V. — COLLECTIONS ET COLLECTIONNEURS
Le Cabinet des estampes tic Paris est le premier grand dépôt public qui ait rapidement constitué une belle collection de nielles. A l'époque de la publication de son ouvrage, en iHK\, Duchesne put en enregistrer quatre-vingt-sept. Aujourd'hui, grâce à des acquisitions successives, leur nombre dépasse la centaine. Si ce Cabinet ne possède aucune plaque niellée authentique ni une seule empreinte en soufre, en revanche on y trouve presque tous les nielles -estampes les plus importants, à commencer par l'épreuve unique du Couronnement de la l 'ierge.
Le Cabinet des estampes du Musée britannique, dont la formation est relativement récente, n'a négligé aucune occasion pour se trouver, sous ce rapport aussi, à la hauteur de son rôle. II est sans rival pour les plaques niellées, dont il possède plus d'un cent; puis, sur vingt-cinq empreintes en soufre connus, il en conserve dix-neuf, parmi lesquelles les deux plus précieuses : celle du Couronnement de la Vierge et celle de /// Vierge entourer d'anges et de saintes ; enfin, il est exceptionnellement riche en nielles-estampes.
En Italie, de toutes les collections publiques la mieux pourvue en nielles est celle du Cabinet des Beaux-Arts de Pavie, constitué par le legs de tous les objets d'art ayant appartenu au marquis Malaspina di Sannazaro.
En Allemagne, le Cabinet des estampes de Dresde renferme une collection unique de nielles allemands. Celui de Munich en possède quelques-uns. et celui de Berlin, de date récente, commence à prendre un bon rang.
En Autriche, la Bibliothèque impériale et la Collection Albertine à Vienne, à côté de nielles d'une authenticité douteuse,
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en offrent quelques-uns d'intéressants; ce dernier cabinet surtout peut être fier de montrer l'épreuve unique de la Vierge entourée fanges et de saintes, attribuée à Finiguerra (notre n« 182).
Nous ne parlerons pas des établissements publics où l'on ne trouve que quelques pièces de cette catégorie.
En ce qui concerne les collections privées, c'est l'Italie qu naturellement devait a cet égard donner l'exemple aux ieonopbiles du monde. Cicognara affirme que, déjà en 1804, Carlo Maino avait recueilli six cents nielles, et le comte Marino Pagani, de Bellune, douze, et qu'il a pu en examiner un catalogue détaillé entre les mains du chevalier de Lazzara. Ces deux collections ont été dispersées de bonne heure, de sorte qu'on ne peut plus porter aucun jugement sur leur valeur. La plus célèbre de toutes fut la collection Durazzo. Le premier noyau en fut formé par le comte Jacques Durazzo, l'ambassadeur de la république de Gênes auprès de celle de Venise à la fin du siècle dernier. Antonio Armanno, amateur intelligent et restaurateur des tableaux, procura ù son maître, à la suite des voyages successifs à travers l'Italie, un bon nombre de pièces, dont quelques-unes provenaient de l'ancienne galerie des Gaddi de Florence. Dans les premières années de ce siècle, le comte Durazzo, pendant son séjour à Venise, fit graver en fac-similé trente-deux de ses nielles par Antonio dal Pian, Vénitien, et un certain Jean David, qu'il avait amené de Gênes à sa suite. L'objet de ces fac-similés était de servir à l'illustration d'un ouvrage que l'abbé Mauro Boni se proposait de faire sur le cabinet Durazzo, mais qui ne vit jamais le jour. Un exemplaire de ces reproductions, exécutées d'une façon remarquable', fut offert a la collection Albcrtine de Vienne, dont le comte Durazzo avait été le véritable fondateur, cl il permit ù Bartsch d'en donner une
I. On peut les voir ao Cabinet de* estampe» de noire Bibliothèque nationale.
IMKUDICTION ïlï
première description, copiée ensuite parOtlley et p.ir Duchesnc, et présentée de nouveau par Zanetti, avec développements et dans un classement par écoles. Le cabinet du comte Jacques Durazzo, acheté par son parent, le marquis Joseph Durazzo, dernier duc de Gênes, devint plus tard la propriété du marquis Marcello, de la même famille. Successivement enrichi, il renfermait en 1835, au moment où il fut visité par Passavant, dixneuf plaques niellées, une empreinte en soufre et cent quatrevingt-neuf épreuves de nielles. Après sa dispersion aux enchères publiques en 1872 on a pu constater que dans cette dernière catégorie il s'est trouvé au moins cinquante pièces qui n'avaient aucun droit d'y figurer.
Le marquis Louis Malaspina di Sannazaro, de Milan, réunit une préeieuse collection de trente-sept plaques niellées et de quarante épreuves, dont il publia lui-même le catalogue. La famille Trivulzio, à Milan, s'en procura une dizaine. Le comte Cicognara, dans 1 espace de quelques années , rassembla cent vingt-quatre plaques niellées, dont nous reparlerons plus loin.
Les iconophiles français, toujours fort nombreux, ont suivi l'impulsion venue de l'Italie. Edmc Durand ne recueillit que quelques nielles, mais il eut l'honneur de posséder la plus belle pièce après le Couronnement </e la Vierge, et delà même main, pièce qui figure aujourd'hui dans la Collection Albertinc à Vienne (notre n° 182). Rossi, de Marseille, put se procurer sept belles pièces de Peregrini, et deux autres nielles. Révil recueillit d'abord trois belles plaques niellées, deux pièces de Peregrini du cabinet Rossi, et quelques nielles bien authentiques; mais dans sa seconde collection, de même (pic Durand, il admit comme vraies des pièces qui n'étaient que des pastiches ou des copies modernes.
Les amateurs anglais ne restèrent pas en retard. Woodburn
I. C'est par erreur que Pa«mv.ioL n»lo <|-u ceUt olleslioo a èio acquijc par l« Cabinet de Turin.
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fil en Italie une ample moisson en plaques niellées, en empreintes en soufre cl en ('preuves. Il les céda au célèbre ieonophile Sir Marc Mastcrman Svkes, <pii finit par posséder une collection extraordinaire de nielles : quatre-vingts plaques, vingt et une empreintes en soufre, et près de cent épreuves. La vente de cette collection, en 182Î, contribua puissamment à l'augmentation rapide de cette section au Musée britannique. Ottlcy cl Wilson y acquirent un certain nombre d'articles, et ce dernier put ainsi réunir cinq plaques niellées, quatre soufres et une trentaine d'épreuves, qui furent dispersés aux enebères de 1828.
Francis Dôme eut la chance de se procurer trois pièces des plus rares (nos nM 127, (>70 et (i78), dont deux de Peregrini, et vingt-cinq pièces, uniques jusqu'à présent, regardées comme épreuves de nielles allemands; son cabinet passa dans la bibliothèque Bodléienne à Oxford. Le Rév. Henry Wcllcsley, principal d'un collège d'Oxford, réunit une collection plus importante encore de nielles bien authentiques: une cinquantaine environ, dont une quinzaine provenaient du cabinet Wilson et dont quelques autres n'avaient point été signalés. Ils furent vendus en I8G0, cl passèrent en grande partie dans le cabinet de J. Marshall, livré à son tour aux enchères en 18(>:}. Lord Buekingham, à Stowe, posséda sept épreuves cl quelques plaques.
Kn Espagne, il se trouva par hasard un iconophile de grand mérite, le marquis de Salamanca, lequel, avec le concours du peintre José de Madrazo, forma une belle collection d'estampes, et recueillit soixante et un nielles italiens, dont cinquante n'étaient point connus. Elle a été vendue à Londres en 18(>«), et l'année suivante M. G.-W. Heid, alors directeur du Cabinet des estampes du Musée britannique, en publia un catalogue spécial, accompagné de reproductions photographiques de toutes les pièces, dont un certain nombre sont fort intéressantes.
Nous passerons sous silence les collections étrangères de date récente, peu nombreuses d'ailleurs, où les nielles n'ont
INÎHOnUCTION xlvu
figuré qu'à l'état d'exception; on les trouvera mentionnés dans notre bibliographie des catalogues de vente.
En France, après Durand, Rossi et Rcvil, il y eut une longue période ou même les îconophiles les plus éminents ne possédaient aucun nielle, sans doute parce qu'il, ne s'en présentait point sur le marché européen; mais depuis un quart de siècle les choses changèrent du tout au tout. M. Emile Galichon parvint à annexer à sa précieuse collection d'estampes une Paix en argent niellé et vingt-quatre épreuves de nielles ou passant pour telles, et dans ce nombre une épreuve unique de V Adoration des Mages avec le fronton (notre n° 'Mh. La collection Dutuit n'en présente que quinze, mais il s'y trouve des pièces capitales : une épreuve de l' Adoration des Mages (notre n°36), six pièces uniques jusqu'à présent (nos n" I8'i, '107, 182. 18:1, 567 et 573) et cinq estampes de Pcregrini. Le baron Charles Davillicr possédait quelques plaques d'argent niellées qu'il légua avec tous ses objets d'art au Musée du Louvre.
A l'heure qu'il est, les deux plus célèbres collections privées de nielles se trouvent à Paris. L'une, pour les objets niellés, est celle de M. Fr. Spitzer, qui a réuni des merveilles d'orfèvrerie, dans son musée extraordinaireraent riche en toutes choses. Ces objets niellés sont peu nombreux, mais importants, et ils ont l'avantage de représenter des écoles et des époques diverses. Quelques-uns proviennent des ventes récentes d'A. Gastellani et de Ch. Stein.
La seconde collection est comprise dans l'incomparable Cabinet d'estampes de M. le baron Edmond de Rothschild, cabinet qui n'a pas de rival en dehors des grandes collections publiques. L'éminent iconophile est seul, avec le Musée britannique, à posséder des empreintes en soufre : il en a six, dont celle du Couronnement de la Vierge attribué à Finiguerra. Les épreuves de nielles y sont au nombre de cent-soixante environ, dont cent regardées jusqu'à présent comme uniques. Sur quarante-deux
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pièces connues portant des monogrammes de Peregrini, M. le baron E. de Rothschild en a recueilli vingt-deux, dont une qui n'avait pas encore été signalée et qui forme le premier sujet d'une suite de six pièces consacrées à Y Histoire d'Abraham. Cette épreuve 'se trouve dans un précieux petit album de dessins exécutés par le même artiste. Ce qui rehausse encore la valeur de cette collection de nielles, c'est la condition exceptionnelle des pièces. Hien de médiocre n'y pénètre jamais, mais tout ce qu'il y a eu de plus remarquable dans la vente Durazzo et dans les quelques ventes postérieures a été enlevé à son profit, souvent de vive lutte. Les pièces de ce genre du Cabinet Salamanca y sont entrées presque en totalité. Par le choix et le nombre de nielles, cette collection est bien au-dessus de toutes celles qui avaient été réunies par des particuliers.