CHAPITRE IV
De la valeur pécuniaire des éditions originales.
La valeur des éditions originales contemporaines est une matière extrêmement discutable et surtout variable. Elle est réglée, comme toutes celles de ce genre, par la loi de l'offre et de la demande. L'offre, bien entendu, dépend presque toujours de la rareté de l'ouvrage, mais quelquelois aussi de son manque de notoriété et de la difficulté qu'on éprouve à se le procurer, le livre
restant enseveli chez des libraires ou chez des particuliers qui n'en font aucun cas et ne son- ^•^ent pas à en solliciter l'achat. La demande est guidée par la qualité littéraire, l'état de conservation des volumes ef. malheureusement devonsnous ajouter, beaucoup aussi par la mode et par le snobisme, compagnon inséparable de cette première.
Des réactions apparentes de valeur.
Il arrive de voir des éditions, subitement très recherchées, atteindre un prix de plus en plus élevé, que l'on voit baisser peu-à peu par la suite. Cela lient fréquemment à ce que, surlout en matière d'éditions tirées sur papier ordinaire, le nombre latent d'exemplaires conservés est parfois resté assez élevé. Avec le temps, l'édition se révèle beaucoup moins rare que des premières recherches ne l'avaient fait supposer, lorsque l'appât de prix élevés la fait peu-à-peu sortir des fonds de librairies de province, souvent lointains. Il sort aussi des exemplaires de bibliothèques privées gralifiées de dons de l'auteur, alors ignoré, et où ils seraient restés ensevelis sans cette hausse de valeur provocante.
Les Poèmes dorés et les iS'oces Corinthiennes d'Anatole France nous serviront d'exemple. Ven-
dues 100 et i25 fr. lorsque la vogue se porta sur cet auteur après le succès si vif du Crime de Sylvestre Bonnard, ces recueils retombèrent à loo puis 75 fr. et même moins par la suite. C'est que l'offre dépassa la demande, quand les amar leurs, malgré leur nombre, s'étant tous trouvés satisfaits, de nouvelles propositions furent faites et tombèrent souvent dans le vide.
Bien entendu, il ne s'agit ici que des exemplaires ordinaires et non de ceux qu'enrichit une dédicace ingénieuse ou intéressante, qui prend encore plus de relief lorsqu'elle émane d'un écrivain de tout premier ordre.
Telle encore, ['Aphrodite de Pierre Louys, qui, justement exaltée dans un superbe article de Goppée paru au Figaro quelques jours après son apparition, voyait ses premières éditions atteindre le prix de 00 fr. et plus. Un an après on en trouvait à i5 et 20 fr. Le motif de cette réaction, injustifiée en apparence, résidait dans cette particularité que les libraires des bains de mer, ignorant cette majoration , avaient renvoyé , comme dépôts in-vendus après la saison d'été, une partie de la première édition qu'ils avaient reçue à l'époque de Tapparilion. La valeur de ce livre actuellement, sur papier de luxe, atteint 3 à 400 francs, vu le très petit nombre d'exemplaires qui en existent. Entre parenthèses, signalons qu'un certain nombre d'exemplaires
tirés sur papier de Chine, n'ont pas été imprimés en même temps que l'édition originale, mais seulement avec les premiers du second tirage.
Mais plus souvent encore, les réactions de valeurs tiennent à ce que l'œuvre d'un auteur se démode sous l'influence de la disparition de la faveur des lettres et du public, ou parce que cette faveur avait un caractère artificiel.
De la valeur des termes laudatifs
employés dans les catalogues des libraires
« d'occasion ».
Si on cherche à se rendre compte, à la simple lecture des catalogues des libraires d'occasion, de la relation qui peut s'établir entre la valeur demandée et la rareté d'une édition originale désirée, on peut estimer que les éditions publiées dans la seconde moitié du siècle dernier, et annoncées comme peu communes, doivent être acquises, en moyenne, à leur pri\-fort primitif; qualifiées de rares, elles valent le double de ce prix ; de très rares, le f[uinliii)k' : et de rarissimes, le décuple et davantage, toujours du prixfort original. Le tout, bien entendu, est de tenir compte de la tendance plus ou moins laudalive du libraire dans la rédaction de ses annotations,
avant de faire entrer en jeu son jugement personnel dans l'appréciation de ces cinq catégories de distinction. Le flair, l'intelligence et souvent l'éducation de l'amateur sont appelés, ici, à entrer surtout en ligne de compte.
Les exceptions sont en effet nombreuses. On pourrait même dire, non qu'elles confirment, mais qu'elles forment plutôt la règle générale.
La rareté d'un livre ne sert pas seule, en effet, de base à sa valeur ; il convient aussi de tenir grand compte de sa condition matérielle.
Il est évident que, plus l'édition en est ancienne et sa conservation parfaite, plus elle a eu de peine à parvenir telle jusqu'à nous. Moins de chances on a de la rencontrer à nouveau ainsi, plus sa valeur doit se trouver accrue et moins on doit laisser échapper l'occasion de se la procurer.