‹ Manuel de l'antiquité slave (volume 2)Chapitre 19 sur 90 · LES ÉTOFFES · texte numérisé non relu

LES ÉTOFFES

ce qu'Hérodote dit des Thraces \ On a trouvé à Wilmersdorf 2, en Germanie orientale, des graines de chanvre antérieures à 1ère chrétienne. Par ailleurs le chanvre n'est attesté chez les Slaves, à côté du lin, qu'à partir du XIe siècle, dans le Règlement ecclésiastique de Jaroslav (§ 24). Fourrures et étoffes de fabrication domestique constituaient en somme tout le vêtement slave, ainsi que l'atteste la source commune du Géographe persan et de Kardîzî 3. Ces étoffes étaient de couleur blanchâtre ou grise, car on ne savait pas suffisamment les blanchir. Les étoffes de couleur, les rouges en particulier, et toutes les étoffes de luxe n'arrivaient aux Slaves que par le commerce, surtout par Byzance et l'Orient (voir le chapitre X). Et, seuls, les princes et les gens riches pouvaient en faire l'achat ou se les procurer par voie d'échange. Telle était, en premier lieu, la soie qui avait droit de cité chez les Slaves dès la fin de l'époque païenne, puisque les noms qui la désignent {godovablï et svila) sont anciens et communs à plusieurs langues slaves 4. Des documents nous apprennent que, dès le VIIIe siècle, les Slaves des Balkans échangeaient leurs prisonniers grecs contre des vêtements de soie, et la Chronique, à l'année 907, mentionne des voiles de soie sur les embarcations russes 5. Outre la soie, les Slaves recevaient encore différentes sortes de lourd brocart, de velours entremêlé de dessins d'or et d'argent, ou encore des étoffes d'un tissu très fin et transparent, des étoffes teintes artificiellement en plusieurs couleurs dont l'ancienneté en pays slave est attestée tant à la fin de l'époque païenne que dans les siècles suivants. La saga de Knytling signale dans le trésor du temple slave de Korenica à Rujana : <( sencum, bombyces et purpurum » 6. Les sépultures nous ont également livré des restes d'étoffes de luxe, surtout dans les tumuli du sud des gouvernements de Kiev, Cernigov et Poltava. Cependant les documents historiques concernant l'importation de ces étoffes étrangères n'ont pas encore été rassemblés comme il convient 7. Nous savons, du moins, que du IXe siècle au XIe

1 Hérodote, IV, 74.

2 Verhandl. Rerl. anthr. Ges., 1897, 223.

3 Ed. Tumanskij, p. 135, et éd. Bartold, p. 123.

4 Le slave godovablï est emprunté au germanique *godawebbi, *gudau)ebi. tandis que svila est indigène {Ziv. star. SIov., I, pp. 412-413). L'autre nom slave, à savoi selkû (depuis le XIIe siècle), est plutôt d origine orientale.

0 Nikephoros, Breviarium, éd. Boor, p. 76; Chronique, version Laurentine, p. 31. Voir aussi p. 66.

6 M. G., Script., XXIX, P. 314.

7 Ziv. star. Sloo., I, pp. 412-417.

les points de départ de ce commerce ont été Byzance, Trébizonde et, plus encore, Cherson en Crimée ; les marchands, d'ailleurs, importaient aussi directement d'Asie, par la voie commerciale de la Caspienne et de la Volga.

Le vêtement en général.

Le vêtement des Slaves \ dans l'ensemble comme dans les détails, se distinguait nettement de celui de leurs voisins, non seulement des Orientaux, dont la civilisation était si profondément différente de la leur, mais encore des Occidentaux, et en particulier des Germains 2. Nous avons à cet égard des témoignages historiques de première main. Lorsqu'en 631 le roi allemand Dagobert envoya son ambassadeur Sichar à Samo qui régnait en Bohême, celui-ci ne voulut pas recevoir l'ambassadeur, tant qu il n'aurait pas quitté ses vêtements étrangers pour paraître devant lui dans le costume du pays 2. De même, chez les Slaves poméraniens à la fin de la période païenne, en 1 124, l'auxiliaire de l'évêque Otton, l'allemand Herimann, pour arriver jusqu'au sanctuaire de 1 riglav à Stettin, revêtit un accoutrement slave, à savoir un chapeau de forme particulière et un manteau 3. Il faut conclure de là que les Allemands arrivant en Poméranie étaient habillés autrement que les Slaves autochtones. La différence, à coup sûr, était encore plus grande entre le vêtement des Slaves et celui des étrangers venus de l'Orient lointain. Mais, qu'il s'agisse d'Occidentaux ou d'Orientaux, nous n'avons aucune précision sur ce qui constituait cette différence.

Prokopios4 est le premier à nous apprendre, au VIe siècle, que certains Slaves n'ont pas de tunique ni même de manteau (-rpiôoiviov), mais qu ils sont vêtus de simples pantalons (àva^p'.ceç) qui leur montent jusqu'aux reins, et que c'est même ainsi qu'ils vont au combat. Cet unique témoignage de Prokopios est suivi d'un long silence :il nous faut aller jusqu'aux sources orientales des Xe et XIe siècles pour trouver de nouvelles données. Mais ces données, qui tantôt distinguent, tantôt confondent les Slaves de 1 Est et les Russes Scandinaves, ne peuvent être utilisées qu'avec précaution, car, dès le Xe siècle, les Slaves de Russie avaient déjà sensiblement rapproché leur façon de s'habiller de celle des Russes de Scandinavie. Il faut signaler

1 Les mots anciens pour désigner le vêtement chez les Slaves étaient : rucho, odëzda, Tobû, porty, à côté d'autres termes locaux (Ziv. star. SloV., I, p. 436).

2 Fredegar, Chron., IV, 68.

Ebbo, II, 13. Voir aussi comment en 1 138 la princesse allemande Christine se moquait du costume polonais (Boguphal, II, 31, Bielowski, Mon. Polon. hist., II, 519). * Prokopios, B. G., III. 14.

LE VETEMENT EN GENERAL

en tout cas les renseignements pittoresques qui nous sont fournis par Fadlân : les marchands russes de la Volga n ont ni veste ni kaftan, mais une simple couverture enroulée autour du corps ; par contre, le vêtement dont les parents d'un seigneur russe le revêtent après sa mort se compose dune veste, d'un magnifique kaftan avec boutons d'or, de larges pantalons,

Fig. 11. — Meurtre de saint Venceslas par son frère Boleslav (Codex de Wolfenbtittel).

de bas, de souliers découverts et d'un haut bonnet magnifique \ Parmi les autres chroniqueurs de la même époque, Istakhrî et Ibn Haukal notent que les Russes portent des vestes courtes, alors que les Bulgares et lesKhazars en portent de longues.^et la source inconnue à laquelle ont puisé le Géographe persan, Kardîzî et Ibn Rosteh mentionne que les Slaves portent des chemises, des souliers montant jusqu'à la cheville et ressemblant à ceux du Tabaristan, et que leur vêtement est généralement en laine ; cette dernière

1 Harkavi, CKa3aniîi, pp. 93-98. Voir aussi la traduction du professeur R. Dvorak dans Ziv. star. SloV., I, p. 378.

source ajoute, à propos des Russes, qu'ils portent un vêtement de dessus, de larges pantalons liés au dessus du genou (saravary) et un long bonnet

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Fig. 12. — Le prince russe Jaropolk avec sa femme et sa mère (Codex Gertrudianus).

de laine dont le fond pend en arrière. Un chroniqueur très important, Ibrâhîm ibn Ja'kûb, observe seulement que les Slaves portent des vête-

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mcnts larges et que leurs pantalons sont étroits clans le bas '. Voilà tout ce que nous apprennent les documents anciens ; les autres sont trop tardifs pour nous renseigner utilement \ Il convient encore de remarquer que le costume polonais ne se distinguait guère du costume tchèque 3 aux Xi° et XII0 siècles. Il était différent par contre du costume russe, comme nous le donne à entendre une allusion de la Chronique de Kiev (année 1074), où le diable apparaît à un moine des Grottes de Kiev en costume polonais

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Ces données, on le voit, sont à la fois bien pauvres et peu claires. Elles ne nous fourniraient qu'une image insuffisante du costume slave, tel qu'il était du IXe siècle au XIe, si nous ne pouvions les compléter par les découvertes archéologiques et surtout par les images que nous offrent quelques vieilles miniatures. Les découvertes archéologiques nous permettent de juger de la façon dont on agrafait les vestes ; elles nous renseignent sur la forme des ceintures, sur les bordures ornementées, sur la forme de la chaussure de cuir et enfin sur la coiffure. Parmi les miniatures représentant des personnages en pied, les plus importantes sont celles de la légende de saint Venceslas du manuscrit de Wolfenbùttel (fin du Xe siècle ou commencement du XIe), que nous pouvons, sans doute, tenir pour exactes 4, et les fresques de la chapelle de Znojmo en Moravie. Ces dernières, encore qu'elles soient de la fin du XIIe siècle ou du début du XIIIe, représentent une scène des temps païens d'après d'anciennes traditions : c'est l'appel dePremysl au trône de Bohême 5. Pour les Slaves de l'Est, les documents illustrés les plus importants sont d'abord le psautier de l'archevêque de Trêves, Egbert, appelé Codex Gertrudianus, datant du XIe siècle, et qui contient un portrait du prince Jaropolk, de sa femme Irène et de sa mère Gertrude, et encore

1 Harkavi, [CKasama, pp. 193, 221, 269; Kardîzî, éd. Bartold, p. 123 ; le Géographe persan, éd. Tumanskij, pp. 135, 136 ; Ibrâhîm, éd. Westberg, p. 59.

2 Voir Ziv. star. Slov., I, p. 424. Le document le plus intéressant est celui qui est intitulé « Chronique autrichienne » (xiVG siècle), où il est raconté (vers 20020 et suiv.) qu'un prince de Carinthie, nouvellement intronisé, endosse un vêtement traditionnel de paysan, à savoir des pantalons de drap gris, des scuhers fixés au pied par des lanières de cuir, une veste de drap sans col et descendant jusqu'aux genoux, fendue par devant et par derrière, un manteau gris d'une seule pièce et un chapeau garni d'une houppe en quatre couleurs (M. G., Deutsche Chronih.en, V, p. 265).

3 Adam, II, 18; Helmold, I, 1.

4 Le manuscrit fut acheté par Hemma, femme de Boleslav II (907-999). Il se trouve maintenant à la bibliothèque de Wolfenbùttel.

5 Voir l'analyse qu'en a faite le professeur Matëjcek dans les Pamâtf(jj arch., 1915, p. 208.

davantage Ylzbornik écrit pour le grand-prince Svjatoslav en 1073, orné d'un portrait de la famille du prince (pi. II). Il faudrait probablement y joindre aussi les portraits de la famille du prince Jaroslav en l'église Sainte- Sophie de Kiev (église élevée en 1 037), si la copie n'en était fort imparfaite l. Parmi les manuscrits byzantins, un psautier grec du début du XIe siècle est particulièrement intéressant : une miniature nous y montre, en effet, les Bulgares aux pieds de l'empereur Basile II le Bulgaroktone, leur vainqueur (975-1025). Ce manuscrit se trouve aujourd'hui, à Venise, à la Bibliothèque de Saint-Marc. Un ménologe du même empereur (aujourd'hui au Vatican) contient deux portraits de Bulgares qui portent déjà un vêtement de caractère slave 2.

En fait de sculptures où nous soyons fondés à reconnaître des Slaves, il n'y a guère que la colonne dite de Svantovit à Cracovie, qui représente un homme en kaftan avec ceinture, en bonnet et en souliers. La statue de Holzgerlingen en Wurtemberg, les bas-reliefs de Bamberg et d'Altenkirchen et enfin la statuette de bronze de Svët ne sont pas très probants 4. On ne peut davantage tenir pour des Slaves du IIe siècle les Barbares daces qui figurent sur la colonne Trajane et sur le monument d'Adamklissi en Dobroudja, malgré plusieurs rencontres de détails avec ce que nous savons du costume slave. On est tenu aussi à une grande prudence dans 1 usage des matériaux ethnographiques en raison des multiples influences qui ont agi, dix siècles durant, jusque sur l'habillement du peuple des campagnes : or, cet habillement n'a pas fait jusqu'à présent l'objet d'un travail comparatif de quelque importance 5.

1 Voir les reproductions et les détails dans Zw. star. Slov., I, pp. 430-432. Le Codex Gertrudianus est conservé à Cividale. Il avait été commandé par l'archevêque Egbert (977- 993) et contient encore quelques lettres écrites pour la princesse polonaise Gertrude, mère de Jaropolk. Voir l'édition de H. Sauerland et A. Haselofï (Trêves, 1901), et surtout l'importante analyse de N. Kondakov : IÏ3o6pa',keme pyccKOâ KHflîk. ceMbH bt> Minria- Tiopax-h XI iihna (Cn6., 1906). La dédicace de Ylzbornik de Svjatoslav se trouve dans les flpeBHOCTH Pocc. rocyjaprTBa, IV, planche 2. Les autres portraits phototypiques de princes russes en costume de parade sont moins importants (Ziv. star. Slov., I, pp. 430- 433).

2 II a été publié plusieurs reproductions de ce Psautier de Venise. Voir Ch. Diehl, Manuel d'art byz., Paris, 1910, p. 376, et Labarte, Hist. des arts, II, pi. LXXXV. Voir la reproduction du Ménologe dans Ziv. star. SloV., I, prïloha IV.

4 Voir à ce sujet les chapitres VI et XII, pp. 157-159 et 314.

5 Ziv. star. Slov., I, p. 435.

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