‹ Manuel de l'antiquité slave (volume 2)Chapitre 26 sur 90 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La maison et la ferme.

La nature obligeait les Slaves, dans leur habitat primitif, à se construire des abris et des bâtiments à l'épreuve du froid, de la pluie et du vent. Comme les autres habitants de l'Europe centrale et septentrionale, dont le développement nous est mieux connu, ils durent commencer par se faire de simples refuges, en creusant dans la terre une fosse d'un mètre et plus de profondeur qu'ils couvraient simplement d'un toit de perches, de feuilles, de roseaux, d'arbres et de terre glaise ; ils préparaient sans doute des fosses du même genre pour leurs réserves de céréales. La construction de la maison ou plutôt du toit était plus ou moins légère suivant que le séjour sur l'emplacement choisi était de plus ou moins longue durée, car les Slaves menèrent longtemps, et jusqu'au début de l'époque historique, une vie mobile, ainsi qu'on le verra au chapitre VIII. On trouve sur les territoires slaves de tels abris, tout pareils à ceux du reste de l'Europe, depuis les temps les plus reculés. Les Slaves en creusaient même encore, mais à vrai dire de manière moins primitive, vers la fin de l'époque païenne et au début de l'ère chrétienne ; et la pratique s'en est conservée jusqu'au cours du XIXe siècle en quelques endroits de la Péninsule balkanique, de la Pologne et de la Russie1, où ces abris souterrains sont appelés respectivement ziemianka, 3eM.iflHKa, seMYHMija. Cette appellation était certainement ancienne et même slave commune, à côté du mot iranien kflio. emprunté par le slave commun sous la forme chata. Parfois, au-dessus de la fosse, on élevait des murs bas, faits de troncs d'arbres enduits de terre glaise et sur lesquels on posait un toit. A l'intérieur et au centre de cette habitation d'une simplicité rudimentaire, il y avait un foyer d'où la fumée s'échappait par un simple trou percé dans le toit ; autour du foyer, le long des parois de la fosse, des bancs bas, en terre glaise, servaient à la fois de sièges et de lit. On a déjà trouvé, dans les pays slaves, beaucoup de ces fosses-abris, d'une dimension de lm,50 sur

1 En Bulgarie ils portent le nom de Gyp.ic-Tb, du roumain bordeiu. Il y en a beaucoup surtout aux environs de Vidin et dans ceux de Lom : il y en avait jusqu'à ces derniers temps beaucoup plus que d'habitations à l'air extérieur. Voir là-dessus Ziv. star. Slov., I, p. 703.

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4 mètres, datant des VIIIe, IXe et Xe siècles1. Ce sont vraisemblablement elles qu'avait en vue la source orientale à laquelle ont puisé Ibn Rosteh et le Géographe persan anonyme. Rosteh, il est vrai, les décrit comme des « bains » souterrains avec un toit pointu, mais on ne peut douter que la description se rapporte également à une habitation. Le Géographe persan écrit seulement : « Les Slaves passent l'hiver dans des fosses et dans des huttes souterraines » ". Il n'existe pas d'autres données plus détaillées se rapportant à l'époque ancienne. Prokopios et la légende de saint Démétrios, en effet, se bornent à mentionner les pauvres cabanes des Slaves (xocXiiôat c'atpaî, y.xaa-., tnwjvat') ; et l'affirmation de Maurikios, suivant laquelle les maisons slaves auraient offert de nombreuses sorties, ne peut de toute évidence être appliquée qu'à un ensemble fortifié d'habitations et non pas à une habitation unique 3. Nous n'avons de données sur les Slaves de l'Ouest que pour la fin de l'époque païenne ; mais Helmold souligne encore la pauvreté des cabanes slaves faites de branches d'arbres entrelacées, et Herbord juge de même les maisons de Rujana, encore que par ailleurs, dans les villes de Poméranie, on en fût arrivé à bâtir des maisons de bois avec un étage, sans doute en raison du manque de place à l'intérieur de l'enceinte fortifiée entourée d'un fossé . Il va sans dire qu'à côté de ces abris souterrains complétés par une superstructure en bois les Slaves élevaient aussi des cabanes légères sans fossés, dans le genre de la kpliba ou de la foica5 des bergers des Carpathes ou des Balkans, avec des parois faites de branches entrelacées.

1 Voir Ziv. star. Slov., I, p. 696, et de plus les nouvelles découvertes de Kostrzyn sur la Warta (Zeitschrift fur EthnoL, 1915, p. 880), de Siedlemin et de Poznan (Rocznik Towarzystiva nauk to Poznani, 1917, p. 115), de Neuendorf et Fohrde en Prusse (Mannus, VII, p. 127), de Paracov dans la Bohême du Sud (Pamâtku arch., 1914, p. 223), de Hasenfelde et de Lebus (Praehist. Zeitschr., III, p. 287).

2 Rosteh, éd. Harkavi, Ci;a3aHifl, p. 266; le Géographe persan, éd. Tumanskij, p. 135. Dans un autre passage Rosteh note que les Slaves de Salonique habitent dans les forêts des maisons de bois.

3 Prokopios, III, 14; Légende de Démétrios, éd. Touzard, Histoire profane, pp. 185, 191 ; Maurikios, Strat., XI, 5. Le Bulgare Jean l'Exarque, au début du Seslodnev, parle aussi des pauvres huttes de paille des Slaves.

4 Helmold, II, 13 ; Herbord, II, 24, 41, III, 5, 30 ; Ebbo, III, 7. II faut encore remarquer ici que, d'après Fadlân (Harkavi, C.Ka^aiiiïi, p. 94), les marchands russes qui arrivèrent en 922, par la Volga, chez les Bulgares élevèrent sur le bord de la rivière des tentes légères et de grandes maisons de bois contenant jusqu'à vingt personnes.

5 Le mot koliba vient du grec xaXwêr,. Pour^uca, vcir plus loin, pp. 1 C 3 et 113. Le mot slave salas est d'origine turco-magyare (Ziv. star. Slov., I. p. 706).

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Fig. 35. — Intérieurs de maisons slaves des Xe et XIe siècles découverts à Kiev (A, C, D, E)

et à Bëlgorod (B, E, F).

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Ce serait pourtant une erreur de s'imaginer que l'habitation slave d'il y a dix siècles n'était pas arrivée à dépasser le stade de l'abri souterrain et de la hutte, et cela bien qu'elle offre encore de nos jours ces formes primitives en quelques régions perdues. Cette erreur n'est plus possible après les découvertes faites à Kiev et à Bëlgorod par V. Chvojka, conservateur du Musée de Kiev, à Monastyrisce, près de Romny, par N. Makarenko, et, dans une moindre mesure, dans les régions slaves de 1 Ouest près de Hasenfelde . Toutes ces découvertes, nous reportant en partie à une époque antérieure au XIe siècle, témoignent du progrès de !a construction (vestibule, étage) et de l'aménagement intérieur des maisons (four remplaçant le foyer ouvert). De plus, les données historiques et, avec elles, quantité d'expressions anciennes communes à toutes les langues slaves s'accordent pour nous confirmer que l'habitation du IXe et du Xe siècles avait atteint un degré notable de développement, pour autant du moins que le propriétaire se trouvait dans des conditions favorables, et sans parler, bien entendu, de la maison des princes. L'abri des pauvres devait évidemment demeurer longtemps primitif, et il est tel encore par endroits jusqu'à nos jours 2. Quant à l'habitation normale, le progrès n'en a pas été suspendu 3.

L'évolution se marque tout d'abord par l'établissement d'une nouvelle pièce à l'entrée, protégeant la pièce principale de linfluence immédiate de la pluie, de la neige et du froid. Cette petite pièce, qu'on appellerait aujourd'hui « antichambre », fut obtenue soit en dédoublant l'intérieur de la cabane par une cloison, soit en construisant devant l'entrée du souterrain ou de la hutte à ciel ouvert une sorte de porche qui était d'ailleurs fermé dans les régions à climat rigoureux. Les abris slaves du

1 Voir, sur ces découvertes, Ziv. star. Slov., I, pp. 700-702, et ici même, fig. 35. Les maisons slaves de Hasenfelde (Kr. Lebus) n'ont qu'un foyer, mais présentent aussi un vestibule séparé de la pièce principale par une cloison.

2 On rencontre encore aujourd'hui, dans les Carpathes et dans les Balkans, de ces maisons primitives à une seule pièce où le feu flambe à même le foyer et où parfois l'homme habite côte à côte avec le bétail et la volaille : voir Ziv. star. Slov., I, p. 720.

3 Pour les travaux relatifs à l'habitation, voir mon aperçu bibliographique dans Ziv. star. Slov., I, p. 711. Les principaux mémoires de caractère analytique et historique sont les suivants : M. Murko, « Zur Geschichte des volkstùmlichen Hauses bel den Sùdslaven » (Mittheil. anthr. Ges. in Wien., XXXV-XXXVI, 1906); R. Meringer, « Das volkstùml. Haus in Bosnien und Herzegowina » (Wiss. Mittheil. aus Bosnien. VII, 1900, Wien) ; K. Rhamm, « Altslaw. Wohnhaus » (Ethnol. Beitràge zur germ. slaw. Altertumshunde, II, Braunschweig, 1910). Pour la comparaison, voir aussi U. Sirelius, L ber die primit. Wohnungen der finn. und ugrischen Volker, Helsingfors, 1910.

Xe siècle et même d'avant le Xe siècle (Hasenfelde) présentent ces deux types d'antichambres couverts, et nous les retrouvons encore 1 un et l'autre dans la maison d'aujourd'hui. Nous sommes fondés à supposer que les deux types se sont partout développés indépendamment dans le courant du premier millénaire après J.-C. Les termes anciens qui les désignent sont sënï (de sënï <l ombre ») et pritvorû (de pritvoriti « créer à côté, bâtir à côté »), attestés tous deux dans des textes du Xe siècle ; nous les traduirons par le mot « vestibule ».

Le vestibule apparut donc d'abord devant l'abri souterrain. Mais lorsque l'habitation en vint à se construire entièrement au niveau du sol, il cessa d'être une partie de l'habitation adventice et uniquement destinée à la préserver des intempéries du dehors : il devint plus spacieux, et l'on en fit une pièce indépendante, où l'on déposa divers objets et où 1 on abrita le bétail ; à l'occasion même, il put faire une chambre d été.

Dans l'ancienne Russie, du Xe siècle au XIe, le vestibule (sënï, habituellement au pluriel : sëni) était déjà une grande pièce où l'on recevait les hôtes et où l'on festoyait ; il était également en communication avec une sorte de terrasse située au premier étage, à laquelle on avait accès par un escalier 2. Les fouilles de Chvojka, qui n'ont mis à jour que des maisons de petite dimension, témoignent des dimensions importantes de cette nouvelle pièce. Les textes, d'ailleurs, distinguent de manière précise la pièce froide appelée sënï, sëni de Vistba (HCT'bôa)3, qui contenait le foyer et le four. La caractéristique de la sënï était donc de n'avoir pas de foyer, et telle elle est restée jusqu'à nos jours. On trouve ce vestibule fermé dans les maisons slaves du Nord et de l'Ouest, jusque chez les Slovaques et les Slovènes. Il conserve généralement le vieux nom de sënï, mais il a reçu dans certaines régions des appellations nouvelles, soit étrangères (surtout empruntées à l'allemand), soit indigènes : la plus intéressante de ces dernières est celle de vëza « tour », qui est assez énigmatique . Seuls, les Croates, les Serbes et les Bulgares n'ont pas connu anciennement le vestibule ; ils ne l'ont adopté que tardivement, et le désignent

1 Ziv. star. Slov., I, pp. 718-179.

2 Voir la Chronique de Kiev aux années 983, 1097, 1147, 1175 (version Laurentine, pp. 81 , 250, 301 , 350, et version Hypatienne, année 1 150). On peut se figurer ces escaliers d'après ceux des maisons actuelles du type grand-russe le plus simple. Voir l'image d'une maison de Borovici (gouvernement de Novgorod) dans Ziv. star. Slov., I, p. 722, ou du gouvernement d'Archangelsk, pi. LI.

3 Voir plus loin, p. 105.

4 Voir 2iv. star. Slov., I, p. 718.

par des noms pour la plupart empruntés au turc. Il est donc à supposer que les Slaves du Sud ont quitté leur habitat septentrional primitif avant que le vestibule fût devenu dans les régions du Nord une partie intégrante et importante de l'habitation. Ce progrès, d'ailleurs, n'était guère possible tant que la population vivait à l'état semi-nomade et ne construisait pas d'abris fixes, spacieux et solides. Or, ce n'est que du VIe siècle au XIe que s'est accompli le passage à la vie sédentaire, c'est-à-dire à une époque où le gros des Slaves du Sud était déjà descendu vers le Danube et plus loin même encore vers le Sud1. C'est pourquoi l'habitation typique ancienne des Slaves des Balkans ne se présente que comme une hutte {kuca) avec de petites annexes ou un auvent.

Telle était l'habitation slave quand elle cessa d'être souterraine pour s'établir à la surface même du sol ; elle était faite d'une pièce, au milieu de laquelle se trouvait le foyer, et d'un vestibule assez vaste, avec une cloison séparant ces deux éléments. A. Charuzm suppose que ce type encore primitif était partout appelé \uca, koca (slave commun *kotja, vieux-slave k'jsta), hypothèse naturellement indémontrable.

Au vestibule, qui est à l'intérieur de la maison, s'ajoute bientôt l'auvent placé au-dessus du seuil et formant par conséquent non pas une nouvelle division intérieure, mais simplement une entrée couverte. Nous trouvons un auvent pareil dans les abris souterrains découverts par Chvojka. Lorsque le vestibule de la maison slave se convertit en une pièce intérieure habitable, il fallut bien faire un nouvel effort pour en protéger à son tour l'entrée, et l'on imagina alors un auvent couvert, de telle sorte que l'habitation se trouva ainsi dotée d'un « prévestibule ». Mais c'est là une création procédant d'une évolution postérieure. Il n'y a pas lieu, pour l'expliquer, de faire appel à une influence étrangère, puisque le développement, comme nous venons de le voir, en est tout naturel ; il est curieux pourtant de remarquer que le vieux mot slave pritvorû a presque partout disparu et que les prévestibules, chez les Slaves du Nord, ont reçu souvent des noms allemands, et chez ceux des Balkans des noms turcs. A quelle époque ces noms ont-ils été adoptés? Nous l'ignorons, sauf pour quelques cas '".

1 Voir Manuel de l'antiquité slave, I, pp. 49 et suiv.

2 Ziv. star. Slov., I, p. 725. La plus intéressante de ces exceptions est le latin solarium qui nous est donnée comme une véranda dans les maisons du temps de Charles le Grand (M. G., Leges, I, p. 179 : « casa solariis tota circumdata >'), et que nous trouvons déjà dans les gloses tchèques et vieux-bulgares des Dialogues de saint Grégoire Ier d'après un manuscrit du XIIe siècle, sous la forme zole (pour zolerU), et plus tard en tchèque sous la forme zoléf, zeléf, zoldr, de l'allemand Sôller (aujourd'hui zudr en Moravie).

Il est hors de doute, tout au moins, que le vestibule russe comportait un perron (K})bLiLU,o) dès le XIe siècle ; la tendance est donc certainement fort ancienne de prolonger le toit en auvent devant l'entrée et d'étayer cet auvent par des colonnes. Peut-être faut-il aussi rattacher à cette construction le trem des Balkans .

L'habitation avait fait un autre grand progrès dès avant le Xe siècle, mais cette fois sous l'action d'une influence étrangère : c était la création, à l'intérieur de la maison, de Yizba avec son poêle et, bientôt après, de la cuisine.

Fig. 37. — Maison russe à une chambre et un vestibule (sënï) à Borovici (gouvernement de Novgorod).

Il n'y avait à l'origine dans la maison slave qu'un seul feu brûlant dans un foyer ouvert : le vestibule, adjoint à la pièce où était ce foyer, était, nous l'avons vu, une pièce froide et sans feu. Mais cette construction n'était pas la seule en usage. Les maisons russes découvertes par N. Makarenko et V. Chvojka 2 présentent déjà un foyer qui n'est plus ouvert, mais surmonté d'une voûte d'argile, sous laquelle le feu brûlait tout en la chauffant, de telle sorte que le four ainsi formé non seulement donnait à la maison une chaleur régulière, mais pouvait encore servir à cuire le pain3. Nous lisons, d'autre part, dans les textes que les Slaves de Russie,

1 Voir plus loin, p. 112.

2 Voir plus haut, p. 101.

3 D'où le nom slave ancien de peStî, du verbe peSti (de *pekti) « cuire » : cf. Ziv.star. Slov., I, p. 845. Voir plus loin les détails sur le four, p. 120.

aux Xe et XIe siècles, appelaient la pièce munie d'un fourneau HCTTbÔa ou iiCTOfvbKa. L'archéologie, à vrai dire, ne nous a rien appris sur ce point quant aux Slaves de l'Ouest, mais des données historiques du Xe siècle nous montrent de manière certaine que ceux-ci connaissaient pareillement Vistûba (c. jizba) ; il en était de même des Bulgares \

Cette istûba ou izba de la vieille maison slave n'est autre chose, de l'avis unanime des philologues 2, que la stuba allemande (nord, stofa), qui, nous le savons par des documents, était connue des Germains dès avant le Xe siècle en tant que salle de bain munie d'un poêle couvert, sur lequel on versait de l'eau pour obtenir de la vapeur 3. Si le mot stuba apparaît sous la forme istûba chez les Slaves avec le sens de « pièce pour le bain munie d'un poêle», et en général de «pièce chaude », on ne peut douter qu'il ne leur soit venu de l'étranger, plus particulièrement de leurs voisins immédiats, Allemands et Germains nordiques, et cela avant le Xe siècle, car dès alors précisément il est attesté sur trois des points extrêmes du domaine slave, à savoir en Bohême, en Russie et en Bulgarie. Les Slaves ont dû connaître l'organisation de la stuba comme salle de bain, puis simplement comme pièce chaude, et ils en ont adopté et répandu l'usage dans leurs diverses provinces. L'extension considérable de V istûba au Xe siècle, depuis la Bohême jusqu'à Kiev à l'Est et jusqu'en Bulgarie au Sud, indique qu'il s'agit d'un emprunt très antérieur à l'époque où il est attesté ; pour ma part, je suis disposé à le reporter pour le moins jusqu'au Ve ou au VIe siècle, époque à laquelle la présence de Slaves sur les frontières de l'empire franc est suffisamment prouvée 4.

Cet emprunt de la pièce chaude avec son four s'accompagne plus tard chez les Slaves de l'Ouest d'une autre transformation : le four de la nouvelle istûba n'est plus entretenu de l'intérieur même de la pièce ; l'ouverture s'en trouve dans le vestibule, et tout naturellement, à côté de l'ouverture destinée à recevoir le combustible et à retirer les cendres, on

1 Sur les témoignages de la Chronique et de Mas'ûdî pour les Xe et XIe siècles, voir plus haut, pp. 26-27. En Bohême la légende de saint Venceslas d'après Christian parle d'un « assum balneum quod populari lingua stuba vocatur » (Fontes rer. boh., I, p. 223), et l'on trouve des « calefactores stubae » dans des chartes du XIe siècle. Voir les détails dans Ziv. star. SIov., I, pp. 131, 139,743. En Bulgarie on a une mention de l'istùba dans le Sestodnev de Jean l'Exarque (Miklosich, Lexicon palaeoslov., p. 271).

2 Voir les détails dans Ziv. star. Slov., I, p. 738. Le germanique stuba est venu du latin extufa, comme le français étuve et l'italien stufa.

3 Voir plus haut, p. 26.

4 Voir Manuel de l'antiquité slave, I, pp. 79, 130.

a installé sur un piédestal, un second foyer. En un mot, il y a là un nouvel aménagement du chauffage de Yislùba et, du même coup, un foyer nouveau dans le vestibule qui, par là même, devient cuisine. Nous avons dès lors, au lieu de l'habitation primitive avec sa pièce chaude et son antichambre froide, une maison à deux feux.

Les ethnographes allemands expliquent cette grande transformation par une influence germanique : nordique chez les Russes (Rhamm, Lutsch), franque chez les Slaves de l'Ouest (Henning, Meitzen) ; de même, notre collègue slovène M. Murko. D'où les expressions courantes de maison " franque » et « vieux-haut-allemande, » de (( zweifeuriges Haus » ou encore de « Kiichenstubenhaus » \ Seuls, les Slaves de la partie occidentale de la péninsule balkanique (Dalmatie, Herzégovine, Monténégro et, en partie, Macédoine) ont emprunté un type d'habitation roman, avec un seul foyer contre le mur et une cheminée surmontant le toit. Les choses, suivant ces savants, se seraient passées ainsi : la stuba franque aurait été adjointe, comme un tout complet et nouveau, au vestibule, celui-ci étant considéré comme la pièce à feu essentielle de l'habitation slave.

Je suis d'accord en principe avec eux pour attribuer l'origine de Vistûba et de la cuisine à une influence franque, comme l'attestent du reste et l'extension territoriale de cette transformation et les mots allemands de stuba

> istûba,chukhîna (du latin médiéval coquina) > kuchynë,kammer (lat. caméra)

> komora, et encore toute une terminologie se rapportant à des détails d'architecture, à l'intérieur de la maison et à de nouveaux ustensiles de cuisine 2. Mais je me représente tout autrement le procès de cette transformation. Il faut, à mon sens, distinguer dans les influences allemandes deux phases. Dans la première les Slaves ont appris à connaître la stuba allemande comme salle de bains avec un four-i, mais ils ne 1 ont pas adjointe à un vestibule muni d'un foyer, le vestibule étant chez eux originellement dépourvu de foyer : ils ont simplement transformé en stuba leur ancienne pièce chaude, leur foica. Ce changement a dû être réalisé, d'après les données archéologiques exposées plus haut, bien avant

1 Outre les travaux cités de Rhamm et de Murko, il faut mentionner ici ceux de R. Henning, Dos deutsche Haus in seiner hist. Entwickelung (Strassburg, 1882) et de Meitzen, Dos deutsche Haus in seinen volkstùmlichen Formen (Berlin, 1882). Voir le reste de la bibliographie dans Ziv. star. Slov., I, p. 730.

2 Voir 2iv. star. Slov., I, pp. 737-738.

3 De plus il n'est pas exclu, selon moi, qu'ils aient connu déjà auparavant le four lui-même grâce à leurs relations directes avec les Romains et les villes grecques du Pont. Voir plus loin ce qui concerne le four, pp. 120-122.

le Xe siècle, pour le moins à partir du Ve siècle. C'est seulement dans la deuxième phase, à savoir après le Xe siècle, que la cuisine a commencé

ba

Pitvor

Jizba

fc

Kuctijn*

Pitvor

Juba

Fig. 38. — Trois degrés de l'évoluhDn d'une rmison slovaque dans les Carpathes occidentaux : jizba « chamb'e », ohnisko « foyer », pitvor « antichambre », pec <> fourneau », kuchyna « cuisine ».

à se former par l'installation d'un nouveau foyer dans la pièce froide (sous l'influence de modèles francs) en même temps que par la construction

Coda

Ornu are

Kyna

Fig. 39. — Maison serbe (k.uca) de Bosnie. (co6a « chambre à poêle », Kyha « cuisine à foyer »).

dans Yistùba d'un poêle en faïence que l'on chauffait du vestibule. Ce n'est qu'alors que la nouvelle organisation de la maison reçut un caractère pleinement franc. Mais cette transformation du vestibule en cuisine ne s est pas réalisée chez tous les Slaves, et elle n'est pas antérieure au XIe siècle.

On ne la constate pas, notamment, chez les Russes, chez une partie des Polonais et chez les Slovaques qui ont maintenu au vestibule son caractère de pièce froide \

L'influence nordique apporta à la maison grand-russe un autre progrès :

la construction fut toute entière exhaussée d'un étage au dessus du sol

(no.4110.lbe). L'importance de l'influence nordique sur la maison russe est

confirmée d'ailleurs par quantité de détails et de noms dont il sera question

plus loin : c'est le mérite de Rhamm de l'avoir mise en valeur 2.

Un dernier grand changement était déjà en voie de se produire vers la fin de l'époque païenne : c'est l'addition d une troisième pièce à Yistùba et à la sënï. Il s'agit d'une pièce sans foyer qui servait de dépôt pour le mobilier en même temps que d'étable et aussi de chambre à coucher pour les jeunes gens et les membres de la famille récemment mariés. Les Slaves avaient résolu le problème du logement en édifiant à côté de leur propre maison une petite pièce froide dont l'appellation indigène ancienne était klëtï3. Cette construction finit, elle aussi, avec le temps, par être rattachée à la maison : elle fut adossée non à Yistùba, mais au vestibule ; et 1 on eut ainsi un nouveau type fondamental d'habitation à trois pièces juxtaposées : klëtï (plus tard appelée k0Tn°ra)> sënï et istùba. On avait d'abord accès à la klëtï par une porte placée sur l'un quelconque des côtés ; par la suite, après la réunion à la maison, on y pénétra de l'intérieur de la sënï. Toute une longue série de constructions du même type, à divers stades, ne permet pas de douter de cette évolution, bien qu'elle ait été parfois contestée. On a, d'autre part, le témoignage de documents anciens. En Russie, notamment, la klëtï est attestée par la Chronique de Kiev dès Tannée 946, où il en est question pour la première fois, puis par la Vie de Théodose, les Pandectes d'Antioche et d'autres sources encore du XIe siècle, ensuite par la Russkaja Pravda où sont énumérées les peines prévues pour les vols commis dans la klëtï, etc4. Il ressort de ces divers textes que la ^/e/i, servant, à côté de la maison, de magasin, d'étable et de pièce d'habitation, avait de plus un étage que l'on utilisait comme grenier à foin et à céréales, alors que les autres objets et le bétail étaient enfermés en bas, au

1 Ziv. star. Slot)., I, p. 746. Dans les Balkans aussi l'influence franque se traduit par l'adjonction de la soba (co6a) à la k^a (ibid., p. 747). Mais ce changement ne date que du XIXe siècle.

2 Dans l'ouvrage cité plus haut (voir ci-dessus p. 101, note ').

3 Voir Ziv. star. Slov., I, p. 748. Sachmatov regardait le mot comme un emprunt celtique.

4 Ziv. star. Slov., I, pp. 750 et suiv.

rez-de-chaussée. Le local supérieur, auquel on avait accès par une échelle, se nommait gornica « pièce d'en haut » (ropimua) l.

Dans les pays de l'Ouest, bs anciennes klëti, sous l'influence allemande, ont perdu leur vieux nom slave et reçu un nom étranger, le plus souvent celui de komora qui est latino-germanique : camara, karnrner. Seul, le mot srub, en Bohême et en Silésie, est ancien et indigène.

La klètï existe encore et prospère, comme construction indépendante, même quand elle est sous le même toit/chez les Russes et, dans les Balkans, chez les Serbes ; ceux-ci la connaissaient certainement déjà aux VIe et VIIe siècles, lorsqu'ils arrivèrent dans les Balkans 2. Elle se présente partout tantôt comme un magasin, tantôt comme une pièce sans foyer destinée spécialement aux jeunes ménages. Dans les fermes serbes appartenant à une zadruga, on compte autant de faUjeti autour de la kuca familiale qu'il y a de ménages à loger 3 : on les appelle K.iiijeT ou encore BajaT, 3rpa4a, i; (..1 ii fia, CTaja.

On ne saurait donc douter que l'habitation slave, en Russie et dans les Balkans, dès les Xe et XIe siècles, ait eu parfois une annexe sans foyer et sans poêle (magasin, étable ou chambre à coucher), qui, dans la suite, adossée au vestibule, a pu devenir partie intégrale de la maison. Nous n'avons pas sur la partie occidentale du domaine des données aussi anciennes, mais il est vraisemblable que là aussi il en a été de même. Deux traits particuliers seulement sont à retenir : d'une part, des noms étrangers se sont substitués au vieux mot slave ^/e/f (comme d'ailleurs, à une époque plus tardive, dans les Balkans), et, d'autre part, le changement de la klëtï en une petite pièce habitée a dû être très rapide. Cette pièce, ne contenant ni foyer ni fourneau, était toujours plus propre et plus blanche ; de là, lui sont venus, à côté de k.omora les appellations de « la blanche, la claire » ; on l'appelait encore « petite » ou « chambre d'été », par opposition avec la vieille istûba « d'hiver », « grande » et « noire ». Les noms de cette annexe se sont d'ailleurs modifiés suivant les régions : ils sont allemands vers l'Ouest, grecs et turcs dans le Sud 4. L'influence nordique s est affirmée une fois de plus dans la Russie du Nord où, d'après Rhamm, elle a respectivement donné à des

1 lbid., p. 751.

2 Le prêtre bulgare Kosmas en parle au Xe siècle {Arhiv za povj. jugoslav., IV, p. 91). En Lituanie et en Lettonie, il y a également des ^j/ete de même modèle et de même usage que celles de la Russie (Ziv. star. Slov., I, p. 757).

3 Voir le plan d'une ferme serbe du canton d'Uzicedans Ziv. star. Slov., planche XLVII.

4 Voir les détails dans Ziv. star. Slov., I, pp. 758-771, et sur la kor^ora, pp. 762 et suiv.

annexes de la sënï et de la J^lëti les noms de Tiy^airb et de iiiCMHYiirb1. C'est ainsi que nous apparaît, du point de vue historique, la constitution d'une maison slave normale. La maison-type n'était pas encore à trois compartiments (komora, sënï, istûba) : elle en comptait deux seulement : la sënï et Y istûba, puisque la klëtï était, au moins en règle générale, indépendante. L'exhaussement de la maison au-dessus du niveau du sol2 avait été déjà réalisé au moins dans la Russie septentrionale et dans les villes maritimes des Slaves de la Baltique3. Il n'est pas nécessaire de voir là, pour ces dernières, l'effet d'une influence étrangère : l'affluence de la population, l'exiguïté relative des logements, les limites imposées par les remparts de l'enceinte fortifiée suffisaient à déterminer ce progrès. Pour la Russie, par contre, il faut en juger autrement. On constate, en effet, qu'au nord d'une ligne passant par Valdaj-Vjazma-Kaluga-Rjazan non seulement le grenier de la klëtï mais encore la maison elle-même se trouvent exhaussés à la hauteur d'un premier étage, et ceci, semble-t-il, sans aucune nécessité. D'ailleurs, on soupçonne ici d'autres indices d'influence nordique, par exemple, outre le solnusù et le culanû (déjà cités), le fipyc'b « étage », le ro.iôeu'b « trappe dans le plancher conduisant au rez-de-chaussée », le uie.lOMrb « faîte du toit », les ncuaTH et le nOA'h « soupente en bois ». Ce sont là autant de raisons de penser, avec Rhamm, que l'influence nordique a eu une grande action dans ces régions, où elle a pénétré vraisemblablement avec les Russes de Scandinavie aux Xe et XIe siècles, et que c'est grâce à elle que, dès cette époque, la maison de la Russie septentrionale a eu son étage au-dessus d'un rez-de-chaussée plus ou moins élevé (no^ncube) servant d'étable et de dépôt de provisions .

Il convient de remarquer que, dès la fin de l'époque païenne, outre les maisons d'usage privé, il y avait des maisons pour le public où le marchand étranger (gostï) pouvait loger et où les gens du pays venaient boire du kvas ou de l'hydromel. Au IXe siècle et au Xe on rencontre déjà les expressions gostinica, gospoda, kûrcma correspondant au grec J-evoSc^eiov; zavcoysïcv, xcwcYjXeïov ; et, à partir du XIe siècle, on trouve les premières mentions des « tavernes » où l'on servait des boissons enivrantes. L'hospi-

1 Ziv. star. SloV., I, p. 760.

2 Voir ci-dessus, p. 108.

3 Saxo Gram., éd. Holder, p. 577.

4 Rhamm, Altslaw. Haus, pp. 5, 129, 348 (2iv)star. SloV., I, p. 776). Mais certains des noms cités ne sont pas d'origine nordique ou bien sont douteux (no.n., ukvium i., noaaTii). Pour avoir une idée de cette maison à étage de la Russie du Nord, voir ici fig. 40 (gouvernement d'Archangelsk) et fig. 37 (gouvernement de Novgorod).

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