même époque.
Dès la seconde partie du siècle dernier, les livres du xvm% surtout illustrés, furent à leur tour l'objet des demandes des bibliophiles.
Ce fut à ce moment que commença la bataille à coups de billets de banque jetés sur les morceaux de choix des collections antérieurement réunies, au fur et à mesure qu'elles arrivaient sur le marché par la volonté ou la mort de leurs propriétaires. Cette bataille ne s'est point ralentie depuis car elle continue toujours do plus en plus vive, sauf quelques réactions sur des livres démodés pendant un moment.
C'est, en effet, de cette époque qu'il convient de faire remonter la hausse considérable enregistrée sur le livre ancien. Cette hausse, au lieu de res-
Ireindie le nombre des collectionneurs, provoqua peu-à-peu leur multiplication ; seulement la plupart des nouveaux venus n'eurent rien à se mettre sous la dent, les gros portefeuilles ayant fait la rafle à peu près complète.
C'est de là aussi que datent les spécialisations des bibliothèques que nous constatons à présent. C'est à dire qu'on vit certains amateurs, au lieu de réunir une collection générale comme au début du siècle, limiter leur activité à une ou plusieurs catégories de livres, en étendant toutefois l'importance relative de chacune de ces catégories. Cela eut été difficile avec les bibliothèques générales, qui se doivent borner à grouper des choix de livres dans chaque branche.
Asselineau rendit espoir à ces amateurs spécialisés, en affirmant résolument que les éditions originales des grandes œuvres littéraires du XIX* siècle n'étaient pas moins dignes d'attention que celles des siècles précédents, et en attirant plus particulièrement leur attention sur celles de la période romantique.
Puis ces dernières se trouvant à leur tour accaparées et épuisées leur prix s'en ressentit.
Mais le nombre des amateurs, sinon leur qualité, croissait, croissait toujours et il fallait un nouvel aliment à leur convoitise : ce fut tout naturellement les œuvres littéraires dont la publication suivit celle de l'époque romantique.
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Le vide s'étant reproduit, il devint nécessaire de recourir aux publications récentes. Ce fut l'œuvre d'une nouvelle catégorie de bibliophiles, et de ceux qui tendent à le devenir. On en était arrivé aux éditions tout à fait contemporaines, et même à celles sortant de sous presse.
Aujourd'hui, à mesure que paraît une œuvre semblant devoir sortir de la banalité, elle est immédiatement happée et entre dans les bibliothèques de nos modernes amateurs, qu'elle soit tirée sur grand papier, ou même sur papier ordinaire.
Ainsi s'est formée la plupart des nombreuses collections actuelles d'éditions contemporaines, dont nous nous proposons, dans ce petit travail, d'étudier la composition, comme valeur littéraire et même matérielle. Cette dernière synthétise souvent la première ; elle ne prend même d'importance, à nos yeux, qu'à la faveur de cette seule considération.
De la définition de Tédition originale.
Avant tout, il convient de définir cette expression d'édition originale, car elle varie singulièrement.
Un auteur et un bibliophile ne l'envisagent pas souvent de la même façon, et cependant, pour
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ce dernier, elle ne peut avoir qu'un seul et unique sens.
L'édition originale est la première édition imprimée d'une œuvre paraissant en librairie. Si elle a été publiée à l'insu de l'auteur, elle n'en constitue pas moins, pour l'amateur, Védition originale.
L'auteur, au contraire, ne reconnaît comme telle que celle avouée par lui et qu'on devrait alors dénommer, pour la distinguer : édition originale authentique.
Un premier tirage ne doit pas être confondu avec une édition originale. Cette première appellation ne s'applique qu'à un ouvrage illustré, quand les illustrations y paraissent pour la première fois.
Mais si une édition, avec texte original, est illustrée, et si les illustrations ont été faites spécialement pour elle, elle réunit à la fois les deux conditions.
Toute réimpression où l'auteur ne se borne pas à introduire des corrections mais ajoute des parties inédites, constitue une deuxième, une troisième édition originale, et ainsi de suite.
Ces distinctions sont indispensables car, pour ne citer qu'un fait, certaines éditions originales de Victor Hugo et de Lamartine furent presque simultanément tirées sur format in-i8 et in-8° ; et, il y a une quinzaine d'années, se posa la
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question de savoir laquelle des deux était la véritable édition originale. En l'absence de preuves matérielles disparues, preuves tirées de la correspondance des auteurs ou des registres des éditeurs ou brocheurs, il fut affirmé que l'édition in-octavo, se trouvant la plus correcte, devait être considérée comme l'originale.
M. Paul Meurice, représentant la personnalité de Victor Hugo, fut notamment de cet avis.
Il ne pouvait en juger autrement, car il n'avait, lui, à envisager que le côté littéraire de la question.
Les bibliophiles, selon nous, doivent se prononcer différemment. L'existence, dans l'édition in-i8, de fautes littéraires corrigées par l'auteur dans l'édition in-octavo, est simplement la preuve que l'auteur n'a pas lu l'édition in-i8, ou l'a lue plus rapidement. Mais, en l'absence d'autres preuves, cela n'indique nullement qu'elle n'a pas paru avant l'autre. On peut et on doit même supposer, au contraire, que cette édition incorrecte lui à servi à rectifier l'édition in-S". C'est d'ailleurs, on le sait, le cas pour presque toutes les rééditions.
D'autres preuves de l'antériorité de l'édition in-i8 nous semblent fournies par les considérations suivantes :
Les éditions à bon marché in-i8 durent, suivant la logique, être tirées les premières. Quelle
était leur raison d'être? On les destinait à parvenir aux centres principaux de vente, tels que Francfort et Bruxelles, où sévissait alors une contrefaçon effrénée. Pour y arriver efficacement, il fallait qu'elles y fussent rendues à la date même où paraissait l'édition in-S" à Paris. Or, à celte époque, les chemins de fer n'existant pas encore et les délais de transport de douane étant fort longs, il fallait, pour que les envois arrivassent en temps, s'y prendre fort à l'avance. D'où nécessité absolue de faire paraître ces éditions in-i8 au moins trois à quatre semaines avant l'in-octavo. Ainsi on s'explique quelles contiennent des fautes qui furent corrigées à une date ultérieure et, très probablement, d'après cette édition relativement défectueuse, préparée un peu en hâte pour l'étranger.
Le bibliophile, ici, ne doit et ne peut être de l'avis de l'auteur ou des défenseurs de sa mémoire littéraire : car il a, lui, à ne tenir compte que du fait purement matériel : date précise de l'impression ; tandis que les seconds n'attachent de prix qu'à la seule chose intéressante, à leur point de vue : la pureté de l'édition.
Poussons même notre examen plus loin.
Admettons que l'édition in-i8 ait été imprimée la première, mais qu'elle n'ait été mise en circulation qu'une année après l'édition in-8'\ et qu'on en ait la preuve certaine. Même si sa date avait
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été reculée sur le titre, il n'en serait pas moins incontestable que, du moment que le texte en est sorti de sous presse le premier, elle constitue la véritable édition primitive. Elle doit être cataloguée comme telle, avec une réserve sur ies fiches bibliographiques. Le bibliographe doit en tenir compte et le bibliophile n'a, de son côté, qu'à s'incliner, le bibliographe primant ici l'auteur lui-même.
Car en tout il faut une règle, et elle ne peut ni ne doit plier devant des considérations littéraires ou autres, étrangères à la bibliographie et, à plus forte raison, à la bibliophilie, qui est une sorte de bibliographie poussée souvent jusqu'à la manie. La règle ne tient compte que du fait matériel brutal.
Préférez, si vous le voulez, l'édition correcte à celle qui ne l'est pas. Nous serons de votre avis. Recherchez l'une, dédaignez l'autre, c'est votre droit. Mais, nous le répétons, la règle doit être observée !
Des éditions originales anciennes.
Pour quel motif recherchait-on jadis l'édition originale avouée par l'auteur ?
C'est qu'alors la contrefaçon s'exerçait presque sans limite, et que seulement dans cette édition
se rencontraient la pureté et la correction. Les contrefaçons n'offraient aucune garantie, parce que, copiées à la hâte sur un texte dérobé, qui n'était point le dernier, ou sur des épreuves non revues, elles s'imprimaient en fraude à bas prix et sans soin, ne pouvant s'écouler qu'à prix beaucoup plus réduit.
Plus tard, quand le privilège de librairie vint assurer, dans une certaine mesure (car il n'était pas toujours respecté), le bon droit du premier éditeur, les contrefaçons offrirent encore moins de sûreté, leur vente s'effectuant d'une façon clandestine et à plus vil prix encore.
Des éditions originales contemporaines.
De nos jours, sauf de rares exceptions, l'édition originale est recherchée pour un motif bien différent. La fabrication du livre étant beaucoup plus rapide, le temps a une plus grande valeur et les auteurs, sauf dans des cas assez rares, publient quelquefois leurs œuvres un peu hâtivement. Ils éprouvent, par la suite, le besoin d'apporter des corrections plus ou moins importantes dans les éditions subséquentes. Ces corrections deviennent quelquefois considérables quand l'auteur, arrivé tardivement à la célébrité, fait rééditer
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des œuvres de jeunesse parues quelquefois dix ans, ou même quinze années auparavant.
La constatation de ces changements, ajoutés, retranchements, remaniements, devient alors extrêmement curieuse et même instructive pour tous ceux qui s'intéressent ù la littérature, à la bibliographie ou à la biographie. Elle explique, en effet, des modifications qui, avec le temps, se sont produites dans la mentalité et dans la technique littéraire de l'auteur. Rien de plus naturel qu'elle motive cette ardeur des recherches pour leurs éditions princeps et le prix plus élevé des éditions où le texte premier diffère davantage de celui qui a été définitivement adopté.
Donc, recherche du texte primitif avec le désir de le trouver différent des textes suivants, telle est, à notre avis, la raison capitale de la constitution des collections d'éditions originales contemporaines.
Bien entendu, la manie s'est mise après de la partie et a, nous ne nous le dissimulons pas, exagéré singulièrement les motifs de cette légitime recherche. Nous le constatons avec regret. Aujourd'hui, une simple différence dans la nuance de la couverture, une incorrection typographique, suffit à certains amateurs pour justifier leurs préférences et faire attribuer une valeur, souvent exagérée, à une édition originale
ne présentant que ces menues particularités. Peut-être conviendrait-il même de réagir contre l'excès de cette tendance?
Des raisons de rechercher Tédition originale contemporaine.
Continuant l'étude de la définition de l'édition originale, nous allons chercher à préciser les raisons réelles qui nous semblent rendre précieuse ou désirable la possession d'une édition originale.
Le bibliophile a, de tout temps, éprouvé le charme particulier que produit la lecture d'un chef-d'œuvre littéraire dans l'édition où il a été publié primitivement. Il s'y reporte par la pensée, en contemplant caractères, impression, papier, brochage de l'époque où il parut et fut même trop souvent méconnu. Il subit du fait de cette transposition dans le temps passé une impression de plaisir, assez délicate à exprimer, mais que nous avons tous plus ou moins ressentie. Et plus cette édition diffère de celles qui l'ont suivie, plus ce sentiment prend de force et d'acuité. 11 incite à chercher à se représenter le milieu où naquit, vécut et mourut un grand homme, et devient impressionnant pour tous ceux qui sentent quelque peu.
De rédition originale romantique.
Il y a encore seulement cinquante ans, quand un livre était édité pour la première fois, on le composait avec des caractères mobiles. La stéréotypie, bien que connue depuis près d'un siècle, n'était employée que fort rarement et seulement pour des ouvrages classiques dont on prévoyait un gros écoulement. Le tirage ne se trouvait pas en rapport, non avec la valeur littéraire supposée ou réelle de l'auteur, d'ailleurs souvent ignorée, mais avec l'écoulement possible du livre, 5oo, i.ooo ou i.ôoo exemplaires, rarement plus. Le prix de vente plus élevé que de nos jours la limitait, surtout eu égard à la valeur supérieure de l'argent. Les cabinets littéraires ou de lecture étaient les principaux et souvent les seuls acheteurs. Il fallait donc que le succès fût déjà bien assuré pour que l'éditeur se décidât à faire paraître une édition nouvelle. La composition première n'ayant point été conservée, il lui fallait en refaire une nouvelle qui permettait d'ailleurs à l'auteur d'y introduire des corrections et des remaniements, dans une mesure souvent importante. C'est pour cette raison que les éditions datant de cette époque et des années suivantes présentent entre elles d'assez sensibles différences et n'en offrent que plus d'intérêt.
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De rédition originale actuelle.
De nos jours, il n'en est plus de même. Les éditions d'auteurs en renom ne sont pas conservées en caractères mobiles. Mais des empreintes en creux immédiatement prises servent à la confection de clichés en relief, d'un nombre plus ou moins élevé suivant l'importance du tirage. Puis la composition est distribuée de suite, c'est-à-dire détruite. C'est donc sur les clichés seuls que sont tirés les exemplaires, y compris ceux dits, improprement d'ailleurs, sur grand papier. Ce sont ces mêmes formes clichées conservées qui serviront à imprimer toutes les éditions subséquentes.
A moins donc d'une erreur capitale dans la composition en lettres mobiles, bien téméraire serait aujourd'hui l'auteur qui se croirait autorisé à en réclamer la recomposition pour une ou plusieurs pages sur lesquelles devraient être fondus de nouveaux clichés, permettant la réimpression d'un ou plusieurs cartons de 4 5 8 pages nécessaires au remplacement du carton fautif, etc.