CHAPITRE VI
Religion, croyances et culte.
Il n'est pas douteux que, vers la fin de l'époque païenne, les Slaves, comme d'ailleurs les autres peuples indo-européens, avaient franchi le stade inférieur de la démonologie et de la magie pour s'élever à des formes supérieures de religion ; mais nous n'en savons que bien peu sur ce point. Nous entrevoyons par contre qu'un monde très riche de démons inférieurs les entourait encore, et qu'ils pratiquaient largement la magie comme l'unique intermédiaire entre l'homme et les démons : telle était certainement l'essence de leur religion depuis les temps préhistoriques jusqu'au déclin du paganisme. Il apparaît bien, au-dessus de ce monde démoniaque, certaines conceptions s élevant jusqu'à des êtres d'une catégorie supérieure, d'une signification plus large et doués d'une grande puissance ; et ces conceptions atteignent presque jusqu'à celle d'un Dieu unique placé au-dessus de tout. Mais les témoignages anciens dignes de quelque créance ne nous indiquent ces conceptions que chez certains des peuples slaves, et cela d'une manière tout insuffisante, sans les préciser davantage. Et encore le peu que l'on croyait pouvoir retenir a-t-il été mis en doute récemment par le criticisme de certains mythologues modernes1 : l'existence, admise jusqu'alors, de plusieurs membres de l'Olympe slave s'est trouvée ébranlée, et, à vrai dire il ne nous reste plus qu'un petit nombre de figures de dieux, et qui sont en partie d'origine étrangère.
Si l'on compare la civilisation slave en son ensemble, à 1 époque qui a précédé l'adoption du christianisme, avec celle des peuples environnants et apparentés, il est difficile d'admettre que, seuls des Indo-Européens, les Slaves soient restés tellement en arrière dans leur évolution religieuse qu'ils n'aient eu aucune notion d'un système de dieux, de temples et de rites appropriés. Il faut pourtant reconnaître que les sources sont muettes ou
1 Je pense ici tout d'abord à Al. Briickner qui a été le plus loin dans la négation : voir Encyclopedja polska, IV, 2, p. 149 (1912), Mitologja slowianska (Krakôw, 1918), Mitologja pohka (Krakôw, 1924) et l'article « Mythologische Thesen » (Archiv. fur slav. Philologie, 1925, 1-2) que je n'ai pu utiliser ici. D'autres, comme St. Rozniecki, E. Anickov, V. Mansikka et A. Pogodin, ont été moins hardis.
ne fournissent que des renseignements si rares et si incomplets1 que l'Olympe slave, expurgé de ses éléments faux ou contestés, apparaît singulièrement pauvre, et cette pauvreté ne saurait être entièrement imputée au silence fortuit des sources. Il faut donc reconnaître que les Slaves, dans le domaine religieux, sont restés quelque peu en arrière des autres peuples. Ils ne sont pas parvenus à se constituer un système de dieux aussi développé que celui de tels ou tels de leurs voisins appartenant à la même race indoeuropéenne, mais plus proches des centres religieux de l'Orient et par là même plus accessibles à leur influence. Leur religion païenne est indiscutablement moins riche que celle des Iraniens, des Grecs, des Italiens, des Celtes et même des Germains. Ce n'est qu'une démonologie primitive, mais où cependant, dès une époque où l'unité slave commune subsistait encore, certains démons s élevaient au-dessus des autres et jouaient le rôle de dieux individuels, — et de cette démonologie, vers la fin de l'époque païenne, et du moins dans ceux des pays slaves qui étaient ouverts aux influences étrangères, des systèmes de dieux devaient se dégager, systèmes franchement locaux, dont les dieux avaient leur hiérarchie, leurs temples et leur culte.
La démonologie primitive.
On dispose, pour l'étude de l'ancienne démonologie slave, outre les quelques données fournies par les vieilles chroniques, de deux catégories de sources, à savoir : 1° la littérature apologétique ancienne qui combat les restes du paganisme ; 2° les très nombreuses survivances du passé païen que l'on trouvait encore au cours du siècle dernier chez tous les peuples slaves.
Lorsque les Slaves adoptèrent le christianisme, c'est-à-dire surtout aux IXe et Xe siècles et même, pour certains d'entre eux, plus tard encore2,
1 Voir dans Ziv. star. Slov. (II, pp. 7-17) un aperçu des sources concernant la mythologie slave ; en ce qui concerne la vieille Russie, consulter de préférence V. Mansikka, Religion der Ostslaven, I, Quellen, Helsingfors, 1921. Quant aux travaux sur la mythologie, on en trouvera l'aperçu dans Ziv. star. Slov., II, pp. 281-288. Parmi les travaux d'ensemble les plus importants et de date relativement récente, je citerai J. Mâchai : Nâkjes dov. bâ~ jeslovi (Praha, 1891) ; L. Léger, La mythologie slave (Paris, 1901) ; et le livre d'Alex. Briickner déjà mentionné. L'article d'Anickov sur les derniers travaux touchant la mythologie slave (Slavia, II, 1 923, p. 527) est également important. Je dois signaler enfin l'article critique de V. Jagic « Zur slavischen Mythologie », paru dans VA rchiv fur slao. Philologie, XXXVII, pp. 492 et suiv.
2 Ce furent les Slaves du Sud qui reçurent les premiers le christianisme, d'abord les Slovènes des Alpes aux VIIIe et IXe siècles, puis les Croates et les Serbes, vers la même époque,
ils ne devinrent pas naturellement tout d'un coup de parfaits chrétiens. La vieille religion païenne se maintint longtemps encore, et avec tant d'opiniâtreté que l'Eglise fut obligée partout de la combattre, comme d'ailleurs la « double religion», que l'on appelle en russe ^BOeB'fepie, c'est-à-dire le christianisme mêlé de paganisme. Nous sommes renseignés à cet égard par des témoignages historiques précieux, concernant tant les Slaves de l'Ouest que ceux du Sud, et surtout par divers sermons, interdictions, instructions et Vies de saints de la vieille Russie du XIe au XIIIe siècle et même au delà (1). Ces dernières sources sont celles où nous pouvons puiser avec le plus de profit, et c'est le grand mérite d'E. V. Anickov et de V. Mansikka de les avoir rassemblées et d'en avoir critiqué l'antiquité et l'authenticité2. Mais le folklore slave aussi est d'un prix inestimable pour l'étude de la vieille religion païenne. Il n'en a malheureusement pas encore été fait une critique convenable qui permette d'y discerner ce qu'il offre jusqu'à nos jours d'ancien et de païen et ce qu'il a reçu d'apports secondaires venus d'ailleurs, par exemple dans les cultes. Néanmoins l'appui que donnent au folklore les sources historiques est si fort que nous pouvons reporter la majeure partie de la démonologie slave moderne jusqu'à l'époque païenne en la complétant par des données anciennes. Nous voyons ainsi que la religion d'il y a dix siècles subsiste aujourd'hui encore telle qu'autrefois et, dans l'ensemble, nous sommes en droit de tenir pour anciens et d'origine
et bientôt après le peuple bulgare. Boris fut baptisé en 864. Mais au XIe siècle il y avait encore des païens dans les Rhodopes et dans d'autres régions montagneuses. Les Slaves de Bohême et de Moravie commencèrent à être baptisés par les apôtres Constantin et Méthode arrivés en 863 ; le christianisme avait cependant déjà pénétré en Bohême, apporté par le clergé bavarois de Ratisbonne. En Pologne, le prince Mieszko reçoit le baptême en 965. Les Slaves du Main sont mentionnés par une charte de 846 comme un peuple nouvellement converti à la foi, mais chez les Slaves polabes et poméraniens le paganisme résista longtemps encore avant d'être vaincu aux XIe et XIIe siècles. Sa résistance fut efficace en Russie. Vladimir reçut le baptême à Kiev, en 988, avec sa suite, puis ce fut le tour des habitants de Kiev et de toute la région. D'autres centres de tribus suivirent bientôt le mouvement : Cernigov, Smolensk, Novgorod, Pskov, Ladoga. Mais certaines tribus plus éloignées ne furent pas atteintes, et nous savons par la Chronique de Kiev que les Viatitches, les Radimitches et d'autres persistaient encore dans le paganisme à la fin du XIe siècle et au commencement du XIIe. Bien plus, à l'intérieur de la Russie slave il y avait des régions païennes entre le XIIIe siècle et le XVe, et il s'en trouvait encore aux environs de Novgorod au XVIe siècle (voir Ziv. star. Slov., I, pp. 231-236, et II, p. 264).
1 Voir les détails dans 2iv. star. Slov., II, pp. 9-12.
2 E. V. Anickov, flauiecTBO h jipeBHHH Pycb, CnG., 1914; V. Mansikka, Die Religion der Ostslaven, I, Quellen, Helsingfors, 1921. Je ne connais pas le nouveau livre de Galikovskij . Bopi»6a xpucTiancTBa cl ocTaTKaMit fisuwecTBa bt> apeBHeiî Pycii.
païenne même des faits dont, par hasard, seulement, nous n'avons pas d'attestation ancienne.
Les Slaves étaient animistes : il prêtaient une âme aux éléments de la nature dans laquelle ils vivaient. Les deux catégories de sources ci-dessus indiquées nous en fournissent une abondante série de preuves. Le témoignage le plus ancien est celui de Prokopios, et son importance est telle pour l'étude de la mythologie slave que je crois devoir le rappeler ci-dessous in extenso \ Nous apprenons par lui que les Slaves qui envahirent les Balkans au VIe siècle — et c'étaient des Slaves du Sud et de l'Est (les An tes) — honoraient, à côté d un dieu suprême, dont il sera question plus loin, des démons des bois et des eaux, et d'autres démons encore auxquels ils offraient des sacrifices et de qui ils réclamaient des oracles. Ce témoignage du VIe siècle nous est confirmé, quelques siècles plus tard, par toute une série de textes d origine russe, bulgare, polonaise, tchèque, baîtique, et qui portent tous, comme s ils n étaient que la copie les uns des autres, que les gens des pays slaves honoraient les rochers et les montagnes, les sources, les lacs, les buissons, les arbres, des bois entiers, des quadrupèdes, des oiseaux et enfin le feu, les étoiles, la lune et le soleil 2. Et ils honoraient toutes ces choses, arbres, sources ou montagnes, non pas comme des objets sans vie, mais en tant qu'êtres à qui ils prêtaient une âme et la figure de personnes vivantes, — de démons 3. Ils les honoraient, et, par voie de conséquence, ils leur demandaient aussi leur aide en diverses circonstances ; ils les remerciaient le cas échéant ; ils les craignaient parfois et se gardaient de leur influence.
La plupart de ces démons appartenaient, à n'en pas douter, à la caté-
1 Prokopios, III, 14 : « Ils reconnaissent qu'il n'y a qu'un seul dieu, créateur de la foudre et maître de tout ; ils lui sacrifient du bétail et toute sorte d'animaux. Ils ne savent rien du destin, et ne pensent pas qu'il puisse avoir quelque pouvoir sur l'homme. Mais lorsque la mort les menace, lorsqu'ils sont accablés par la maladie ou qu'ils se préparent à la guerre, ils promettent, s'ils en réchappent, d'offrir aussitôt un sacrifice au dieu qui les aura sauvés. Une fois tirés de peine, ils offrent le sacrifice qu'ils ont promis, et ils croient qu'ils doivent ieur salut à ce sacrifice. Ils adorent les fleuves, les nymphes et quelques autres démons. Ils leur offrent des sacrifices à tous et en sacrifiant attendent des oracles. »
2 Voir Ziv. star. Slov., II, pp. 27-30.
3 Nous ne connaissons pas le terme slave originel pour le grec Samôviov, A la fin de l'époque païenne, il semble que c'étaient les mots divû et bësû. Bhû désigne aujourd hui le diable, tel que nous le représente le christianisme ; mais à l'origine les bësi étaient des dieux païens en général, comme le montrent les anciennes sources. Le mot divù est ancien et de provenance indo-européenne : cf. iran, div, zend daëva, ind. deva, lat. divus, lett. dewe, ht. dêoas.
gorie des âmes défuntes des ancêtres \ Il y avait en outre quantité de démons qu'on ne saurait considérer comme des mânes et dont on ne peut expliquer la création que par une animisation, soit primitive, soit secondaire. Tels étaient en particulier les corps célestes et les grands phénomènes de la nature, comme le tonnerre, les éclairs, le vent, la pluie et le feu. Le soleil et l'éclair, par exemple, évoquaient d'eux-mêmes, dans l'âme du Slave, l'idée d'un esprit animant ces forces naturelles comme l'esprit commande le corps de l'homme ou de l'animal ; la localisation dans ces forces des âmes d'ancêtres disparus devenait du même coup inutile, et de fait la religion des Slaves ne nous en offre aucune trace.
Le premier groupe de démons est cependant plus nombreux. C'est celui des âmes des ancêtres transportées en d'autres lieux et dotées de certaines attributions. Les Slaves croyaient que l'âme était appelée à une autre vie. Ce n'est pas là une hypothèse fondée sur ce que l'on constate chez d'autres peuples. C est un fait qui nous est attesté à la fois par plusieurs textes anciens et par une foule de survivances à l'époque moderne : ainsi les rites funéraires compliqués dont nous avons vu plus haut les principaux traits, et auxquels il faut ajouter les coutumes populaires — et en particulier les coutumes polonaises recueillies dernièrement par Ad. Fischer2, — l'immolation des femmes, des esclaves, des chiens et des chevaux, les aliments déposés sur les tombes, le repas funèbre ou tryznu, sans compter toute une série de vieilles superstitions, vivantes encore de nos jours, sur la sortie de l'âme de la maison et son retour (le vampirisme), la participation des âmes aux festins et aux beuveries données en l'honneur des ancêtres, la préparation de bains pour les ancêtres, etc. Nous trouvons, en outre, quelques données directes et anciennes sur cette croyance aux âmes des ancêtres chez Kosmas, le chroniqueur tchèque, à l'année 1092 (III, 1). Les vieilles conceptions du navï et du paradis se rapportent également à l'autre vie. Navï signifie « le mort » et « le séjour des morts » 3 ; et raj, qui correspond au grec Kxpi.cv.Cjq, et cela, selon toute vraisemblance, dès 1 époque païenne, désigne pareillement « le séjour des morts »4. L'assertion de Thietmar.au
1 Voir Ziv. star. Slov., II, pp. 31 et 34.
2 A. Fischer, Zwyczaje pogrzebowe ludu pohfyiego, Lwôw, 1921 .
3 Voilà pourquoi un chroniqueur polonais du XVe siècle, Dhigosz, a créé lui-même (à moins qu'il ne l'ait trouvé dans sa source) un dieu polonais du nom de Nyj, Nyja, qui n'est pas attesté par ailleurs (éd. Przedziecki, I, p. 47).
4 A vrai dire, l'idée du paradis ne nous est pas davantage connue. Il est douteux que le cexte de Fadlân (922) sur un paradis, beau jardin verdoyant où les morts se trouvent en kompagnie de leurs amis et de leurs serviteurs, se rapporte à une représentation slave (Harkavi, <;i;a:!ani;i, p. 99).
LA DEMONOLOGIE primitive 131
XIe siècle, sur le matérialisme des Slaves (« Sclavi qui cum morte temporali omnia putant finiri », I, 7) contredit si formellement tout ce que nous savons par ailleurs qu'on ne saurait la prendre à la lettre. L'auteur voulait probablement dire, de son point de vue chrétien, que les Slaves n'avaient pas la notion de la résurrection chrétienne des morts ni celle de leur jugement selon leurs actions bonnes ou mauvaises en cette vie. C'est ce qu'indique d'ailleurs le commencement même de son chapitre : « Ut nullus Christo fidelium de futura mortuorum resurrectione diffidat... »
Cette croyance à une autre vie a déterminé chez les Slaves la croyance à la survie des ancêtres et le culte des mânes. Ce culte est attesté par quantité de témoignages anciens, en particulier pour les Slaves de la Baltique \ Quant aux Tchèques, une légende écrite se rapportant au début du XIIe siècle raconte que l'ancêtre Cech serait arrivé dans le pays de Bohême chargé, sur ses épaules, de ses pénates. Mas'ûdî observe, à propos des Slaves en général (mais, sans doute, plus particulièrement à propos des Slaves de l'Est) qu'ils brûlaient leurs morts et se prosternaient devant leurs cendres. Dans la Russie des XIe et XIIe siècles, nous le savons par divers témoignages, on croyait que les esprits des ancêtres habitaient la maison (xopOMOîKii- Te^it), on leur y préparait des bains, et l'on allumait du feu pour leur permettre de se réchauffer. La série des formes sous lesquelles apparaissent ces esprits est illustrée par nombre de données folkloriques ultérieures, du XIIIe siècle au XXe, sur une foule de petits démons du foyer et de la nature dont les noms, il est vrai, ne se rencontrent pas toujours à date ancienne, mais que nous n'en pouvons pas moins considérer comme des survivants d'un culte païen rendu aux âmes des ancêtres. Il ne s'agit pas, cela va de soi, de rapporter à l'époque païenne tous les noms sous lesquels nous sont aujourd'hui connus les démons du foyer, des bois et des eaux. Ces noms varient d'un peuple slave à l'autre ; la différenciation qu'ils accusent a pu se produire tardivement, mais la conception fondamentale dont ils procèdent doit être ancienne et remonter jusqu au paganisme.
Parmi ces divinités inférieures qui séjournaient dans la maison, près du foyer, sous le seuil, ou encore dans la forêt, dans l'eau et parmi les blés 2, il en est dont l'existence à l'époque la plus reculée n'est pas douteuse, comme
1 Thietmar, VIII, 69 (« domesticos colunt deos... hiis immolant ») ; Saxo Gram., éd. Holder, 547 ; Helmold, I, 52 (« nam praeter lucos et pénates, quibus agri et oppida redundabant ») ; Kosmas, I, 2 ; Homiliairc d'Opitovice, éd. Hecht, 57 ; Mas'ûdî (Harkavi, Cna-samn, p. 125).
2 Voir des données détaillées dans Ziv. star. Slov., II, pp. 46 et suiv.
le dëdû et la baba, ou dent les noms sont attestés à date ancienne, comme le divù, le choromoziteli, le domovoj, le lesij, la mora, le vllzodla^., Yupir, le zlyden, le zme\, la poludnica, le \rza\, la dehna. On connaissait aussi en Russie et en Pologne un serpent domestique, Yuboze1. Une copie d'une vieille homélie de saint Jean Chrysostome nous laisse apercevoir encore certaines représentations russes sur lesquelles nous ne savons rien de précis : Be^ia 6ornHfl, ;up'hii, iionyiiniKL, i.yinbi 6orb, oôiuyxa, mais cette copie et les suppléments qu'elle introduit sont du XVIe siècle 2.
Les termes les plus fréquents, à partir du XIe siècle, sont ceux de bereginja, pereplutû, puis de rusalka et vila. Nous ne savons pas exactement ce qu'étaient les bereginje : on peut voir en elles, suivant toute vraisemblance, des êtres vivant dans l'eau et apparentés aux rusalky. Nous ignorons tout du pereplutû, sinon que de vieilles instructions russes interdisent fréquemment de lui offrir des sacrifices non plus qu'aux bereginje3. On est mieux informé sur les rusalky, mais ici il faut bien distinguer. Les rusalky sont, jusque dans le folklore slave de nos jours, les âmes des jeunes filles ayant quitté ce monde, tout comme les mgbkii, uaBKii, qui d'ailleurs leur ressemblent 4. Elles vivent dans les eaux et sur les rives, se livrant à des divertissements et à la danse. Elles sont malveillantes à l'égard de l'homme, et c'est pourquoi le j^euple cherche à se les concilier par divers petits sacrifices. Leur nom même de rusalka se rattache sans aucun doute à celui des anciennes « fêtes des roses » que l'on appelait rosalia, pascha rosarum. Ces fêtes se célébraient en été suivant des rites dramatiques, de tradition bachique ; malgré toute l'opposition que l'Eglise leur avait faite, elles s'étaient transmises à la nouvelle société chrétienne, et elles devaient se maintenir longtemps dans le peuple sous le nom de rusalija (pyca.lifi) 5. On les trouve mentionnées en Russie dès le XIe siècle et un peu plus tard dans les autres pays slaves. Les personnages féminins qui figuraient dans ces fêtes avaient reçu probablement le nom de rusalky, et par la suite ce nom en était venu à désigner en général des êtres d'origine manistique, des âmes d'enfants défunts, de jeunes filles et de femmes mortes prématurément, ainsi que l'a montré A.N. Veselovskij 6. Les Slaves n'avaient adopté
3 Voir la documentation dans Ziv. star. Slov., II, pp. 42-44.
2 Voir Mansikka, Religion, I, p. 1 77.
3 Notamment une homélie de saint Grégoire et de saint Jean Chrysostome (Ziv. star. Slov., II, p. 43). Le mot ficpcniiiïi est en relation évidente avec 6epert « rive ».
4 Vol- Zio. star. Slov., II, p. 38.
6 Voir ici mém .. pp. 55 e'. 167.
fi Voir Veselovskij, PaawcKaHifl, XIV, pp. 270-280 (C6opHHKi> ot.i. pyccK. ta: n
les " fêtes des roses » que vers la fin de l'époque païenne. Nous ne savons quand Us en ont dégagé les rusalky, mais ce ne fut certainement que plus tard. Le nom est donc étranger et récent, mais, en ce cas comme en tant d'autres, il ne fait que recouvrir une conception ancienne et familière aux Slaves depuis longtemps. Il faut nous souvenir ici du passage où Prokopios note qu'au VIe siècle les Slaves honoraient « les nymphes des eaux » x : c'est à ces nymphes dont nous ignorons l'ancien nom slave (vodna zena? ou vila? eu bereginja}) qu'est passé secondairement le nom de rusalka.
Les vily sont, à mon sens, plus anciennes que les rusalky. Leur origine manistique, il est vrai, n'est pas aussi claire, et elles offrent d'autres catégories que celles des vily des eaux : ainsi les vily de l'air ou des montagnes. On pense aussi communément que les vily sont nées à une époque relativement tardive dans les Balkans, et que de là elles ont gagné les Slaves de l'Est et de l'Ouest par l'intermédiaire de la littérature ; elles auraient été de la sorte étrangères au paganisme. V. Mansikka va même plus loin : il leur attribue une origine turco-tatare et non balkanique 2. On ne saurait méconnaître, en vérité, que les vily, de nos jours, appartiennent essentiellement à la tradition populaire des Slaves du Sud 3, que les Russes les ignorent totalement et que la tradition des Slaves de l'Ouest ne les connaît que peu. Mais il y a plus : les vily apparaissent déjà dans les textes slaves des Balkans et dans les textes russes les plus anciens, ainsi que dans des pénitenciers russes postérieurs. Elles y figurent, à côté du pereplutù, de la bereginja et des vampires, parmi les êtres auxquels le peuple croyait, et cela de manière si précise que je ne puis admettre qa elles n'aient eu en Russie qu'une existence purement littéraire. Elles sont également attestées en Bohême dès le XVe siècle4. Il est difficile, dans ces conditions, de leur supposer un point de départ balkanique, alors surtout qu'en Slovaquie la tradition de leur origine rranistique s'est maintenue jusqu'à nos jours. Leur existence dans le paganisme slave me paraît certaine, et cela d'autant plus que leur nom même peut s'expliquer par le slave : c'est en raison de leur amour de la danse qu'elles ont dû être appelées vila, en liaison avec le
dOB. , XLVI, 1 890). Pour les rusalii dans les Balkans, voir le travail récent de M. Arnaudov, Kyi;t'[iii ii pycajfflH, Co(f>HH, 1920. Les rusalky russes ont été étudiées par Dm. Ze'enin, dars hs OiepKH pyccKoâ MHeojiorÏH, I, Cnn., 1916.
1 Passage cité plus haut, p. 129.
2 Mansikka, Religion, pp. 153 et 160.
3 Voir Ziv. star. Slov., II, pp. 43, 61 . Dans les Balkans, outre le nom de vila, en rencontre chez les Serbes et les Bulgares ceux de diva, samodiva et juda.
"Ibidem, II, p. 62.
slave commun viliti « s'agiter, courir follement » et le vieux-tchèque vila « fou ». Si le peuple russe en a perdu le souvenir, c'est qu'une autre représentation s'est substituée à la leur, probablement celle des rusalky : elles ont disparu du folklore russe comme le pereplutû et la bereginja à qui elles paraissent apparentées. Voilà pourquoi je suis disposé à les rattacher au patrimoine primitif de la mythologie slave. Ne seraient-elles pas précisément les nymphes (vujAçat) auxquelles Prokopios fait allusion?
A côté des vily, il y a dans la nature quantité d'autres êtres mystérieux : des hommes et des femmes sauvages de toute sorte, aux noms divers, ayant pour habitat les bois, les chemins, les céréales, les eaux, le vent, les flammes et ne sortant qu'à une heure du jour déterminée, par exemple à midi ou le soir 1. Il est difficile de dire de ces divers êtres jusqu'à quel point ils représentent originellement les âmes des ancêtres ou ne sont que de pures personnifications des forces de la nature. Je pencherais volontiers vers cette seconde interprétation en ce qui concerne le soleil, la lune, les étoiles et aussi les phénomènes atmosphériques, vent, éclair, tonnerre. Les Slaves les divinisaient en raison de la forte impression qu'ils en recevaient 2. Le feu, de même, devait leur apparaître spontanément comme un être doué d'une grande puissance et qu'il n'était pas besoin d'animer en y logeant l'âme d'un ancêtre ; de fait, ils l'honoraient comme fils de Svarog ; les Russes le priaient dans les granges où ils faisaient sécher leurs céréales 3, et on allumait le feu saint, « le. feu vivant », à la manière primitive, en frottant l'un contre l'autre deux morceaux de bois, ainsi qu'on le fait encore aujourd'hui dans certains cas. Il ne faudrait pas dire pourtant que les Slaves adoraient le feu comme les vieux Iraniens. Si certains chroniqueurs arabes (Kardîzî, Rosteh, le Géographe persan, Sukr-allah, Bakûvî, Abulfeda) les caractérisent comme des adorateurs du feu 4, ce ne peut être que l'effet d'une erreur ou bien la constatation d'une influence religieuse de l'Iran qui se serait affirmée chez les Slaves de l'Est à l'exclusion des autres.
Par contre, les génies domestiques qui régissaient la destinée des hommes étaient certainement d'origine manistique. Quelques-uns, à vrai dire, sont
1 La poludnica tchèque est attestée depuis le XIIIe siècle dans une glose tchèque de la Mater Verborum ; quant au poludnikû russe (ôtcb nojrvjeHHbrïi), voir Mansikka, Religion, I, p. 309.
2 Voir les preuves du culte de ces divers êtres dans Ziv. star. Slov., II, pp. 78-80. Il faut cependant soigneusement distinguer l'ancienne tradition indigène des influences étrangères.
3 Voir plus haut, p. 114.
4 Voir Ziv. star. Slov., II, p. 84.