VI. — LES FAUX NIELLES
Depuis longtemps déjà il s'est formé une véritable légende au sujet de la fabrication des faux nielles. La calomnie a choisi pour victime un collectionneur illustre, le comte Cicognara, qu'on accusa d'avoir favorisé la fraude à son profit; mais on n'osa l'attaquer qu'après sa mort. Cependant, de son vivant encore, on parla beaucoup, au dehors de l'Italie, des falsifications commises sous ce rapport par des spéculateurs vénitiens. Cicognara, instruit du fait, y répondit en ces termes dans ses Me morte (1831) : a La grande quantité de nielles c entralisés peu à peu à Venise, à la suite de nos rec herches diligentes, fit naître dans l'esprit des gens incompétents en ces matières la conviction qu'il y avait dans cette ville des contrefacteurs tels, que non seulement on pouvait confondre les épreuves modernes tirées par eux à la presse avec les épreuves anciennes imprimées à la main, mais encore les nielles originaux d'argent fabriqués pur eux. On lit ainsi à des artistes modernes l'honneur immérité de [mettre leur habileté
INTRODUCTION xux
en parallèle avec la finesse de burin dos anciens graveurs. Les marchands étrangers qui firent courir ce bruit étaient évidemment surpris de la beauté et de la quantité de ces objets d'art exhumés ici en peu d'années ou recueillis autre part ; car, à vrai dire, il faudrait attribuer aux artistes vivants des écoles vénitiennes beaucoup plus de mérite qu'il n'en ont en réalité, si l'on supposait qu'ils seraient capables d'imiter à s'y méprendre le caractère spécial des dessins et des compositions de la vieille école toscane, et, ce qui plus est, que les pratiques «le nieller ne leur seraient pas moins familières qu'aux fabricants russes de Tula et de Kaluga Kt puis l'existence d'un faux nielle est chimérique, car il serait inutile d'imiter avec s;>in une gravure déjà existante et célèbre, attendu que la contrefaçon ne saurait induire personne en erreur. En outre de cela, il faut considérer (pic la création d'un nielle pouvant passer pour un travail ancien supposerait chez l'artiste moderne un mérite égal ;i celui de Pollajuolo pour le dessin et celui de Finiguerra pour l'exécution, et la réunion chez la même personne de l'excellence de ces deux arts qui n'allaient pas toujours de pair. Aujourd'hui même cette séparation existe encore entre eux, car il y a bien peu d'orfèvres* sachant dessiner, et surtout à Venise, où cependant tous les arts et les métiers firent un progrès considérable grâce à l'Académie, qui dispense un enseignement excellent, mais que les argentiers ne veulent pas fréquenter. El finalement un nielle moderne, exécuté avec une semblable perfection, serait tout aussi précieux qu'un tableau dont le contrefacteur saurait simuler une œuvre de Uaphaél ou de Léonard, sans avoir copié l'un ou l'autre; et certes, l'artiste, ne serait pas assez sot de se dérober par modestie à la renommée, s'il avait un talent aussi extraordinaire. » Cicognara ajoute ensuite qu'il n'est pas aussi aisé de contrefaire un nielle qu'un tableau , une médaille , ou un autre objet d'art, et que même les travaux des plus habiles niellcurs russes di fièrent totalement d'aspect des anciens nielles italiens.
i. JNTHODUCTION
Mort le f> mars I8:t 'i, il n'eut pas à se défendre contre les accusations calomnieuses qui poursuivirent sa mémoire. Son neveu par alliance, le comte Alexandre Zanctti, à qui a été dévolue la tâche de rédiger un catalogue raisonné des estampes du cabinet de Cicognara (18;{7), nous raconte ainsi 1 dans quelles conditions cet amateur éclairé a formé sa collection de plaques niellées : « L'accident ayant placé entre ses mains, pendant qu'il était à Padoue en IK2<>, quelques échantillons de nielles, il s'en fit aussitôt un objet d'étude et voulut tâcher de vérifier ce que les anciens auteurs nous ont laissé sur les méthodes delà composition du nielle, en décomposant ceux qu'il avait sous les yeux. Aidé par le professeur de chimie Mélandri, il réussit, au moyen de la potasse caustique, à enlever le sulfure d'argent qui en remplissait les traits; mais, quelques soins qu'il employât, il ne put jamais venir à bout que très imparfaitement de les recomposer avec de nouveaux matériaux. De l'inutilité de sa tentative il tira l'opinion, peut-être un peu hasardée, que la falsification des nielles, imitant parfaitement les anciens ouvrages en ce genre, était impossible de nos jours. Mais ces études lui firent naître l'envie de recueillir tout ce qu'il pourrait de ces monuments, qui gisaient alors dans un grand nombre de nos musées, parfaitement inconnus à ceux qui les possédaient, et que l'activité et la multiplicité de ses recherches mirent en vogue, jusqu'à donner l'éveil à la fraude, qui s'empressa, à ce qu'on croit, de les multiplier, pour tirer parti de la bonne foi des amateurs dans les pays étrangers. Cicognara arriva en peu de temps, mais avec des diligences sans nombre, à en réunir plus qu'une centaine, qu'il déterra lui-même ou qui lui furent envoyés par ses correspondants de toute part d'Italie : et la rapidité avec laquelle il parvint à les rassembler sert en même temps, à ce qu'il nous parait, à prouver la quantité de ces restes tic l'an-