CHAPITRE III
Les funérailles chez les anciens Slaves.
Le rituel funéraire païen, tel qu'il se présente chez les Slaves dans les derniers siècles qui ont précédé leur conversion au christianisme, est un rituel évolué, compliqué et varié, fort éloigné des formes plus primitives qui avaient cours chez les Indo -Européens avant leur dispersion. Dans les temps anciens, autant qu'il est permis d'en juger par les sépultures attribuées aux Slaves, il offrait plus d'unité et de simplicité. Par la suite, des influences étrangères y sont intervenues, comme dans la plupart des faits de civilisation, et il a acquis, dans les diverses provinces du domaine, une extrême variété. Il fallut le christianisme pour simplifier et unifier de nouveau ce cérémonial, mais selon un principe différent, celui de l'enterrement des morts dans des cimetières communs à tous les chrétiens et bénis par l'Eglise. En effet, les Slaves, jusqu'alors, n'avaient pas enterré leurs morts ; aussi loin qu'on puisse remonter dans leur histoire, on les voit pratiquer la crémation.
Mais la crémation était-elle exclusive? C'est un vieux problème d'archéologie slave, dont Dobrovsky1 s'était déjà occupé. La publication en Allemagne des premiers travaux d'archéologie préhistorique avait jadis, et dès l'abord, soulevé une question ethnographique difficile entre toutes : comment discerner la part des coutumes germaniques et celle des coutumes slaves dans les sépultures anciennes? On chercha un fil d'Ariane qui pût conduire à une solution, et ce fut 1 occasion de nombreuses controverses. On discuta beaucoup pour savoir si les Slaves, en général, pratiquaient la crémation, et le débat porta principalement sur les cimetières crématoires de l'Allemagne orientale et de la vallée de l'Elbe : ces cimetières devaient-ils être tenus pour germaniques ou pour slaves ? C'est surtout Rudolf Virchow2 qui, vers 1870, étudia cette question et pesa sur la doctrine en se
1 Dobrovsky, « Uber die Begràbnissart der alten Slaven ùberhaupt und der Bôhmen imbesondere » (Abh. Ges. Wiss., Prague, 1786, p. 333).
2 R. Virchow, (l Uber Gràberfelder und Burgwàlle der Niederlausitz und des ùberoderischen Gebietes » (Berl. Verh., 1872, p. 226).
prononçant, avec toute son autorité, pour l'attribution aux Germains des vieilles tombes de l'Allemagne orientale ; les Slaves, suivant lui, ne se manifestaient que par un type de civilisation postérieure désigné sous le nom de Burgwalltypus, lequel apparaît dans les zones d'habitation des vieux camps fortifiés ou dans les tombes de la même époque renfermant exclusivement des squelettes.
Fig. 4. — Les tumuli à incinération de Gnëzdovo, près de Smolensk.
Aujourd'hui nous voyons clair dans les rites funéraires des Slaves. L'élément essentiel en était partout, semble-t-il, la crémation, tout comme chez les autres peuples voisins de souche indo-européenne, Lituaniens, Germains et Celtes.
Mais, par la suite, des influences étrangères, plutôt romaines ou plutôt orientales, suivant les régions, modifièrent parfois cet élément essentiel. A côté de la crémation apparut l'enterrement, avec une grande variété dans la construction des tombeaux. L'adoption du christianisme ne trans-
forma pas d'un seul coup le rite fondamental, mais elle agit progressivement et plus ou moins tôt suivant les pays. C'est pourquoi l'on constate, au cours du premier millénaire après J.-C, sur toute l'aire slave, une période où les deux rites, crémation et sépulture, coexistaient. C'est pourquoi aussi nous sommes autorisés jusqu'à un certain point à considérer que les deux rites ont été en usage chez les anciens Slaves, sous cette réserve que la crémation caractérisait spécialement la civilisation païenne.
Les trouvailles archéologiques, aussi bien que les documents historiques, prouvent que les Slaves brûlaient leurs morts avant leur conversion au christianisme, bien que la tradition n'ait gardé de cette coutume que des traces insignifiantes.
L'archéologie a constaté l'existence d'une quantité de cimetières à incinération chez les Slaves de l'Est et de l'Ouest. Les attestations historiques, d'autre part, sont nombreuses, et se rapportent à toutes les parties du domaine \ En 744, saint Boniface rapporte que les Polabes brûlaient hommes et femmes sur des bûchers, mais ce rite dut disparaître rapidement des bords de 1 Elbe, car les sources postérieures n'en parlent plus. De même les plus anciennes chroniques tchèques ne mentionnent la crémation que par une courte allusion. Par contre, les Polonais, suivant Thietmar, brûlaient encore leurs morts au XIe siècle, et chez les Slaves du Sud la coutume est attestée au VIIe siècle, lors de la prise de Constantinople, en 626, et au Xe siècle par Mas'ûdî 2.
Chez les Slaves de l'Est, la crémation est attestée, à partir des Xe et XIe siècles, par une série de chroniqueurs arabes, puis par Léon le Diacre dans sa description de la bataille de Durostol (971) 3, et enfin par l'auteur de la plus ancienne partie de la Chronique de Kiev, qui raconte que, jadis et de son temps encore, par conséquent jusqu'à la fin du XIe siècle, certaines tribus russes brûlaient leurs morts sur des bûchers et recueillaient les cendres dans des vases qu'elles plaçaient sur des colonnes au bord des chemins 4. Chez les Prussiens, la crémation est attestée dès le XIIIe siècle, et
1 Voir Ziv. star. Slov., I, pp. 228 et suiv.
2 Bonifacius, Epist. (Jaffé, Monumenta Moguntiaca, p. 172) ; Kosmas, I, 12 ( ustum Tyri) ; Thietmar IX (VIII) 2 ; Anon., éd. Mai, Nova bibl. patrum, VI, p. 432 ; Mas'ûdî, éd. Harkavi, Ci;a3ani>i, p. 136.
3 Ibn Fadlân, Istakhrî, Al Balkhî, Mas'ûdî, Ibn Haukal, Rosteh, le Géographe persan, Kardîzî et plus tard quelques autres. Voir Harkavi, CKa3aHifl, pp. 111, 115, 129, 136, 193, 202, 221, 259, 264, 265, 276 ; Kardîzî, éd. Bartold, p. 123 ; le Géographe persan, éd. Tumanskij, p. 135 ; Léon le Diacre, IX, 6. Voir Ziv. star. Slov., I, p. 230.
4 Chronique, version Laurentine, p. 12.
pour la Lituanie, la Courlande et l'Esthonie, du XIVe siècle au XVI' '.
Que 1 on rapproche les faits archéologiques de ces données historiques, et l'on tiendra pour certain que les Slaves pratiquaient encore la crémation à une époque où leurs voisins les Germains, sous l'influence du christianisme et devant les interdictions de Charlemagne 2, y avaient renoncé depuis longtemps. En Bohême l'incinération était encore en usage au Xe siècle, et même, dans certaines régions, jusqu'au XIe, ainsi qu'en Lusace ; chez les Polabes la coutume subsistait au moins aux VIIIe et IXe siècles ; chez les Slaves du Sud probablement aux IXe et Xe siècles ; chez les Polonais, au XIe ; en Russie, enfin, chez certaines tribus, au XIIe et, en quelques endroits plus tard encore, jusqu'en plein XIIIe siècle.
Les tombes à incinération postérieures à l'adoption du christianisme sont donc toutes païennes, tandis que les tombes contenant des squelettes sont probablement, pour la plupart, chrétiennes ; mais je n'affirmerai pas que toute tombe à squelette du Xe au XIIe siècle soit nécessairement chrétienne. On avait dès longtemps passé, en divers lieux, de la crémation à la sépulture sous d'autres influences étrangères, romaines notamment 3, sans pour cela changer de religion. Il est certain en tout cas que nombre de tombes à squelette offrent encore la trace de vieilles habitudes païennes, ainsi que nous le verrons plus loin.
Voici en quoi consistaient essentiellement les funérailles. Le corps du mort, au milieu des pleurs et des chants, était transporté soit à l'endroit spécialement consacré à la crémation, soit à une tombe indépendante dont on avait déjà préparé les assises. Là était dressé un bûcher sur lequel on plaçait le mort tantôt directement, tantôt sur une planche ou sur une barque et paré des vêtements et armes qu'il portait de son vivant ; puis les parents mettaient le feu au bûcher. Après la combustion, le jour même ou le jour suivant, on recueillait la cendre ainsi que les débris d'os calcinés, les armes et les bijoux ; on mettait simplement la cendre
1 Voir Chronique de Kiev, version Hypatienne, année 1252, Dreger, Cod. Pomeraniae dipl, n° 191 ; Stryjkowski, Kronika poissa, XI (Warszawa, 1846, I, p. 386) ; Guagnini, De orig. Liih. (Pistorii Scriptores rer. pol., II, p. 391). Dans la version russe de Malalas on trouve interpolée une mention semblable en 1252 (Mansikka, Religion, I, p. 69).
2 Voir le Capitulaire de Paderborn de l'année 785, ch. 7, 22.
3 Les Romains et les Grecs cessèrent d'incinérer à l'époque impériale. A Olbia, par exemple, on ne trouve pour cette époque que 1 % de tombes à ossements calcinés ; dans les provinces romaines du Danube, le passage de l'incinération à la sépulture ne s est fait qu'aux IIIe et IVe siècles. Les. tombes de Cernjachov (IVe siècle) marquent un état de transition.
en tas, ou bien on la versait dans une urne que l'on recouvrait de terre, ou qu'on plaçait soit sur un tumulus, soit sur une pierre, soit sur un pieu, suivant 1 usage particulier du pays et du clan. A l'urne étaient joints des
présents qui devaient servir au mort dans l'autre monde. Dans les cimetières slaves les présents ainsi enterrés avec le mort sont généralement fort pauvres. A cet égard les tombes slaves ne peuvent rivaliser avec celles des peuples voisins. Les tombes riches sont l'exception. Si le mort était enterré sans avoir été brûlé, le corps était également placé sous un tumulus avec des présents, et l'on mettait aussitôt le feu à un bûcher de sacrifice auprès duquel avait lieu le premier festin funèbre.
Ce cérémonial se compliquait encore d une série d'usages accessoires :
par exemple, lors de la levée du corps, on ne sortait pas de la maison par les portes, mais par une ouverture spécialement pratiquée à cet effet, afin d'empêcher l'âme, par la suite, de retrouver l'entrée. Le fait nous est attesté au commencement du XIe siècle, à l'occasion de la levée du corps de Vladimir à Berestov, et par quantité de survivances postérieures Durant la levée du corps, ainsi que pendant tout le trajet de la maison au cimetière, les parents du défunt accompagnaient sa dépouille de leurs éloges, tandis que les femmes faisaient entendre des lamentations (;i;a.rhHie), s'égratignant parfois le visage de leurs ongles, se meurtrissant le corps et se coupant la chevelure. De telles lamentations n'étaient déjà plus l'expression de la douleur, mais l'accomplissement d'un rite ; la tradition en a d'ailleurs été conservée intégralement jusqu'à nos jours sur de nombreux points du
Fie. 5.
Tombeau slave typique de la Bohême (Zelenice).
domaine sWe, notamment dans les Balkans et en Russie, où l'on loue pour les enterrements des pleureuses de profession, appelées iiok.i jimue. HapiiKa'H', ii.uikjuhhuc\ aa'.rhoiiuH îiaaMiai ; il en était de même, il n'y a pas encore bien longtemps, en Moravie et en Slovaquie. Ces lamentations rituelles avaient une si grande importance qu'en certains endroits l'enterrement pouvait avoir lieu sans le rituel de l'Église, mais jamais sans elles. Elles nous sent attestées par la Chronique ' de Kiev (années 945, 969) pour les Russes et par Ebbo et Kadlubek pour les Poméraniens et les Polonais 2. Les meurtrissures que s'infligeaient les femmes, et les égratignures qu'elles se faisaient au visage, sont attestées à date ancienne pour la Russie, la Pologne et les pays tchèques 3.
Le cérémonial funéraire était comme couronné par un dernier rite : la mort volontaire ou le meurtre de la veuve et parfois des serviteurs du défunt. Nous avons sur ce point les témoignages anciens de Maurikios et de Léon sur les Slaves du Sud, de Thietmar sur les Polonais et surtout l'important témoignage de saint Boniface dans sa lettre au roi Aethibald 4. Plusieurs écrivains arabes attestent le fait pour les Slaves de l'Est ; Léon le Diacre le note à propos des femmes des soldats de Svjatoslav, en 971, devant DurostoL, et Fadlân nous donne la peinture dramatique d'une de ces morts " volontaires ». Malheureusement il s'agit, dans ce dernier cas, de la femme d'un seigneur russe de la Volga, et nous restons dans l'incertitude sur la race de la femme et sur le caractère slave de la coutume, car le seigneur russe défunt est probablement lui-même d'origine normande 6.
Aussi bien le sacrifice n'était-il pas toujours réellement volontaire.
1 Chronique, version Laurentine, p. 127, et Ziv. star. Slov., I, p. 244.
2 Ebbo, I, 6; Kadïubek (Bielowski, Mon. Pol. hist.. II, pp. 182 et 268). Le fait est mentionné aussi dans quelques sermons russes, notamment dans un texte inédit, le « Cjiobo CB. flioHHCifl o '/ke.rhionjnxi, ».
3 Ibn Rosteh, Mas'ûdî, Kardîzî (éd. Harkavi, p. 264 ; Rozen, p. 56, et Bartold, p. 123) ; Canapanus, Vita Adalb., 2 ; Kadlubek (Bielowski, loc. cit.). Les témoignages postérieurs concernant ce fait sont fort nombreux. Voir Ziv. star. Slov., I, pp. 246 et suiv., et Bugiel, Bulletin de la Société d'anthropologie, 1925, p. 122.
4 Maurikios, Strat., XI, 5; Léon, Tactica, XVIII, 105; Thietmar, IX, 3; Boniface, dans la cinquante-neuvième lettre (Jaffé, Mon. Moguntiaca, 172).
0 Ibn Rosteh, Istakhrî, Haukal, Balkhî, Mas'ûdî, le Géographe persan, et d'autres. Voir Harkavi, Q;ana!mi, pp. 125, 136, 193, 221, 265, 270, 276; Mas'ûdî, éd. Rozen, pp. 55, 56; le Géographe persan, éd. Tumanskij, p. 135 ; Léon le Diacre, IX, 6. Voir les détails dans Ziv. star. Slov., I, pp. 248-249.
6 Dans le dictionnaire de Jakût, voir au mot Rûs. Le texte est reproduit in extenso dans Ziv. star. Slov., I, p. 377.
Il n'était plutôt, à vrai dire, que la conséquence de lois traditionnelles qui devaient concerner surtout les familles en vue. La femme, qu elle se présentât d'elle-même à la mort, ou qu'elle y fût contrainte, était auparavant enivrée jusqu'à perdre toute force, pour qu'elle n'opposât pas de résistance sur le bûcher, ainsi que l'a fort bien vu Fadlân. Cette coutume, évidemment, n'est pas proprement slave, car elle est également attestée chez les peuples d'alentour : Germains, Lituaniens, Prussiens, Thraces, Scythes et Sarmates \ Mais il n'est pas nécessaire d'en conclure que c'est de ces voisins que les Slaves la tenaient : elle est bien plutôt un vieil héritage de l'époque indo-européenne. Outre la femme, on sacrifiait au maître ses esclaves, ses chevaux et ses chiens 2. Mas ûdî nous apprend que l'on allait même plus loin encore. On ne se contentait pas d immoler au défunt son épouse, mais, quand un jeune homme mourait, on lui sacrifiait une jeune fille, afin de lui donner pour l'autre monde la femme qu il n'avait pas eue de son vivant 3. Cette existence conjugale prévue après la mort témoigne d'une croyance en l'autre vie, et je ne doute pas que certains usages qui accompagnent encore aujourd'hui les funérailles des jeunes gens et des jeunes filles slaves ne soient une survivance affaiblie de ces antiques noces funèbres 4.
Nous avons vu plus haut 5 que le corps du défunt était parfois posé sur une barque et brûlé avec elle. Cet usage vaut d'être examiné. Il est attesté, et assez fréquemment, chez les Germains du Nord et chez les Finnois de la Baltique : les découvertes de barques Scandinaves sous des tumuli, par exemple, sont bien connues. Comme, inversement, chez les Slaves, les barques n'apparaissent que rarement dans les funérailles, et seulement en Russie, il est assez vraisemblable que cette coutume leur est venue de leurs voisins Scandinaves et finnois, sous l'influence des Russes de Scandinavie ; la pratique n'en est d'ailleurs attestée que pour la famille princière 6. La barque n'était certainement pas autre chose qu'une embarcation mise à la disposition du mort pour la vie d'outre -tombe, le défunt
1 Voir Ziv. star. Slov., I, p. 254.
2 Ziv. star. Slov., I, pp. 257-261 : on trouvera également là une liste de données archéologiques confirmant cette coutume (os de chevaux, de chiens, etc., dans les tombes).
3 Harkavi, CnasaHui, p. 129.
4 On trouvera l'indication de ces usages dans Ziv. star. Slov., I, p. 256.
5 Voir ci-dessus, p. 45.
6 Chronique, version Laurentine, p. 55 (955), et la miniature de la Vie des saints Boris et Glëb (manuscrit de Silvestre). Voir aussi la description de Fadlân (Harkavi, Ci;;i:-s., p. 96) et les autres détails sur cet usage dans Ziv. star. Slov., I, pp. 262 et suiv.
devant avoir sous la main, dans l'autre monde, tout ce dont il se servait ici -bas.
C'est également sous une influence étrangère, et cette fois gréco-romaine, que les Slaves avaient pris l'habitude, à la fin de l'époque païenne, de déposer auprès du mort une pièce de monnaie pour le voyage d'outretombe. Ce n est là rien de moins que l'obole donnée aux morts pour Charon. Cette coutume était arrivée aux Slaves tant par le Bas-Danube que par la Mer Noire. Les tombes les plus pauvres de la vieille Panticapée
Fig. 6. — Saint Glëb sous une nacelle funéraire.
offrent généralement une pièce de bronze. Il s'agit là d'un usage si bien implanté chez les Slaves qu'on en constate souvent la pratique non seulement à date ancienne dans les tombes à squelettes des Xe et XIe siècles, mais de nos jours encore sur de nombreux points du domaine slave : en Moravie orientale, en Slovaquie, en Petite Russie, en Russie Blanche, en Pologne et dans les Balkans. Ainsi les paysans de notre temps mettent une pièce de monnaie dans la main ou dans la bouche du mort sans savoir la signification originelle de ce geste \ Il faut remarquer à ce propos qu'on donnait au défunt le nom de navï, ce mot pouvant signifier aussi « loutre-tombe » en général. Certains philologues ont cru trouver là une
1 Voir les détails dans Ziv. star. Slov., I, p. 266.
autre trace de l'influence antique, et, rapprochant le slave navï du grec va3ç, lat. navis, ils ont rappelé la barque sur laquelle le passeur Charon transportait les âmes 1. Il est difficile d'écarter ce rapprochement (le vieux tchèque et le vieux polonais ont ndv, ndva, nawa au sens de « barque"); mais il vaut mieux ne rien affirmer. Il est possible que le vieux slave navï ne se rattache pas à navis, mais dérive d'un vieux mot indo-européen comme le gotique naus et le letto-lituanien navit, nave 2.
On n'est pas aussi bien fixé sur l'origine de la coutume d'enterrer les morts dans des traîneaux ou de les conduire en traîneau, même en plein
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Fig. 7. — Saint Glëb sur le traîneau.
été, à leur dernière demeure. Les sources russes, qui sont les seules dont nous disposions sur ce point pour l'époque ancienne, nous apprennent que les corps des princes Vladimir, Boris, Glëb, Jaroslav, Michel, Svatopluk ont été transportés ainsi, sans nul égard à la saison 3. Les gens qui sentaient la mort proche se préparaient un traîneau pour leurs obsèques, et la vieille expression russe « s'asseoir sur le traîneau » était l'équivalent
1 Ainsi A. Kotljarevskij, dans son étude précieuse, mais aujourd'hui vieillie : 0 norpeôa.ihiibix'b o6biwa>ixi. H3bmecKuxrh CiaBîmi», M., 1868.
2 Ziv. star. SIov., I, p. 268.
3 Chronique, version Laurentine, 128, 158, 181, 196; Vie de Boris et Glëb (miniatures du manuscrit).
de « se trouver sur le point de mourir » l. Cette coutume s'est conservée longtemps en Russie et en Petite Russie ; elle se pratique aujourd'hui encore dans les Carpathes ; elle est aussi attestée en Slovaquie, en Pologne et en Serbie '-. Le traîneau est toujours attelé de bœufs.
Comme cette coutume se trouve également répandue chez les Finnois et chez certains autres peuples ouralo-alta ques, on peut à bon droit se demander si elle est proprement slave, ou si elle ne vient pas de ces voisins. Selon toute vraisemblance, c'est là un usage indigène aussi bien pour les Russes que pour les Finnois : chez les uns comme chez les autres, il s'explique par la nature même du pays et par l'emploi du traîneau comme premier et usuel moyen de transport. Quant à l'origine de la mise en terre du traîneau avec le mort, on ne peut donner aucune réponse satisfaisante.
L'un des épisodes le plus intéressants et le plus importants du cérémonial funèbre est la solennité appelée tryzna, avec le banquet qui l'accompagnait (pirû, strava). Il est vrai que la tryzna ne nous est attestée de manière explicite que chez les Russes, mais nous avons, sur les autres Slaves, certaines données qui ne permettent pas de douter que l'usage en ait régné sur le domaine entier. Nulle part nous n'avons une description proprement dite de la tryzna. Nous n'en sommes pourtant pas moins à même, en combinant les détails dont nous disposons, d'en reconstituer le schéma.
La Chronique porte, à propos de ce rite, que les tribus des Radimitches, des Viatiches, des Sêvériens et des Krivitches avaient l'habitude de l'accomplir sur ie mort (Tpii3Hy TBopHTiï) avant de le brûler ; elle enregistre en outre qu'en l'année 945 la princesse Olga célébra une tryzna sur la tombe d'Igor, mais qu'ensuite, devenue chrétienne, elle donna l'ordre qu'il ne fût pas agi de même sur sa propre tombe. Une autre source russe, postérieure il est vrai, mais pleine de vieilles traditions, nous donne plus de détails : c'est la Vie de Constantin de Murom, où, à propos de la tryzna, nous trouvons signalés le bdynû (fi^HH/i,) et un combat (ÔHTBa) 3.
1 Voir le début de l'Instruction du prince Vladimir Monomaque {Chronique, version Laurentine, 232) et la description de la mort du moine Théodose en 1074 (ibidem).
2 Ziv. star. Slov\, I, p. 271. Sur cette coutume et la précédente, voir Dm. Anucin, Canif, „iajbH h kohh Kanij iipima.vio>knocTi> iioxopoinmro ofipji.ia (M., 1890) ; voir encore le travail de Th. Volkov : « Le traîneau dans les rites funéraires de l'Ukraine » (Rev . des trad. bot>., Paris, 1896). On trouvera le reste de la bibliographie dans Ziv. star. Slov., I, p. 269.
3 2iv. star. Slov., I, pp. 246 et 274. Le texte de la Vie de Constantin de Murom est reproduit en entier par Kotljarevskij, Itorpeti. oGbi'i., p. 128. Que signifie « faire un
Les chroniques polonaises ne font mention que des funérailles païennes sans présenter le mot tryzna ; il en est de même de Saxo Grammaticus dans sa description des obsèques faites par le prince slave Ismir à son frère \ Un lexique tchèque du XIIIe siècle, la Mater verborum, glose le mot tryzna « inferiae, placatio mortuorum » ; mais on a reconnu, à l'examen de cette glose, qu'il s'agissait là d'un faux 2. Par contre, c'est bien à une tryzna tchèque que se réfèrent les fêtes dont parle la Chronique de Kosmas3. Nous y lisons qu'en 1092 le prince Bretislav interdit des fêtes spéciales en l'honneur des morts : « item sepulturas quae fiebant in silvis et campis atque scenas quas ex gentih ritu faciebant in biviis et tnviis quasi ob animarum pausationem item et iocos profanos quos super mortuos suos inanes cientes mânes ac induti faciem larvis bachando exercebant ».
On voit par ces témoignages que la tryzna n'était pas un simple festin, mais une fête de caractère dramatique (« scenas faciebant et iocos profanos induti faciem larvis »), dont un combat formait l'épisode principal ; ce dernier détail ressort non seulement du mot bitva de la Vie de Constantin de Murom, mais encore du sens étymologique de tryzna. Ce mot, en effet, ne saurait être séparé du tchèque tryzniti ni du polonais tryznic « frapper quelqu'un » ; il traduit d'ailleurs dans les textes vieux-slaves le grec uriSiov, àôXov, af.wv, ■KzXxloxpa (tryznovati « pugnare », tryznikù « pugnator »)*.
Cet ensemble de données historiques confirme que, lors des funérailles et plus tard lors des fêtes en l'honneur des morts, il était organisé des jeux solennels, comprenant des évolutions symboliques, et dont le point central était un combat accompagné de cliquetis d'armes, de cris et de chants guerriers. Il ne s'agissait pas, à ce qu'il semble, d'un combat effectif, ni du rappel d'un combat auquel le défunt avait pris part, mais d'un simulacre de valeur magique, d'un combat destiné à chasser les esprits mauvais. Au XVIe siècle encore, Jean Menetius signale qu'en Russie occidentale, lors des funérailles, les hommes, l'épée à la main, criaient : « gey, geythe, begoythe pec^elle », ce qui, à travers la transcription inexacte du voyageur, nous semble bien signifier : « Fuyez, fuyez démons [de l'enfer] ! » Il existe
bdynù »? On ne le sait pas au juste ; je croirais volontiers qu'il s'agit de la veillée du mort, et des lamentations qui laccompagnent : cf. les umrlci noc et pustâ noc « veillée des morts » en Bohême et en Pologne (voir Ziv. star. Slov., I, p. 247).
1 Kadlubek (Bielowski, Mon. Pol. hist., II, p. 268) ; Saxo, éd. Holder. p. 276.
2 Voir Ziv. star. Slov., I, p. 274.
3 Kosmas, III, 1.
4 Voir Ziv. star. Slov., I, p. 278.
d'ailleurs d autres survivances de ce genre \ Des masques figuraient vraisemblablement les mauvais esprits qu'il s'agissait d'éloigner.
Le festin qui suivait la tryzna s'appelait pirù (voir plus haut, p. 37, 39) ou strava. Ce dernier mot est d'autant plus intéressant que nous le rencontrons déjà à l'occasion de la mort d'Attila (en 453), ce qui indique que les sujets d'Attila, dans la Hongrie centrale, devaient être alors des Slaves '. Nous lisons en effet, chez Jordanis 3, qu'il fut donné sur la tombe d'Attila un festin somptueux qu'on appelait strava (<' stravam super tumulum ejus quam appellabant ipsi ingenti comessatione concélébrant »). Or le mot est slave : il est employé de nos jours encore au sens de « nourriture », et on le trouve dans des documents vieux-tchèques et vieux-polonais des XIVe et XVe siècles avec la signification spéciale de « banquet funèbre » 4.
De semblables festins funèbres, avec profusion de mets et d'hydromel, nous sont attestés dès l'époque ancienne chez les autres Slaves 5. Us se sont conservés, d'ailleurs, dans tout le domaine ; il est partout d'usage, jusqu'à présent, d'honorer les hôtes venus pour les obsèques en les conviant à un repas ou, tout au moins, en leur offrant à boire 6. En Russie Blanche le maître et les hôtes offrent encore à cette occasion un peu de. nourriture et de boisson aux âmes des ancêtres : ils les appellent, puis les remercient d'être venues et d'avoir mangé, comme sans doute ils les imploraient et les appelaient il y a plus de dix siècles 7.
On honorait les morts non seulement lors des funérailles, mais à certains jours qui leur étaient particulièrement consacrés. Nous n'avons sur cette coutume que quelques données de première main remontant à l'époque païenne 8 ; mais on ne saurait douter de son antiquité ni de son extension, si l'on considèie que l'Eglise d'Occident et celle d'Orient ont admis ces
1 Ziv. star. Slov., I, pp. 278-281 ; Zelenin, ÎKHBaa CTapima, 1911, p. 410.
2 Voir Manuel de V antiquité slave, I, p. 53, et Sloo. star., II, p. 136.
3 Jordanis, Getica, 258.
4 Voir Ziv. star. Slov., I, p. 282.
5 Cf. encore le festin du prince Muzok en 593 (Theophylaktos Simokattes, VI, 9 ; Theophanes, éd. Boor, p. 270), du prince Ismir (Saxo, éd. Holder, p. 276) ; voir Ziv. star. Slov., I, pp. 274, 275. Les vieux Russes vidaient une coupe en l'honneur du mort, puis en l'honneur des démons Rod et Rozanicy ; voir Ziv. star. Slov., I, p. 282.
6 Ziv. star. Slov., I. p. 281 .
' Sejn l'a noté dans ses MaTepia.ra, I, 2, pp. 556, 569, 596, et de même Menetius (Script, rer. livon, II, p. 391), qui l'a observé au XVIe siècle.
8 Rosteh les mentionne ainsi que Kardîzî, d'après une même source (Harkavi, p. 265, Bartold, p. 123).
OQ
ce
jours des morts au nombre de leurs fêtes, et qu'en dépit de tous ses efforts, l'orthodoxie n'a pu faire perdre aux Slaves certaines habitudes païennes, comme celles de porter aux morts des aliments et de célébrer en leur honneur divers jeux dramatiques tournant souvent à l'orgie. Ces mœurs, procédant de conceptions païennes, sont encore profondément ancrées dans les régions les plus perdues des Balkans. Quantité de jours y sont consacrés à la mémoire des morts, et nombreux sont les termes qui désignent ces jours l. En certains endroits le prêtre ne se contente pas de déposer les aliments sur les tombes, mais il conjure luimême les mauvais esprits des morts pour les empêcher de revenir ; de même en Bulgarie, le quarantième jour après le décès, le prêtre encense la tombe, puis verse de l'eau et place des aliments dans un trou pratiqué à cette fin 2. On peut dire qu'en général les catholiques ont perdu l'usage antique du repas funèbre au cimetière, ou du moins qu'ils n'en ont gardé que des traces insignifiantes, tandis que les orthodoxes, Bulgares, Serbes et Russes, l'ont conservé de manière très vivante.
Parmi les fêtes et les jeux en l'honneur des morts, il convient de mentionner tout particulièrement les rusalii et la radunica, dont il sera traité dans le chapitre VI. Les rusalii sont fréquemment attestées à partir du XIe siècle, comme des survivances du paganisme en Russie : les princes chrétiens et les prélats essayaient d'en interdire la célébration. La radunica n'est pas attestée à date ancienne 3, mais elle est répandue dans toute la Russie, où elle a pénétré, comme les rusalii, sous l'influence grécoromaine. Ces deux fêtes sont un bon témoignage de la puissance de cette influence sur la civilisation slave à partir de l'époque impériale. Les noms mêmes en sont d'origine antique : rosaria, rosalia (fête romaine des roses) et poSwv.a (rt\iipx to>v pcowv) 4. Sans doute devons-nous supposer que
1 Ziv. star. Slou., I, pp. 291-292. Les termes les plus répandus dans le domaine slave sont ceux de zadusnica, zadushi (du mot slave dusa « âme »), pomen, pominky (du vieux-slave mineti « penser ») ; en Russie et dans les Balkans on emploie fréquemment aussi trapeza (du grec zpiiceZa).
2 Ziv. star. Slov., pp. 291-292, 294, 295. Pour les usages et les termes employés, voir en particulier l'étude approfondie de M. Murko, « Das Grab als Tisch », dans la revue Wôrter und Sachen, 1910, II.
3 La radunica est attestée pour la première fois dans la 4e Chronique de Novgorod (année 1372); les rusalii, par contre, figurent déjà dans la Chronique de Kiev (année 1068), avec des bouffons et de la musique, et elles sont mentionnées ensuite maintes fois dans divers instructions et homélies. Voir Ziv. star. Slov., I, p. 292, et III, pp. 54 et 260.
4 Sur les rusalii, voir surtout Miklosich, « Die Rusalien » (Sitzungsberichte de l'Académie
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Fig. 9. — Types normaux de kurgany russes : I. Bolchan ; 2. Mygkov ; 3 et 4. Cernigov