CHAPITRE TIT
De la réunion d'une collection. — Des achats
en « nouveauté ».
Des dons d'auteurs ou d'éditeurs.
Quels moyens employer pour se procurer les éléments d'une collection d'éditions originales contemporaines ?
Nous en connaissons trois.
Le premier, le moins coûteux et le plus simple, est évidemment d'en être redevable aux auteurs. 11 offre l'avantage de les recevoir accompagnés
denvois autographes le plus souvent laudatifs et flatteurs, mais plus rarement intéressants. Il n'est, d'ailleurs, qu'à la portée d'un très petit nombre de collectionneurs pourvus de relations littéraires : ce sont, pour la plupart, des critiques. La réalisation de leurs bibliothèques à leur décès, ou des ventes préalables, permettent pourtant aux amateurs de s'y approvisionner à titre onéreux et d'en faire profiter leurs bibliothèques. Ces ventes se font souvent publiquement et elles sont précédées d'un catalogue, quand la collection est importante. Mais elles ont lieu aussi sans autre avis qu'une modeste annonce dans les feuilles spéciales consacrées aux annonces de ventes publiques. Cette discrétion profite à certains libraires spéciaux d'occasion, qui ont coutume de suivre ces sortes d'encans et d'en profiter largement au moyen de la petite entente connue sous le nom de révision, entente que la loi prohibe, mais qu'elle ne réprime plus. La coutume, sinon la morale moins bénévole, la tolère malgré le tort qu'elle cause aux vendeurs et aux autres acheteurs ne participant pas à ces combinaisons souterraines. Bien entendu en théorie, on devrait toujours acquérir un bon livre à son apparition en librairie. Mais on ne collectionne généralement pas au berceau et, à moins d'héritage, on est bien obligé de se procurer par d'autres procédés les volumes qu'on désire, et qui sont parus antérieurement.
Manuel de IWmntenr d'Editions oriiiinales
D'autre part, tous les amateurs ne peuvent se flatter d'avoir les connaissances littéraires nécessaires pour discerner parmi les éditions récentes — les nouveautés, comme on dit en terme de métier — et sans crainte d'errer, le bon grain de l'ivraie ; ù moins d'acheter tout ce qui paraît, pour être assuré de ne point laisser échapper précisément ce bon grain. Ce mode d'opérer entraînerait un peu loin. Les acquéreurs en proie à cette boulimie particulière n'ont jamais donné un exemple à imiter, ainsi que l'ont prouvé des exemples célèbres dans l'histoire de la bibliophilie.
Des éditions originales épuisées.
S'il s'agit de livres épuisés chez l'éditeur, il est toujours prudent de s'assurer chez ce dernier que cet épuisement est bien réel et n'est point un pur artifice de catalogue de libraire mal renseigné ou peu délicat. Ceci se produit. Quelquefois l'épuisement n'est qu'apparent et on retrouA'e tout ou partie de l'édition à bas prix chez un soldeur. Le catalogue de l'éditeur devrait en ce cas remplacer la mention épuisée par celle de soldée. Elle serait beaucoup plus exacte, mais peut-être moins favorable au prestige de l'éditeur. Aussi est-elle toujours omise.
Manuel de l'Amaleur cCEdUions originales
11 n'est point rare, non plus, que des œuvres, bien qu'annoncées comme épuisées en première édition par les catalogues de libraires d'occasion, souvent de bonne foi mais insuffisamment renseignés, puissent se rencontrer chez leurs éditeurs primitifs et s'obtenir encore à leurs prix officiels. Il est donc toujours sage, répétons-le, de s'enquérir, auparavant, par soi-même de cet épuisement réel auprès de ces éditeurs. On éprouve ainsi, parfois, le plaisir d'y retrouver un exemplaire isolé, égaré, rentré après règlement, ou tout simplement oublié dans les inventaires. Le fait s'est produit à plusieurs reprises, à notre connaissance, et nous n'avons pas craint d'en profiler. Dans cette occurrence trop rare, le collectionneur se trouve singulièrement heureux de voir son flair et sa persévérance couronnés de succès, menues salisfactions qui ne lui sont pas indifférentes et dont il ne manque jamais de faire part à ceux qu'il sait s'intéresser comme lui aux mêmes recherches.
Bien entendu, quand la date d'édition est quelque peu éloignée, ce contrôle est généralement superflu. Mais il n'y a pas de règles sans exceptions, ainsi que nous en avons eu la preuve récente en faisant l'cmplellc de Autour d'une tiare de Gebhardf, sur papier de Hollande, bien que sa date d'édition remontât à dix-sept années.
Manuel de l'Ainaleur d'Editions originales
Des auteurs mis brusquement en lumière.
Le résultat est encore plus certain lorsqu'un succès soudain fait subitement sortir un auteur de son obscurité, — obscurité toute relative d'ailleurs, car il est tout à fait improbable que son mérite n'ait été déjà apprécié par ses pairs. Nous voulons donc parler seulement du moment où ce mérite devient incontestable pour le grand public. L'auteur devient alors intéressant et il faut se hâter de recueillir et de grouper les œuvres antérieures parues, soit chez son éditeur actuel, soit chez ceux qui l'avaient précédemment édité.
Il importe même de ne pas perdre de temps, car les bonnes idées sont rarement personnelles et elles viennent au même moment à vos rivaux ; ou, en tout cas, aux libraires à l'affût de révélations et des mouvements d'opinion qui en résultent.
La difficulté de connaître les œuvres antérieurement parues de l'auteur ainsi mis en lumière est assez aisée à résoudre. 11 suffit de parcourir la liste de celles indiquées presque toujours au revers du faux titre intitulée : Du même auteur..., ou portant tout autre indication similaire. A défaut des livres du même auteur, le catalogue de son éditeur ou de ses éditeurs anlé-
rieurs donne au moins une partie des renseignements. On peut aussi feuilleter la dernière édition et les précédentes de la Bibliographie française, de Le Soudier ; sa table des noms d'auteurs place en regard ceux de leurs éditeurs. Nous disons : les précédentes éditions, car la dernière omet les titres des éditions épuisées. Les index annuels de la Bibliographie de la France, du Catalogue de la Librairie française de Lorentz et de ses suppléments fournissent encore ces données et d'une façon plus exacte même, mais la recherche y est un peu plus longue.
Du reste, pour rendre palpable l'utilité de recherches, paraissant inutiles en apparence, nous citerons encore quelques exemples qui nous sont personnels, et que nous pourrions appuyer de beaucoup d'autres qui nous ont été rappelés par des confrères en bibliophilie :
La Parisienne de Becque, sur papier de Hollande, valait couramment 3o à 35 fr., dans le commerce, en tant qu'édition épuisée, il y a quelques années, alors qu'il en restait encore en vente au prix original chez l'éditeur Calmann- Lévy.
Un de nos amis, M. B..., a demandé et acheté, quarante ans après son apparition, nn des très rares exemplaires sur papier de Hollande de la Vie de Jésus de Renan, chez l'éditeur Calmann- Lévy.
Manuel de l'Ainalenr d'Editions originales
On retrouva encore chez l'éditeur Fasquelle des exemplaires imprimés sur papier du Japon de la Samaritaine, deux ans après le succès formidable de Cyrano de Bergerac, et ces exemplaires qu'on put se procurer alors à prix d'éditeur valent aujourd'hui de loo à i25 fr. et davantage.
Nous pourrions multiplier les cas du même genre.