LES ETOFFES
le climat rude des pays slaves en imposait 1 usage pendant la plus grande partie de 1 année. Aussi les fourrures devaient-elles toujours demeurer en grande vogue chez les Slaves, même plus tard, lorsqu'ils surent préparer d'autres matières : l'industrie de la fourrure se développa parmi eux, non seulement pour les besoins locaux, mais aussi pour l'exportation vers le Midi et vers l'Orient, où l'on appréciait les peaux comme objets de parure autant que de première utilité. Nous traiterons de cette branche du commerce slave un peu plus loin, au chapitre X. Il suffit de rappeler ici que c'étaient surtout les peaux des animaux de grande taille — moutons, loups, ours — qui servaient à la confection des vêtements et des couvertures, constituées à l'ordinaire d'une seule pièce ; mais les sources mentionnent aussi des fourrures de petites dimensions : parmi les rapaces, elles nomment la martre, la zibeline, l'hermine, le renard et la loutre ; parmi les rongeurs, le castor et l'écureuil. Les fourrures de tous ces petits animaux convenaient on ne peut mieux pour doubler les vêtements et les border, ainsi que pour confectionner des bonnets : d'adroits tailleurs byzantins et italiens, puis slaves, savaient l'art de les coudre ensemble pour faire des vêtements de plus grande dimension. Le passage des noms slaves de l'écureuil et de la zibeline au latin (viverra) et au grec (5 Kauvôxïjç ou yj xauvàxT]) témoigne précisément de ce commerce et des relations anciennes des Slaves avec le midi de l'Europe. Telles étaient les principales fourrures d'exportation, et en certains endroits le commerce en était si important que les fourrures de martres, d'écureuils et de zibelines étaient devenues des unités de paiement courantes en matière d'échanges et d'impôts. C'est ainsi que nous savons qu'aux IXe-XHe siècles les tribus russes payaient leurs redevances aux princes russes ou étrangers à raison d'une peau de martre ou d'écureuil par maison ; d'autres cas sont aussi signalés où les comptes se font en martres \ La possession d'une certaine quantité de fourrures était le signe de la richesse. Les trésors des princes ou des villes renfermaient des réserves de fourrures de martres et d'écureuils blancs, et, lorsque les princes russes distribuaient des cadeaux à leur entourage, à leur peuple ou aux souverains étrangers, ils ne manquaient pas d'y comprendre surtout des fourrures, notamment la zibeline, le castor,
1 Chronique, version Laurentine. pp. 1 8, 23, 57. Ce furent les Khazars qui imposèrent les premiers aux Russes l'impôt d'un écureuil par tête, les Varègues demandèrent ensuite des martres noires. Les Drévlianes payaient également Olga en fourrures. Il en était de même en Pologne (Dlugosz, éd. Przedziecki, I, p. 56), chez les Slaves de Franconie (Kçtrzyrïski. 0 Siowianach, p. 37), chez les Serbes et les Croates (Klaic, Rad, vol. 157, 1904; Jirecek, Geschichte der Serben, I, p. 151).
le renard bleu eu l'armeline \ Des documents du XIe siècle font déjà mention de tanneurs et de fourreurs 2.
A côté de la préparation des fourrures, nous voyons bientôt se développer l'industrie domestique du tricotage ou du tissage de la laine, du lin et du chanvre, qui se pratiquaient sur des métiers primitifs. Platù, platïno, suk.no, tùkanica etc., sont de très vieux mots slaves 3, et lindustrie qu'ils désignent est attestée historiquement à la fin de l'époque païenne. Le lin joue d ailleurs un rôle fort ancien dans la civilisation indo-européenne 4. Ibrâhîm îbn Ja'kûb, à propos des Tchèques, et Helmold à propos des Slaves baltiques, rapportent que les Slaves étaient arrivés à tisser de très fines étoffes de lin qui tenaient heu chez eux de monnaie (10 petits morceaux d'étoffe valaient à Prague une pièce d'argent) 5. Des documents du IXe et du Xe siècles nous signalent encore des impôts payés en lin et en toile par les Slaves de Franconie 6 et à Sonnewalde (district de Lukow), on a trouvé des bourses en lin pleines d'argent, probablement de la même époque.
Les plus anciens textes russes et les traductions de la Bible du XIe siècle 7 mentionnent déjà la laine et les lainages dont on a trouvé d'assez nombreux restes dans les sépultures 8. Quant au chanvre, il fut de bonne heure emprunté à la culture iranienne, vraisemblablement par l'intermédiaire des Scythes : on s'en servait surtout comme d'un narcotique, mais on en utilisait sûrement aussi les fibres à faire des étoffes ; nous le savons par
1 Chronique, version Laurentine (années 945, 955, 1068, 1115). Nous lisons la même chose des princes tchèques et polonais en 1135 (Annales Pegavienses, M. G., Scr., XVI, P. 257).
2 Dans des chartes tchèques de 1046, 1057, et 1088 (« pellifices albi et nigri, sutores mardurinarum pellium, hpselug »)• Voir Friedrich, Codex dipl., I, pp. 56, 360, 384, et Kosmas, I, 5 (« coriorum sutores »), II, 1 1 (« sutores pellium diversarum »).
3 Voir les détails dans Ziv. star. Slov., I, p. 409. Le nom du feutre (en vieux slave plûslt) est slave commun et ancien, mais jusqu'ici on n'en trouve trace ni dans la littérature ni dans l'archéologie avant le XIVe siècle (Ziv. star: Slov., I, p. 411).
4 Cf. gr. >.£vov, lat. linum, ir. lin, cym. lliain, bret. lien, v. h. ail. lin, lit. linai, si. linù.
5 Ibrâhîm, éd. Westberg, p. 54 ; Helmold, I, chap. 12, 14, 38.
6 VoirZït». star. Slov., I, p. 409, III, p. 333 (libra Uni, toppus Uni). Le slave platïno est le plus souvent rendu dans les comp'es des tributs par les termes paltena, palla, phalta, à côté de pannus de lino, lodix Uni.
7 Izbornik. du prince Svjatoslav, Vie de Théodose par Nestor, et Chronique, version Laurentine (année 980). Voir Ziv. star. Slov., I, p. 410 et Sreznevskij, MaTepiaJlM, I, col. 380.
8 Ziv. star. Slov., I, pp. 410-41 1 .