LA MAISON DU PRINCE 1 I I
talité bien connue des Slaves assurant par ailleurs à l'hôte étranger le vivre et le couvert dans toutes les maisons, l'origine de ces auberges publiques doit être cherchée dans une influence de Rome et de Byzance. C'est ainsi, par exemple, que, dès le Xe siècle, les marchands russes avaient déjà leur hôtellerie à eux à Constantinople et que, d'après Fadlân, ils s'étaient aménagé eux-mêmes de pareils établissements chez les Bulgares de la Volga1. Il est inutile d ajouter que de bonne heure ces auberges, avec leurs hôtes pris d'ivresse, devinrent tapageuses : dès 1039, Bretislav les interdit sous des peines sévères, et le chroniqueur Kosmas, louant ce geste, formule cette sage remarque : « Taberna est radix omnium malorum. » Un texte du XIe siècle2 fait même allusion à des intrigues amoureuses avec les hôtelières. Il y avait àStettin d'autres maisons oùles nobles dePoméranie s'assemblaient pour danser, boire et jouer : ainsi la kpntina (contina) , dont parle Herbord3.
La maison du prince.
Telle était l'ancienne maison du simple paysan. Les riches, les nobles, par exemple les boïars russes et, avant tous autres, cela va de soi, les princes se bâtissaient des maisons plus grandes et plus compliquées ; et cela même quand ils ne mandaient pas d'architecte de l'étranger, comme ils le faisaient parfois, ainsi qu'on le verra plus loin.
La maison princière était beaucoup plus grande, car les princes avaient une nombreuse domesticité, une suite et des harems ; elle était aussi plus compliquée en ce sens qu'à côté des pièces essentielles d'habitation et du vestibule, elle en comprenait une série d'autres, dont le paysan n'avait pas besoin. C'est ainsi que les palais russes avaient de grands magasins, des « trésors » pour l'argent et les fourrures, de grandes caves avec des tonneaux d'hydromel et de bière ; ils avaient aussi des bains, une série de « réserves » (ktëti) pour les provisions, des lieux d'aisance et même des prisons. Le vestibule était spacieux, et l'on accédait par des escaliers au premier étage. C'était à l'origine la rpn^SHima, dont parle la Chronique de Kiev (année 996), qui était la grande salle réservée aux festins du prince et de sa suite ; elle procédait sans doute, comme son nom l'indique4, des salles de festins du
1 Chronique, version Laurentine, pp. 31, 48, et Harkavi. CKasaiiiH, p. 94.
2 Voir les détails dans Ziv. star. Slov., I, pp. 883 et suiv.
3 Herbord, II, 32.
4 De gridû du nordique grid « membre de la suite du prince » (Rhamm, Altslaw. Wohnhaus, p. 41 7). Par la suite on oublia en Russie la gridnica pour la remplacer par de spacieuses sent.
nord de la Germanie, vastes halls dont le plafond reposait sur des colonnes. Des salles de ce genre (stupa, pirale) nous sont signalées aussi chez les Slaves de la Baltique, par exemple dans le palais princier de Vohn \ Dans les pays de l'Ouest, il y avait la dvornica, qui devait être une salie de ce type destinée aux officiers : les Allemands ont emprunté le mot.au cours du Moyen-Age, sous la forme turniz en vieux haut-allemand, durnitze, dorntze en moyen haut-allemand et dwarneiz dans le pays des Wendes 2. D'autre part, chez les Slaves de l'Est et du Sud, une série de mots spéciaux désignait la chambre à coucher : o^pima, noBa.iyma, .lOJKHHua et nepTort du persan cârtà\. Pour les harems, on bâtit des tours de plusieurs étages appelées teremû, trêmù (mot dont G. A. Il inskij s'est appliqué à démontrer l'origine slave, mais qui ne paraît être que le xépejxvov byzantin 3). Nous savons que, dans le palais du prince à Kiev, dès 945 et 980 4, il y avait une « cour des terems ». Quant aux bains, il en a été déjà traité plus haut 5. Les fouilles archéologiques ont commencé à mettre au jour de vieux palais princiers tant en Bohême (à Boleslav, Levy Hradec, Libusi'n, Budec et Vraclav) qu'en Russie (à Cernigov, Suzdal , Vladimir, Novgorod, Kiev et Bëlgorod) ; mais les résultats en sont sans importance en ce qui touche la Bohême, et, quant aux fouilles russes, les publications les faisant connaître ne sont pas accessibles 6. Le palais le mieux dégagé, et dont nous avons la meilleure description, est celui d'Aboba, près de Sumen, en Bulgarie : c'est un monument des IXe -Xe siècles, de style bulgaro-byzantin et dont le type, par conséquent, ne peut être retenu comme celui d'un palais slave 7.
Les Slaves appelaient leur habitation d'un nom indo-européen et slave commun : domû ; mais ils n'en avaient pas moins emprunté à leurs voisins d'autres appellations : aux Germains chyzû, chyza <C hûs, buda <C buode, kotû < cot ; aux Iraniens chata<Ck.ata et aux Grecs, à une époque ancienne, koliba et chalupa < y.aAJêï;, mots qui désignent en général de petites
1 Herbord, II, 24.
2 Ziv. star. SIov., I, p. 781.
3 Ibid., pp. 783-785. De même Al. Briïckner le tient pour un mot indigène (Encyclop. poissa, IV, 2, p. 193). Le mot trem signifie aujourd'hui dans les Balkans : <' bâtiment annexe » près de la porte.
4 Chronique, version Laurentine, pp. 54, 55, 76, 77.
5 Voir ci-dessus, p. 27.
6 Voir Ziv. star. Slov., I, pp. 785-787.
' Voir la publication de l'Institut archéologique russe de Constantinople parue sous le titre A6oùa-ILin<i;a (Co<J>ifl, 1905).