‹ Manuel de l'antiquité slave (volume 2)Chapitre 11 sur 90 · LA VIE SEXUELLE · texte numérisé non relu

LA VIE SEXUELLE

ni à ceux de 1 âge nubile l. Seul, le port d'une coiffure particulière distinguait la jeune fille de la femme mariée, la première portant une couronne ou un joli bandeau, et la seconde un bonnet. Ce dernier usage subsiste encore à présent dans certains pays slaves. C'est là sans doute une habitude fort ancienne, car Kosmas, au XIIe siècle, en signale déjà l'existence en Bohême 2. La réception solennelle des jeunes gens dans une organisation d'adultes, telle qu'elle a lieu en Petite Russie, semble être également une cérémonie antique 3.

Dans les temps les plus reculés il y avait, selon toute vraisemblance, une certaine promiscuité entre les deux sexes. C'est ce que paraissent indiquer les restes d'hétaïrisme qui se constatent dans les fêtes très anciennes, héritages du paganisme, qui sont célébrées à l'occasion des noces ; et l'on trouve une confirmation de ce fait dans les coutumes semblables ou analogues qui ont été relevées chez les peuples voisins, Lettons, Agathyrses et Scythes 4. Plus tard, cependant, dès la fin de l'époque païenne, la vie sexuelle était déjà régulièrement limitée à l'union d'un homme avec une ou plusieurs femmes.

Les noces.

Chez tous les peuples, les plus primitifs comme les plus civilisés, le mariage est regardé comme un acte si important qu'il est toujours accompagné de quelque cérémonie solennelle. Qu'il en ait été de même pour les noces slaves (v. si. brakû ou si. c. svatïba, veselïje), nous sommes donc autorisés à le supposer a priori, encore que nous n'ayons sur ce point que fort peu de témoignages directs se rapportant à l'époque païenne4.

Le mariage consistait essentiellement soit dans l'enlèvement d'une jeune fille appartenant à un autre clan ou à une autre tribu, soit dans le paiement d'un prix d'achat pour obtenir une fille. En effet, la jeune fille, comme les autres enfants, relevait du pouvoir du père, mais elle pouvait passer en celui d'un autre homme, soit par rapt, soit par une vente fictive en vertu

1 Pour l'époque historique, voir Ziv. star. Sloo., I, p. 67.

2 Kosmas. I, 27 (Fontes rerum bohemicarum, II, p. 40).

3 Sumcov, Ky.ihTypiiUH nepeikiiBaHiH. KieB-b, 1890, pp. 187 et 355.

4 Voir les divers témoignages dans Ziv. star. Slov., I, p. 69.

5 Voir Ziv. star. Slov., I, 95. Un autre terme ancien, qui ne me paraît pas clair, est celui de posagù, attesté dès le Xe siècle, et qui traduit le grec yâuo; (Sreznevskij, MaTejiia.ihi. II, col. 1227).

de laquelle le père cédait son droit au mari. Nous voyons les deux procédés concurremment en usage chez les Slaves à la fin de l'époque païenne, mais non pas, à vrai dire, dans toutes les tribus ; nous constatons aussi qu'au début de l'époque chrétienne l'enlèvement est regardé comme un acte grossier, mauvais et propre au paganisme. L'enlèvement a-t-il été en réalité le procédé le plus ancien, le procédé originel? C'est ce que ne nous disent ni les sources historiques, ni le folklore comparé, ni la philologie. Ce qui est sûr, c'est que cette forme de mariage a été longtemps et largement répandue : nous en sommes assurés par la précision avec laquelle le chroniqueur de Kiev signale le rapt comme une manifestation typique et permanente de certaines tribus slaves \ Saxo Grammaticus l'atteste pareillement pour la Russie 2 ; et, pour la Bohême du XIe siècle, on .est renseigné par les allusions du Recueil d'homélies d'Opatovice 3. Signalons enfin les nombreuses survivances de rituels d'enlèvement qui se sont conservées en Russie, en Bohême, en Pologne et dans tous les Balkans jusqu'à la période historique. L'histoire du droit des différents peuples slaves est remplie de peines contre l'enlèvement des jeunes filles, lequel est appelé en russe noxHiiieme, yMtiKame, yMbFma, yB04rL, yB03t, en polonais porwanie, en serbe OTMima, en bulgare 3aEUiïqane, B.iaMene, rpaôeHe MOMa, en tchèque ûnos 4. Peut-être enfin le nom même de la fiancée (nevësta) tire-t-il son origine de cette coutume 5.

Nous avons, d'autre part, des témoignages anciens sur l'achat de la femme par le mari en Pologne6 et en Russie7, ainsi d'ailleurs que de nom-

1 Chronique, 12 (trad. Léger) : « Les Polianes avaient les mœurs douces... Voici comment ils se mariaient ; le fiancé n'allait point chercher sa fiancée ; mais on la lui amenait le soir, et le lendemain on lui apportait la dot. Quant aux Drévlianes, ils vivaient brutalement, comme des bêtes féroces... ; ils ne connaissaient point le mariage et enlevaient les jeunes filles qui allaient puiser de l'eau. Les Radimitches, les Viatitches et les Sévériens avaient les mêmes mœurs... ; le mariage n'existait point chez eux ; seulement il y avait des jeux entre les villages. Ils allaient à ces jeux : on y dansait, on y jouait des jeux diaboliques, et là chacun enlevait la femme avec laquelle il s'était déjà entendu ; ils avaient jusqu'à deux et trois femmes. »

2 Saxo, éd. Holder, p. 156. Voir Ziv. star. Slov., I, p. 71 .

3 Dos Horniliar des Bischofs von Prag., éd. F. Hecht (Prag. 1863), p. 22.

4 Voir les détails dans Ziv. star. Slov., I, p. 72.

5 C'est ainsi que suivant l'explication de Miklosich {Etvmolos:sches Worlerbuch, p. Z14) et de Zubaty (Archiv fur slav. Philologie, XVI, p. 404) nevësta signifie « inconnue », c'està-dire celle qui a été prise ailleurs. Le prince Troubetzkoy a donné une autre explication de ce même mot, à savoir « celle qui n'a pas connu d'homme >> (Slavia, I, p. 12).

6 Ibrâhîm îbn Ia'kûb, éd. Westberg, pp. 31, 53, 93.

7 Voir le tex'e ci-destus, n.te 1.

breuses traces ou mentions de cet usage l. Le cadeau que recevait le père pour la cession de sa fille est désigné en slave par le nom indo-européen de vëno 2.

Nous n'avons que peu de données sur les rites qui accompagnaient les noces à l'époque païenne. Aucune description de noces ne nous a été conservée. Nous n'avons d'autre ressource, dans ces conditions, que d'essayer de les reconstituer en nous servant des matériaux que nous offrent le folklore et la linguistique comparée de l'indo-européen et l'étude des coutumes slaves, tant de celles qui sont attestées par l'histoire que de celles qui sont observées de nos jours, ces dernières concordant pour la plupart d'un pays à l'autre et étant généralement anciennes 3. C'est d'après cette méthode que j'ai tenté la reconstruction suivante du cérémonial nuptial4.

Lorsqu'il n'y avait pas eu enlèvement, les représentants du prétendant négociaient le mariage avec le père de la fille moyennant une certaine dot, puis, à une date indéterminée et probablement variable, on procédait à la noce proprement dite. La fiancée était solennellement amenée 5, et l'on procédait au couronnement ; puis venaient les zaruciny ou obruciny, cérémonie par laquelle la main de la jeune fille était placée dans celle du jeune homme, et ensuite l'échange des cadeaux : ceux-ci consistaient en une pomme, emblème aphrodisiaque, probablement, et sjmbole de la fécondité, puis, entre autres choses, en un coq ou une poule noire. L'échange des anneaux est sans doute un rite emprunté postérieurement aux Byzantins ; il se trouve mentionné, pour la première fois, dans la paraphrase de la chronique du prince de Perejaslav, Jaroslav Vsevolodovic, du début du XIIIe siècle 6. La mariée était ensuite revêtue d'un vêtement qui portait

1 Ziv. star. SIov., I, pp. 72-7 '4.

2 Vëno de *vedmno, cf. lat. vênum, gr. eSvov, haut-ail. widamo.

3 Voir Hirt, Indogermanen, p. 436; Schrader, Realle.xion der indogerm. Ail., pp. 110. 353, 652. Pour la bibliographie des travaux slaves, voir Zivot star. Slov., I, pp. 73, 75. J. Piprek a tenté dernièrement de donner un travail d'ensemble : Slavische Braulwerbung und Hochzeitgebr Juche, Wien, 1915 (Suppl. zur Zeitschr. fur ôst. Volkskunde).

4 Tout récemment Wf. Abraham a fait paraître un livre très important : Zawarcie malzenstwa w pierwotnem prawie polskiem (Lw:w, 1925), où sont recueillis tous les documents anciens concernant les pays slaves, spécialement la Pologne. Ce travail confirme et élargit notre reconstitution du cérémonial ancien. Mais son objet précis est d'expliquer la position juridique de la femme dans la famille slave.

° De là le terme technique de jfceHy ihvimth, rifiniiojimi (dans la traduction slave du Nomocanon) et le vieux-russe BOflHMaa « femme légitime ».

6 Ed. Obolenskij, Bpe.MeHHHK'b moci;. oGui. HCTOpin, IX, 1851. Voir Ziv. siar. Slov., I, p. 112.

sans cloute le nom de namëtùka, et on l'emmenait à la maison du mari. Là, on la recevait avec du pain et du miel, et on jetait sur elle par poignées du grain, des céréales, du pavot, des pois et autres produits du sol, emblèmes de la fécondité et de la prospérité. On lui faisait faire encore par trois fois le tour du foyer dont elle saluait les dieux en s inclinant ou même en leur offrant un sacrifice ; enfin on la faisait asseoir sur une peau de bête en guise de tapis, et c'est alors que l'on partageait entre les hôtes le gâteau des noces (kravaj) 1. On dénouait solennellement les nattes de la jeune femme, on les lui coupait, et un bonnet et un voile couvraient ce qui lui restait de cheveux. Enfin, en signe de soumission à son mari qui lui donnait parfois quelques coups symboliques 2, elle enlevait à celui-ci ses chaussures, ce geste ayant sans doute une signification analogue à la coupe des cheveux. Femmes et garçons d'honneur revêtaient alors les nouveaux mariés de chemises neuves, et on les mettait solennellement au lit. Les hôtes de la noce se livraient à de bruyantes réjouissances auxquelles se mêlaient des éléments de caractère phallique. Après la nuit des noces, les invités accompagnaient joyeusement les nouveaux mariés qui allaient se purifier par l'eau et peut-être par le feu.

Ce cérémonial était parfois enrichi et animé de réminiscences symboliques et dramatiques qui rappelaient les rapts d'autrefois, et il s'accompagnait de rondes, de chansons sans fin, exécutées par des musiciens 3, avec le concours des divers masques qui étaient souvent associés aux fêtes populaires. Tout cela existait, je le crois, dès le temps du paganisme, et a dû passer à l'époque chrétienne, avec cette seule restriction que, sous l'influence de l'Eglise, certains rites ont été éliminés, pendant que d'autres étaient corrigés et adaptés à l'esprit nouveau. L'Eglise d Orient, ici comme ailleurs, se montra plus tolérante que l'Eglise de Rome à l'endroit des rites païens. Mais le vieux cérémonial avait poussé de si profondes racines chez les Slaves que bien longtemps, et jusqu'aux XIIe, XIIIe et XIVe siècles, le simple peuple considérait les cérémonies de l'Eglise comme quelque chose de bon seulement pour les princes et les boïars 4. Aux XVIe et XVIIe siècles, et même jusqu'à nos jours, dans certaines régions, les paysans ne leur

1 L'origine de ce terme n'est pas claire, mais on le trouve attesté en lituanien tous une forme ancienne. Voir Berneker, Etym. Wôrterbuch, p. 577, au mot korvaj.

2 Coutume venue probablement des voisins turco-tatars. Voir plus loin notre chapitre XII (la musique).

4 Voir dans Zivot. star. Slov., I, 97, les textes tirés de mandements d'évêques tchèques, polonais et russes, du XIe siècle au XIVe, auxquels il faut ajouter encore la Règle des Saints Pères du XIe siècle.

attribuent de valeur juridique qu'autant qu'elles sont accompagnées du rituel domestique complet l.

De l'époque païenne même il ne nous est parvenu que peu de témoignages, sauf ceux qui ont été rappelés ci-dessus à propos de l'enlèvement et de l'achat. Mais certaines allusions que nous rencontrons dans des prescriptions ecclésiastiques et dans les chroniques des premiers temps du christianisme, nous montrent qu'en Russie on priait sur le gâteau des noces (en russe : KOpOBaHHOe Mu.K'Hie) 2, qu'en Russie et en Bohême les femmes se couvraient la tête d'un voile (yBHBEUO, iioboh) 3, et que si quelqu'un jetait sur la tête d'une jeune fille la namêtùha, c'est-à-dire « le voile », celle-ci devenait aussitôt sa femme 4. Le sermon d'un certain Christoljubec, au XIe siècle, témoigne également que la cérémonie nuptiale était compliquée de quantité de rites et de chants païens, qui se déroulaient au son des pipeaux et des tambourins : « Ce n'est pas un mariage, dit-il, mais un culte rendu aux idoles » (to ne brakù a idolosluzenie) ; et le même auteur se plaint que lors des noces on se serve de figurations phalliques pour accomplir diverses obscénités 5. Uobrucenie est attesté par la Règle des Saints Pères du XIe siècle et par une instruction de Luc, évêque de Novgorod, du XIIe siècle 6 ; une lettre du métropolite Cyrille II, de la même ville, ajoute qu'après la noce on conduisait les femmes à un puits 7.

Les formes habituelles de la vie conjugale étaient la monogamie et la polygamie. Dans certaines régions la polygamie était la règle, comme par exemple, suivant le témoignage d'un chroniqueur, chez les Viatitches, les Radimitches et les Sêvénens de Russie ; ailleurs, par contre, ne prenaient plusieurs femmes que les grands propriétaires ayant un train de maison

1 Voir Ziv. star. Slov., I, pp. 97-98 et 38.

2 C.iobo n-fei;. xpiicmiroôiia. Cet important traité qui enregistre divers vestiges du paganisme est conservé dans un manuscrit du XVe siècle et a été édité par Tichonravov (.TkTuniirii, IV, p. 94). Voir encore Ziv. star. Slov., I, p. 91.

3 Chronique de Kosmas, année 977 (Fontes rer. bohem., II, p. 40); Légende de Ludmila (Fontes, loc. cit., I, p. 123) ; Charte de Jaroslav Vladinirovic de l'an 1195 (Vladimirskij- Budanov, XpecTOMaTiH, I, p. 94).

4 Kazvînî (Charmoy, Relation, p. 343). L'enlèvement des chaussures est confirmé par la Chronique de Kiev (version Laurentine), année 980.

0 Tichonravov, ibid., p. 92. Un sermon de saint Grégoire de la même époque nous fait le même tableau : voir Anickov, fl3bi'iecTB0, pp. 29, 61.

6 Golubinskij, Ileropia pyccKoii irepKBH, I, 2e éd., 2, p. 538 ; Vladimirov, ïloyieHia, III, p. 247. De même dans un recueil bulgare du XIIIe siècle nous lisons : oOpym'ua ikeHa (Starine, VI, p. 1 17 ; Syntagma de Vlastar, éd. Novakovic, p. 42).

7 Hcrop. 6iHïjiioTeKa, VI, p. 99.

considérable et, comme il va de soi, les princes qui avaient de véritables harems légitimes, sans compter leurs concubines. Les témoignages sur ce point ne manquent pas pour l'époque païenne ; et, au début de l'époque chrétienne, les évoques et les prêtres tonnent encore contre le désordre de la polygamie, qui se maintint assez longtemps avant d'être complètement détrait par l'Eglise.

Chez les Russes, le chroniqueur de Kiev, au XIe siècle ou au commencement du XIIe, note que les Viatitches, les Radimitches et les Sêvériens prenaient deux ou trois femmes, ce qui est confirmé en général par Rosteh, Kazvînî et une série de prohibitions ecclésiastiques ou séculières des XIe et XIIe siècles \ Nous avons le témoignage de Kosmas pour la Bohême 2 ; de plus le biographe de saint Vojtëch (Adalbert) explique que c'était surtout à cause de son impuissance à extirper la polygamie que cet évêque avait quitté le pays 3 ; enfin, en 1039, le prince Bretislav combat vigoureusement, entre autres vices, le concubinage 4. C'est également cet abus que dénonçait, en Poméranie, l 'évêque Otto de Bamberg. Une lettre du pape Jean VIII, envoyée en 873 au prince Kocel, interdit de même la bigamie dans la principauté du lac Balaton. Dans les Balkans, Kosmas le Bulgare condamne aussi la polygamie 5.

Ibrâhîm îbn Ja'kûb parle des harems des princes slaves et consigne qu'ils y tiennent enfermées plus de vingt femmes 6. La Chronique mentionne le harem du prince Vladimir composé de cinq femmes et de huit cents concubines à Vysegorod, Bëlgorod et Berestov 7. Fadlân dit d'un autre, prince russe qu'il avait quarante femmes 8. En Bohême le prince Slavnik avait une roule de femmes. En Pologne Mieszko en avait sept avant son baptême ; et 1 évêque Otto en trouva plusieurs, ainsi que 24 concubines, auprès d'un prince poméranien auquel il allait rendre visite 9. Les langues

1 Chronique, version Laurentine, 13 ,• Rosteh, éd. Chvolson, p. 30 ; Kazvînî (Charmoy, Relation, p. 343). Voir dans Zio. star. Slov., I, p. 98, une série d'interdictions ecclésiastiques.

2 Kosmas, I, 36 (il est question de deux et trois femmes en l'an 1002). Voir aussi ibid., I, 29).

3 Canaparius, Vita Sancti Adalberti, XI ; Vita auct. Brunone, XI.

Kosmas, II, 4. Voir aussi le livre des Homélies d'Opatovicc, éd. Hecht, p. 22.

5 Herbord, II, pp. 18, 34; Ebbo, I, 12, Friedrich, Cad. dipl. Boh., I, 1 1 ; Kosmas le Bulgare, éd. Popruzenko, p. 66.

6 Ibrâhîm, éd. Westberg, p. 59.

7 Chronique, version Laurentine. 78, année 980.

8 Harkavi, CKa3ama, p. 101.

9 Bruno, Vita Adalberti, 1 (Fontes rer. bohem., I, p. 1) ; Gallus, I, 5 ; Kadlubek, II, 8 ; Herbord, II, 22.

slaves avaient, pour désigner ces femmes de second rang, une série de termes dont les plus fréquents sont naloznico, suloznica et priloznica l.

Cette polygamie n'avait évidemment rien de spécifiquement slave ; tous les voisins des Slaves la pratiquaient. Ainsi le Franc Samo, régnant sur les Tchèques et sur les Slovènes avait, lui aussi, douze femmes et, de ces femmes, trente-sept enfants \

La polyandrie semble avoir été plus rare, car nous n'avons à son sujet qu'un seul témoignage se rapportant à la Russie : le Règlement ecclésiastique de Jaroslav établit des peines pour le cas où deux frères vivraient avec une seule femme. Le snochacestvo russe, qui permettait au père mariant son fils avant l'âge de la puberté de vivre provisoirement avec sa bru, a une origine ancienne, comme l'indique l'article 17 du même Règlement. Quant au mariage entre proches parents, il était très répandu 3.

Par ailleurs la vie conjugale des Slaves se distinguait, au moins dans les ménages réguliers, par l'ordre, la chasteté et la fidélité des femmes. Ces traits nous sont attestés par plusieurs auteurs étrangers qui étaient loin d'être tous favorablement prévenus, mais qui tous cependant exaltent unanimement la vertu des femmes slaves et leur amour envers leur mari, avec qui elles s'en allaient volontairement dans l'autre monde. C'est ce que confirment explicitement, au VIe siècle, Maurikios et, après lui, l'empereur Léon au sujet des Slaves du Sud, et saint Boniface, dans une lettre au roi Aethibald, dans les années 744-747, au sujet des Slaves de lOuest. Quant aux Slaves de Russie, Mas'ûdî et Kardîzî affirment que l'adultère n'était pas pratiqué chez eux4. Il est clair, sans doute, que l'interprétation de Boniface, expliquant la mort volontaire de la femme par l'amour réciproque des époux, n'est pas suffisante pour qui connaît la rigueur des lois sociales qui obligent en certains pays la femme à suivre son mari dans la tombe. Mais nous voyons par un autre témoignage du même saint(«magno zelo matrimonii amorem mutuum servant »), comme aussi par celui de Mau-

1 Voir 2iv. star. Slov., I, p. 100.

2 Fredegar, IV, 48.

3 Voir la documentation dans Ziv. star. Slov., I, p. 102, et y ajouter encore le Recueil d'homélies d'Opatovice, éd. Hecht, p. 82, les actes du concile de Bamberg de l'année 1057 (Jaffé, Bibl. rer. germ., V, p. 497), et la Règle des Saints Pères (Golubinskij, lier. pyccKOfi ij!'I>i;isii, I, 2, p. 548). Sur la polyandrie chez les Slaves du Sud à l'époque moderne, voir l'article de Tih. Bordevic dans la Revue des Etudes slaves, IV, pp. 101 et suiv.

4 Maurikios, Strat., XI, 5 ; Léon, Tactica, 18, 105 (les femmes des Slaves ont une chasteté qui dépasse la nature humaine ('jkïç> 7tà<ja'» spûtfiv 'avflpwTtov) ; Bonifacius (JafTé, Mon. Moguntia, 172) ; Kardîzî, éd. Bartold, 123 ; Mas'ûdî, éd. Rozen, 56.

rikios, que la fidélité et l'amour étaient chez les Slaves des qualités constantes de la femme mariée ; et c'est là l'indice d'un niveau moral élevé et d'un degré de civilisation honorable. Sans doute cette vertu avait ses exceptions : des cas d'adultère se produisaient dès l'époque païenne, malgré les peines les plus sévères (habituellement la peine de mort ou la mutilation des organes sexuels)1 ; il en a été de même et peut-être avec pius de fréquence, à l'époque chrétienne, car les diverses instructions et prohibitions ecclésiastiques nomment constamment, parmi les péchés auxquels le peuple s'adonne, la luxure et l'adultère (v. si. blodù, v. russe ô.iva'l).

Il est un autre fait plus intéressant encore que ces divers aspects de la vie conjugale : c'est la liberté dont jouissaient hommes et femmes, au point de vue sexuel, tant qu'ils n'étaient pas engagés dans les liens du mariage. Quantité de survivances constatées dans les fêtes et les coutumes populaires, en Russie, dans les Balkans, témoignent d'une ancienne promiscuité entre jeunes gens des deux sexes 2, promiscuité à laquelle les jeunes filles même prennent une part prépondérante. Ce trait est bien un héritage des temps païens : car les témoignages anciens que nous possédons sur la vie slave païenne le confirment, comme aussi une série de sermons et de prohibitions ecclésiastiques des premiers temps du christianisme slave.

Déjà l'auteur de la partie la plus ancienne de la Chronique de Kiev fait allusion à ces réunions de la jeunesse au milieu des champs, entre les villages, et l'auteur inconnu qui écrivait une paraphrase de la Chronique pour le prince Jaroslav Vsevolodovic, peu avant 121 9 3, dépeint ainsi quels étaient, dans ces réunions, les rapports entre les deux sexes : « Les mariages réguliers n'étaient pas en faveur, mais bien les jeux entre les villages, où l'on couchait ensemble ; on courait danser ; durant la danse on découvrait une femme, une jeune fille qui soupirait après les jeunes gens : regards partis des yeux, décolletage des épaules, signes de la main, anneaux mis aux doigts des autres, baisers et caresses... Et lorsque le cœur avait enf.ammé

1 Kardîzî, op. cit. ; Thietmar, VIII, 2 (IX, 2) ; Canaparius, Vita Adalb., 12, 19. Voir 2iv. star. Slov., I, p. 105.

2 Voir en particulier, l'ouvrage de J. Anickov, BeceHHafi oGpfuoBaa iTEma na 3ana;vfc ii y CiaBHH-b, Cn6., 1905, et l'article de A. Veselovskij, « TeTepiiH-MT., noôpaTiiMCTBO n KVMOBCTBO B1> KynaJIbOKOÎÎ ofipFUHOCTH », îft. M. H. TI., 1894, II, pp. 287, 315.

3 Ed. Obolenskij (BpeMeHHHKt MOCK. o6irj. HCT., IX, 1851, 3-4). Voir le passage dans Ziv. star. Slov., I, p. 113. Dlugosz signale les désordres (voluptates) , qui se produisaient lors de ces fêtes (éd. Przezdziecki, I, 48), et c'est à eux vraisemblablement que Kosmas fait aussi allusion pour la Bohême (I, 3, 36. Voir Bruno, Vita Adalb., 1 1).

le corps, on couchait ensemble. Les uns (plus tard) prenaient pour femme leur compagne d'un jour ; les autres, après avoir déshonoré la fille, la laissaient comme un objet de risée jusqu'à sa mort. Ils prenaient ainsi chacun deux ou trois femmes, car celles-ci, cédant à [leur passion], se fardaient à l'envi le visage en rose et en blanc pour mieux inspirer au jeune homme le désir de leur étreinte ». C'est ce que confirment très clairement plusieurs instructions et des prohibitions ecclésiastiques et civiles à partir du XIe siècle. Je ne puis les examiner ici \ Elles nous mettent constamment sous les yeux les efforts déployés par le clergé chrétien pour déshabituer la jeunesse de ces danses « sataniques » ou « diaboliques » qui se déroulaient en plein champ. Les sources ecclésiastiques donnent le plus souvent à ces dernières les noms de rLincanie, nrpanie, iviyML-.ioiiie, rJiyMbi ; elles avaient lieu lors des fêtes populaires héritées du paganisme, surtout celles des Rusahi, de Kupalo, de Jarilo, de Kostroma, et lors des sobôtki, jour de la saint Jean-Baptiste. On lit dans un sermon russe de saint Jean Chrysostome qui anathématise ces danses nocturnes : •< La femme qui danse est l'amante de Satan et l'épouse du démon, car la femme est pendant la danse l'épouse de plusieurs hommes. Quant aux hommes, après avoir bu, ils se mettent à danser et, après la danse, ils commettent l'adultère avec les femmes et les sœurs des autres. Les vierges, elles, perdent leur virginité. Puis tous offrent des sacrifices aux idoles ».

Quel était le sens propre de ces différents divertissements? Nous l'ignorons en grande partie. Je dirai au chapitre VII ce que nous en pouvons savoir. En tout cas, les textes des sermons et des codes pénaux qui nous ont été conservés nous montrent que, pendant la nuit, la jeunesse se réunisait autour d un feu pour exécuter des danses et jouer des scènes dramatiques. Là, au son de la musique perçante des pipeaux et des tambourins et, dans ce déchaînement des passions que l'auteur de la Chronique nous décrivait si vivement tout à l'heure, le transport amoureux atteignait son paroxysme et dégénérait en phénomènes d'hystérie. C'est ce qu'attestent encore de nombreuses survivances, en Russie notamment et dans les Balkans, auxquelles du reste les scbôtki, en Pologne, ne le cèdent guère. Pendant ces nuits les jeunes filles et peut-être aussi les jeunes femmes s'abandonnaient sans pudeur aux hommes. Ces manifestations ont de grandes analogies avec les fêtes erotiques en l'honneur d'Aphrodite, d'Adonis et d'autres encore, ainsi que l'a montré Alexandre Veselovskij dans l'article cité plus haut 2.

1 Voir le détail dans Zio. star. Slov., I, pp. 109-1 16.

2 Voir ci-dessus, p. 20.

La vie sexuelle des jeunes filles était donc tout autre que celle des femmes mariées, c'est-à-dire beaucoup plus libre, et bien avant son mariage la jeune fille n'était déjà plus vierge. En effet, d'après ce que nous rapporte Mas'ûdî, la jeune fille donnait à celui dont elle était amoureuse des preuves de son amour, et l'homme qui se mariait, s'i trouvait sa jeunj femme en état de virginité, la chassait tout bonnement avec ces paroles : « Si tu avais valu quelque chose, 'es hommes t'auraient aimée » 1. Ce témoignage concorde de toute évidence avec le fait que les zdlety slaves, c'est-à-dire la cour que le garçon fait à sa fiancée avant le mariage, ne sont et n'ont jamais été purement platoniques ; et les réunions de la jeunesse d'Ukraine, le soir, finissent, elles aussi, dans la promiscuité des sexes 2. Ce sont là des traces de la licence d'autrefois. Voilà pourquoi encore, dans le vieux droit slave, les peines portées contre le viol d'une fille sont beaucoup plus sévères s'il a été commis à la maison que s'il l'a été dans la campagne et en plein air, vraisemblablement lors de ces fêtes, « parce que, disent les textes, la jeune fille n'avait qu'à ne pas y aller »3.

L homme avait une vie sexuelle plus libre encore. Il était, il est vrai, puni de mort en cas d'adultère 4, mais il s'unissait sans difficulté avec des femmes non mariées. Cela ressort non seulement des descriptions des réjouissances populaires, mais aussi de ce que nous savons des concubines des riches seigneurs et de la cour des princes russes. Un prince russe ne craignait pas d'avoir des rapports avec ses concubines devant toute sa suite, et Fadlân nous apprend la même chose des marchands russes qui ne se gênaient pas davantage sur les marchés de la Volga 5. Saxo Grammaticus 6 nous signale des exhibitions du même genre à Korenice sur la Baltique (île de Rana). Il faut ajouter à cela ce que nous apprend la saga de Knytling sur la puissance qu'exerçaient les idoles de Rinvit, de Turupid et de Puruvit 7.

Ces excès sexuels étaient-ils propres aux Slaves, étaient-ils nés chez eux,

1 Mas'ûdî dans Al-Bekrî, éd. Rozen, p. 56 ; Kardîzî (éd. Bartold, p. 123) nous donne un renseignement identique, mais altéré.

2 Ziv. star. Slov., I, pp. 1 1 9 et suiv. Th. Volkov a contribué beaucoup à faire comprendre ces vieux usages dans le mémoire intitulé « Les rites et usages nuptiaux en Ukraine » (L' Anthropologie, tomes II-III).

3 Statuts polonais d'Elblqg, article 1 7 (xille siècle).

4 Voir plus haut, p. 20.

5 Harkavi, CKa3ailifl, p. 101.

6 Saxo, éd. Holder, p. 578.

7 M. G., Scriptores, XXIX, p. 314.

ou bien procédaient-ils des cultes phalliques orientaux et gréco -romains, depuis longtemps répandus par le monde? Je ne suis pas en mesure de donner une réponse à cette question. Il faut faire une bonne part à l'analogie qu'Alexandre Veselovskij a relevée entre les deux ordres de phénomènes, et admettre certaines influences directes. Bien que je n'accorde pas trop d'importance à ces dernières, étant donné l'éloignement géographique des Slaves, il n'est pas douteux que des influences étrangères se soient parfois greffées sur des coutumes déjà en vigueur, donnant à cet héritage de la vie naturelle et primitive des formes nouvelles, élaborées. Je pense qu'il en a été de même pour les autres excès, par exemple pour la pédérastie, qui s'était introduite, à ce qu'il semble, en Russie ; c'est du moins ce que laisse supposer le témoignage direct de Dion Chrysostome, suivant lequel, dès les IIe et IIIe siècles, à Olbia, les Barbares de la Russie méridionale s'initiaient à des pratiques homo-sexuelles I. Les sermons et l'enseignement du clergé russe dénoncent souvent les péchés de sodomie 2 auxquels le peuple s'adonnait déjà pendant la période païenne. Il importe, d'ailleurs, de remarquer que le terme commun à toutes les langues slaves pour désigner la femme qui fait commerce de son corps, a savoir le mot kurùva « meretrix », est venu aux Slaves, selon toute vraisemblance, de chez les Germains (*horwa, vieux-haut-allemand huora), et cela probablement dès avant l'arrivée des Slaves dans les Balkans ; ce furent les Slaves qui le transmirent aux Grecs, aux Albanais, aux Roumains et plus tard aux Hongrois 3.

Il faut observer enfin que les sources anciennes parlent parfois d eunuques slaves. Mais il ne s'agit pas là d'une coutume proprement nationale : ce sont les marchands juifs qui y soumettaient leurs esclaves \ Il apparaît par ailleurs, dès le XIe siècle, des eunuques volontaires faisant par leur castration profession de foi chrétienne et d'ascétisme ; la Chronique russe, à l'année 1089, mentionne par exemple un métropolite eunuque à Kiev0.

1 Latysev, Scythica, I, p. 173.

2 Ziv. star. Slov., I, pp. 123 et suiv.

3 Berneker, Etym. Wôrterb., I, p. 651 .

4 Jacob, Handehartikel der Arabcr, pp. 10-13; Harkavi, Ci;a3anm, pp. 222-234; Charmoy, Relation, p. 329. Les princes russes avaient aussi des eunuques dans leurs harems, comme nous le voyons dans la vie de Théodose (éd. Filaret, 142).

5 Chronique, version Laurentine, 202, année 1089.

Les soins du corps.

Peuple simple, les Slaves ne prisaient pas particulièrement la propreté ; c'est là le cas général des peuples qui vivent d'une vie libre et toute proche de la nature. Déjà Prokopios disait qu'ils étaient aussi sales que les Massa gètes, et nous avons deux témoignages semblables de la fin du premier millénaire l. Il ne faut pas néanmoins prendre ces jugements à la lettre. Le peuple, en tant que classe laborieuse, est toujours et paitout le même, et comme ces jugements proviennent généralement de personnages appartenant aux classes privilégiées de la société, par conséquent habitués au bien-être et à la propreté, on comprend que l'habitation du paysan leur ait paru plus ou moins sale et répugnante 2. Ces témoignages n'ont donc pas une importance particulière pour les Slaves, pas plus que la phrase de Tacite reprochant aux Germains d'aller « nudi et sordidi », ou encore 1 observation identique de Herbord sur les Danois. Il y a plus : le prince allemand Gerlav explique aux Frisons allemands qu'ils inspirent à leur tour du dégoût à leurs voisins slaves : « sane fetet eis odor noster » 3, et Fadlân donne des détails encore plus repoussants sur les marchands « russes », en réalité sans doute Scandinaves, de la Volga 4 .

Nous avons d'ailleurs en face de ces témoignages sur la malpropreté des Slaves des données historiques qui doivent nous mettre en garde contre toute généralisation hâtive.

Chez les Slaves de l'Est ce ne sont pas seulement les hautes classes, mais c'est le simple peuple des villages qui, dès la fin de l'époque païenne, montre son souci de la propreté en aménageant un local spécial pour mettre les bains à la portée de tous. Ce local est appelé en vieux russe .ia3t>HH (de .îaaiïTL-) ou mobhhuq, mhai>hïi, MbLibnnna (de myti « laver ») ; dès les IXe et Xe siècles on trouve aussi le mot banja, 6<XHH, ôaHLHOe (du grec jâaXavetov, j3àveta, latin balneum, banea) 5. Il ne serait pas juste cependant d'attribuer l'origine de cette institution exclusivement à l'influence gréco-romaine, de même qu'il serait vain de nier cette même influence pour une époque postérieure. L'extension seule du terme banja

1 Prokopios, III, 14 ; M. G., Auct. ant., XI, p. 390 ; Eigilis, Vita S. Siurmi, 7, ibid., II, p. 369.

2 Marinov, 'iKjib;ï cTapima, p. 489.

3 Helmold, I, 64 ; Herbord, III. 20 ; Tacite, Germ., 20.

4 Harkavi, (luasaiiiH, p. 93- ; 01 .

Ziv. star. Slov., I, pp. 139, 791-792. Murko épuise le sujet dans son exposé {Wôrler und Sachen, V, pp. 1 1 et suiv.). II est personnellement partisan de l'origine romaine du mot.

LES SOINS DU CORPS

Banja

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Fig. I . — Bain russe du gouvernement de Novgorod le Grand (banja « chambre du bain », pribajnik « antichambre », polok « estrade en bois », pec « poêle », làvka c< banc »).

l'indique suffisamment \ Je croirais plutôt que l'idée d'installer ces bains était venue de l'Orient ou bien des Scythes, qui avaient, eux aussi, des bains de vapeur de ce genre, mais y brûlaient en même temps du chanvre pour s'étourdir 2. Peut-être les bains venaient-ils encore de quelque autre de ces peuples avec lesquels les Russes avaient de fréquents rapports : Sarmates (Alains), ou Khazars, ou même Bulgares. Il n'est pas impossible, du reste, que le bain de vapeur pris dans une hutte souterraine et au moyen d'eau versée sur les parois du foyer (ogniste) fût depuis longtemps en usage chez les Slaves. Dès le Xe siècle, Mas'ûdî appelle le local de ces bains de leur nom slave, al-atbbâ, ou al-itbbâ, ce qui peut bien n'être que la transcription du mot istûba. D'autre part, à la même époque, un chroniqueur russe se sert, en 945, du mot iiCTOÔKa, diminutif de istûba pour désigner la maison des bains de Kiev ; enfin en Occident, chez les Tchèques, la légende de Christian offre le même mot au sens de (< chambre munie d'un fourneau » 3. Il est donc clair que c'est à cette époque que le terme distùba est venu aux Slaves, au sens de « bains » 4, du germanique stuba (voir chapitre V).

Il est donc vraisemblable qu'il y a eu là, au cours de la deuxième moitié du premier millénaire, la combinaison de deux influences. Les Slaves possédaient le bain de vapeur avec un foyer garni de pierres brûlantes: ils l'avaient reçu de l'Orient. Mais c'est seulement à dater du VIe siècle environ que leur contact avec l'Occident et l'empire franc leur fit connaître Y istûba, avec le fourneau installé à l'intérieur de la pièce, et qu'ils y adaptèrent leurs bains. Les Slaves de l'Ouest en usèrent les premiers, et ce furent eux qui en favorisèrent l'extension rapide aux Slaves de l'Est.

L installation de ces bains slaves comportait une petite chambre à parois de bois. Dans un coin de la pièce il y avait un fourneau bas destiné à chauffer, jusqu'à la rendre brûlante, la voûte de pierre qui le surmontait. Dans un autre coin, une sorte d'estrade à plusieurs gradins où le visiteur pouvait se placer à la hauteur qui lui convenait. Dans les bains russes on s'arrosait

1 C'est la ville de Perejaslav qui, en 1090, construisit les premiers bains en pierre ; il n'y en avait pas auparavant en Russie {Chronique, version Laurentine, 202). Le mot OaiiH est attesté déjà dans le Nomocanon de Jean le Scolastique du IXe -Xe siècle (Sobolevskij, MaTepiajuj, p. 144).

2 Hérodote, IV, 73-75.

3 Voir p. 27, note 2, et Ziv. star. Slov., I, pp. 135-140.

4 Voir 2iv. star. Slov., I, pp. 136, 791, où sont exposées les différentes hypothèses de Meringer et de Rhamm concernant le passage du germanique stuba au slave istûba et du gréco-scythejxâwaSt; au slave k.opèlï « bain ».

LES SOINS DU CORPS 27

le corps de kpas chaud et l'on se flagellait à l'aide de petits balais : le tout se terminait par une ablution à l'eau froide. C'est ainsi que le chroniqueur russe et, après lui, Mas'ûdî nous décrivent les bains russes de Novgorod à l'époque païenne \ La légende de saint Venceslas, de Christian, nous montre chez les Tchèques de petites salles de bains chauffées, et Herbord en décrit de pareilles chez les Poméraniens 2. Les vieilles prescriptions ecclésiastiques russes ne font mention des bains (.MOBiiHUa, MLMBHHIja, iMOBt TRopiiTii) qu'un petit nombre de fois et seulement de façon imprécise, mais elles nous apprennent un détail intéressant, à savoir que dans le peuple on préparait aussi des bains pour les ancêtres, ce qui se constate encore de nos jours dans certaines régions de la Russie 3.

Le seul onguent ancien et universellement employé chez les Slaves était le beurre : il portait le nom de maslo (de la racine de maz-ati « oindre ») ; l'on s'en servait pour se frictionner le corps. Nous ne savons rien du savon, mais il est probable qu'il avait déjà pénétré chez les Slaves à la fin de l'époque païenne. L'étranger l'y avait introduit, avec d'autres articles plus précieux, tels que les huiles odorantes de l'Orient, la teinture pour les cheveux et le fard, tous produits accueillis de très bonne heure même par le petit peuple, comme nous l'indique la paraphrase du chroniqueur de Perejaslav (début du XIIIe siècle) que nous avons citée plus haut 4.

Parmi les instruments de toilette, le peigne, en bois ou en os, était chez les Slaves, comme en général chez les peuples de l'Europe, un produit ancien de fabrication domestique, et l'emploi du peigne (v. si. cesati) répondait depuis longtemps à un besoin de la civilisation 5. A dater du Ier siècle après J.-C. on voit apparaître, dans les régions habitées par les Slaves, les peignes d'importation romaine de type bien connu : 1 un des côtés constitue le peigne proprement dit, l'autre sert de poignée ; ces peignes sont courts et de forme ronde ou triangulaire. Plus tard, à partir du IXe siècle,

1 Chronique, version Laurentine, p. 7. La Chronique nous apprend également que la reine Olga fit préparer un bain aux Drévlianes dans une maison de bois, où ensuite elle les brûla (Chronique, p. 55, année 945). Voir la description de Mas'ûdî dans Al-Bekrî, éd. Rozen, p. 57.

- Fontes rer. bohem., I, p. 223 (stuba) ; Herbord, II, 16 (stupa). Pour la Pologne, voir le premier témoignage chez Kromer (Polonia, éd. 1901, p. 47).

3 Voir 2iv. star. Slov., I, p. 135, et Mansikka, Religion der Ostslaven, I, pp. 174, 183.

4 Voir plus haut, p. 21.

5 Voir ce que dit Fadlàn des Russes vers l'année 922 (Harkavi, CnasaHUi, pp. 94, 111). Les membres de la compagnie (druzina) du prince de Kiev avaient chacun une domestique qui leur arrangeait les cheveux.

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Fig. 2. — Peignes provenant de régions slaves (vie-Xle s.)-

LES SOINS DU CORPS

Fig. 3. - P,

eignes provenant de régions slaves et de régions limitrophes (ixe-xie s.).

les sépultures slaves d'hommes et de femmes présentent un peigne allongé et étroit, à une seule rangée de dents et avec une poignée ornée de quelques dessins gravés, quelquefois plus court et à deux rangées de dents. A en juger par leur forme, ces deux genres de peignes dérivent aussi, me semble-t-il, de modèles étrangers. Les peignes proprement slaves devaient avoir un aspect fort grossier, mais je ne sache pas qu il s'en soit conservé nulle part aucun échantillon 1.

Pour la taille des cheveux et de la barbe, on employait les ciseaux et le rasoir. Il s'est conservé un grand nombre de ciseaux en fer dans des sépultures des deux sexes du IXe au XIe siècle. Généralement du type gallo-rcmain, ils sont d'un seul tenant et en fer forgé recourbé en deux branches \ Le rasoir, à ma connaissance, ne s'est pas rencontré jusqu'à présent dans les tombes de cette même époque, mais c'était là un article fréquent d'importation romaine entre le Ier et le Ve siècle après J.-C, et le mot qui signifie « raser » (v. si. britï) est slave commun et ancien 3. Certains documents historiques attestent d'ailleurs que les Slaves savaient se raser 4. On trouvera sur ce point de plus amples détails dans la partie du chapitre IV de cet ouvrage qui traite de la coiffure et de la barbe.

Parmi les objets de toilette à côté des pinces à épiler et de la petite cuiller qui servait à nettoyer les oreilles, toutes deux importées par les Romains de l'époque impériale, il y avait encore le miroir 5. Celui-ci, en métal, cela va sans dire, ne faisait certainement pas défaut parmi les articles d'importation venus à date ancienne des provinces romaines. Je n'en ai cependant pas la preuve. Les petits miroirs que ion trouve aux confins orientaux des pays slaves, à la fin de l'âge païen, sont d'importation asiatique : petites plaques métalliques rondes, polies d'un côté et ornées de l'autre de côtes en relief et d'une petite anse. Le type en est fréquent à partir du Ve siècle, dans les sépultures des Alains et des Khazars de la Russie méridionale. Par l'intermédiaire des nomades qui leur succédèrent, ces miroirs passèrent chez les Slaves, sans y devenir toutefois d'un usage bien fréquent8. Quelques-uns portent des inscriptions arabes.

1 Ziv. star. Slov., I, pp. 144-151. La troisième forme, en bronze, rare en Russie, est d'origine orientale.

2 Ziv. star. Slov., I, p. 152, planche V. 3Ibid, I, p. 156.

4 Ziv. star. Slov., I, p. 156. Voir en particulier un témoignage de l'an 900 sur les Moraves (Friedrich, Codex Boh., I, p. 32).

5 Nous trouvons déjà le mot zïrcalo « miroir » dans les Dialogues du pape saint Grégoire (xe-Xle siècle).

6 Ziv. star. Slov., pp. 158-161. Les nomades en avaient en Hongrie du Ve au VIIe siècle.

l'alimentation 31

L'alimentation.

Le pays où les Slaves étaient fixés au Xe siècle leur fournissait, et au delà de leurs besoins, les vivres nécessaires à leur subsistance. Les mets recherchés eux-mêmes ne leur manquaient pas. En fait d'alimentation carnée, les vastes forêts leur offraient une grande quantité de gros gibier, en particulier beaucoup de cerfs 1. Au Xe siècle ils étaient déjà assez avancés dans l'économie domestique pour élever des troupeaux de bétail : bêtes à cornes, mais surtout moutons et porcs. Ils avaient ainsi à leur disposition plus de viande qu'il ne leur en fallait.

Cependant, J. Peisker a essayé, en s'appuyant sur une donnée du Pseudo- Césaire 2, de prouver que les Slaves, n'ayant pas de bétail, étaient restés végétariens jusqu'au Xe siècle. Mais c'est faire complètement fausse route : en effet, d'abord la donnée du Pseudo-Césaire, inexactement traduite par Peisker 3, ne mérite aucune créance du fait de sa seule teneur ; en second lieu l'existence du bétail et la pratique delà chasse aux animaux des forêts et des steppes, comme aussi 1 usage de la viande, sont attestés par une série de témoignages, ainsi qu'il sera rappelé en temps utile. Nous avons aussi des renseignements directs de première main attestant que la viande était en usage parmi les Slaves du Xe siècle, dans le simple peuple comme chez les princes 4.

Il faut également admettre qu'ils n'ignoraient ni le lait frais {mlékp) ni le lait caillé (tvarogù), et qu'ils en faisaient usage, ainsi que du fromage (syrù), comme en témoignent l'antiquité et le caractère slave commun de ces mots, quelle qu'en soit la provenance5. Ceci nous est aussi prouvé

1 Voir comment Dlugosz dépeignait la richesse des pays polonais au commencement de sa Chronique.

2Pseudo-Caesarius, Dialogi, 110 (Migne, Pair. Gr., XXXVIII, p. 986). Voir Ziv. star. Slov., I, p. 165. Ce témoignage se rapporte au VIe siècle.

3 Voir Ziv. star. Slov... I, p. 166.

4 Voir Ziv. star. Slov., I, p. 169. •

5 J. Peisker se représente les choses autrement : suivant lui, les Slaves n'élevaient pas de bétail pour leur propre usage ; ils en voyaient seulement chez leurs maîtres germains et turco-tatars, qui pratiquaient aussi l'industrie laitière. Il pense que le vieux-slave mlëkp (de *melko) a été emprunté au germanique *melca et que tvarogù est à son tour un emprunt à quelque langue turco-tatare (cf. le dzagataï turak et le turc torak). Mais cett( explication est erronée ; elle l'est quand au fond, car, même si les mots ont été empruntés aux langues en question, cela n'implique pas la conclusion qu'en tire Peisker ; elle l'est encore philologiquement, car l'emprunt est récusé pour les deux mots en question par plusieurs autorités des plus sérieuses (Jagic, Janko, Berneker, et en partie aussi Brùckner). Mlcko est probable-

par quelques témoignages directs, datés du XIe et du XIIe siècles, et se rapportant aux régions nord, est et ouest du domaine slave. Nous savons que les Slaves payaient en fromage les tributs que leur imposait l'empire allemand. En Russie, où le fromage était l'aliment essentiel, on en faisait l'offrande rituelle et le sacrifice aux idoles, et l'on en consommait, ainsi que du lait, à certaines fêtes domestiques. Suivant une vieille tradition, c'est du pain et du fromage que mangeait Premysl, lorsque les députés de Libusa l'appelèrent au trône de Bohême1. Les mêmes documents nous apprennent encore que les dîmes se payaient fréquemment aussi en un certain nombre de porcelets et de poules, coqs et oies, toute volaille que les Slaves devaient donc élever. Ibrahim îbn Ja'kûb note au xe siècle que les Slaves de l'Ouest évitaient la viande de poulet par crainte de maladie, mais qu'ils mangeaient du.bœuf, de l'oie et du faisan 2. Les instructions ecclésiastiques russes nous signalent également l'usage des œufs, qu'on rencontre parfois aussi dans les sépultures 3.

Mais si les Slaves connaissaient tous ces aliments au début de l'époque chrétienne, ce n'est certainement pas le christianisme qui en avait introduit l'usage chez eux, car ils s'en servaient avant d'avoir reçu la foi nouvelle. Nombre de données archéologiques sont significatives à cet égard ; en effet,

ment un vieux mot indo-européen que les Slaves avaient conservé de l'époque indo-européenne ancienne ; quant à tvarogù, Janko le donne comme un mot indigène tiré du slave tvoriti, c est-à-dire « pétrir du lait caillé » (de même, St. Mladenov. Revue des Etudes slaves, IV, 1924, p. 195). J. Peisker a exposé ses idées dans les travaux suivants : Die àlteren Beziehungen der Slaven zu Turfaotataren und Germanen (Berlin, 1905, extrait de Vierteljahrschriftfùr Social-und Wirtschaft Gesch., III, 1905), Neue Grundlagen der slav. Altertumskunde (Stuttgart, 1910), The expansion of Slavs (The Cambridge Médiéval History, II, 1913). Voir les détails de la critique dans Ziv. star. Slov., I, p. 167, III, pp. 135, 146, et dans mon article sur les théories nouvelles de Jan Peisker sur les anciens Slaves (Revue des Etudes slaves, II, 1922, p. 19).

Kosmas, I, 6. Nous apprenons aussi là qu'en Bohême on mangeait du fromage avec un peu de cumin et d'oignon (II, 27).

2 Ibrahim, éd. Westberg, p. 59.

3 Ziv. star. Slov., I, p. 173, et W. Klinger, « Jajko w zabobonie ludowym » (Rozpratvy de 1 Académie de Cracovie, XLV, 1910). On trouvera tous les documents que je ne saurais rappeler ici dans Ziv. star. Slov., I, pp. 168, 170, 382 ; III, pp. 136-161. II faut y ajouter le document de Brevnov de l'an 993 mentionnant un paiement en fromage (Friedrich, Codex Boh., I, p. 349) et la charte d'Otton I, de l'an 949, où l'on impose comme tribut aux Slaves de Branibor la remise de porcelets, d'oies et de poules, cependant que des chartes du duc Henri Ier (xile siècle) demandent aux Slaves du Mecklenbourg des poulets (Meckl- Urkundenbuch, I, pp. 56, 84, 110; Codex Pomer., I, p. 20). De même les Slaves de Franconie (Kçtrzyriski, O Slowianach, pp. 37 et suiv.).

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