LES DIEUX SLAVES
venus aux Slaves de l'antiquité classique. Ainsi les traditions relativement récentes sur les sudicky rappellent le mythe des Parques, et le destin personnifié remplace le fatum antique, la tj/v,1. Mais dès le XIe siècle on honorait des génies semblables qui n 'étaient originellement que les esprits des ancêtres. Ceux que ! on appelait rozanica ou rozdenica avaient pour fonction d'assister les accouchées et n étaient pas sans influence sur le sort du nouveau-né. On leur offrait des sacrifices, et on leur donnait les premiers cheveux de l'enfant, pour qu'ils accordassent à celui-ci une destinée favorable ; c'est ce que nous apprend toute une série d'instructions et de commentaires russes des XIe, XIIe et XIIIe siècles 2. On ne sait exactement quels étaient l'origine et le rôle du démon nommé rod (naissance) que mentionnent les textes russes à côté de la rozanica. Peut être favorisait-il les bonnes couches.
Le culte des animaux était aussi répandu parmi les Slaves, mais nous n'avons que fort peu de témoignages le concernant 3. Nous savors. seulement qu'il existait quantité de superstitions se rapportant au coq et à la poule qui, comme on le sait, conservent aujourd'hui encore une grande part de leurs attributions magiques. Nous savons aussi que, chez les Slaves de la Baltique, les dieux les plus élevés en dignité, Svantovit à Arcona et Svarozic à Rethra, avaient des chevaux qui leur étaient consacrés et rendaient des oracles. Le culte du taureau, en tant que symbole de la force productrice, ne peut être que conjecturé. Quant au totémisme, c'est-à-dire au culte de certains animaux en tant que totems d'une race, tous documents sûrs nous font défaut : il est intéressant pourtant de constater que plusieurs tribus slaves portaient des noms d'animaux (« Loups », « Corbeaux », « Muzerains », « Lancrets ») et que sur de nombreux points du domaine l'ancêtre de la race était honoré sous la forme d'un serpent qui se tenait sous le seuil de la maison ou sous le foyer 4.
Les dieux slaves.
Les Slaves, en plus de ces nombreux génies du foyer et de la nature, connaissaient quelques êtres supérieurs auxquels ils donnaient le nom de bogû « dieu ». Ceux-ci étaient relativement peu nombreux, et encore plusieurs d'entre eux n'étaient pas d'origine slave, en ce sens qu'ils n'appartenaient
1 Voir 2iv. star. Slov., II, pp. 66, 70.
2 Voir Ziv. star. Slov., II, pp. 67-68.
3 Ziv. star. Slov., II, p. 71.
4 Jyjme j K]awe explique une partie des emblèmes des blasons polonais par des conceptions totémiques (Totemizm i pierw. zjawisf^a religijne w Polsce, Warszawa, 1920).
pas en propre à la religion populaire des Slaves, mais qu'ils avaient été créés artificiellement ou pris à d'autres religions. Certains philologues estiment même que le mot bogû aurait été emprunté à l'iranien. Cette hypothèse me paraît peu vraisemblable : le slave bogû, comme le sanscrit bhagas, le vieux perse baga, le phrygien Zsjç (îayaïcç et l'arménien bagin ne sont que des formes diverses de l'héritage commun légué à la branche de satem par l'indoeuropéen \ Ces êtres supérieurs pour lesquels ce nom de bogû c;st attesté, soit directement par des sources slaves, soit indirectement par les sources grecques et latines (bizc, deus), sont nés, les uns dès l'époque de l'unité slave, et sont communs à tous les Slaves, — les autres à une époque plus tardive, et ceux-là sont particuliers à des régions déterminées et doivent leur existence tantôt à la caste sacerdotale, tantôt à l'influence d'une religion étrangère voisine.
On a pensé parfois que les Slaves, à l'époque où ils formaient encore un ensemble, n'étaient pas arrivés à se créer des dieux, et qu'il n'y avait pas de dieux « panslaves », puisqu'il n'en est pas qui soient attestés dans tous les pays slaves. Cette opinion me paraît peu fondée et, pour ma part, bien que l'indigence des sources ne nous permette pas d'établir l'existence de tel ou tel dieu dans toutes les tribus slaves, je n'en crois pas moins que plusieurs de ces dieux étaient communs à tous les Slaves vers la fin de l'époque païenne. Ainsi les dieux incarnant les phénomènes célestes essentiels ou les grandes étapes de la culture de la terre : nous avons sur eux des données concordantes et se rapportant à des points fort éloignés les uns des autres, ce qui prouve combien leur domaine était étendu. Mais il est vrai que les Slaves ne possédaient qu'un très petit nombre de ces dieux-là, et, à l'aube du christianisme, des dieux locaux nouveaux dûs à des échanges entre les tribus ou bien artificiellement créés avaient écarté les vieux dieux panslaves et s'étaient substitués à eux. En ce qui concerne ces divinités locales, deux cycles au moins appellent quelques remarques générales : celui des Slaves de la Baltique et celui des Slaves de Russie.
Seuls, les Slaves de la Baltique ont créé une famille de véritables dieux, avec des temples et une caste sacerdotale. Il faut, sans doute, voir là l'influence des Germains d'outre-mer qui étaient plus avancés dans le domaine religieux, et qui, bien avant le XIIe siècle, se trouvaient en contact perpétuel avec les Slaves des bords de la Baltique. De fait, le cycle des dieux de la Baltique est à part, et personne ne le nie ni ne saurait le nier.
1 Voir les détails dans Ziv. star. Slov., II, p. 87. C'est ainsi qu'en a jugé récemment Jagic (Archiv fur slav. Philologie, XXXVII, pp. 501-502).
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Le second de ces cycles locaux, le cycle russe, est plus sujet à caution. Nous disposons cependant, à son sujet, de plusieurs témoignages dignes de foi. C'est d'abord celui de la Chronique de Kiev : le prince Vladimir tenta, en 980, de restaurer le vieux paganisme en face du christianisme naissant, et il éleva, à côté du palais princier, à l'endroit où fut bâtie plus tard l'église de saint Basile, une série d'idoles païennes (Perun, Chors, Dazbog, Strihog, Simargl, Mokos) destinées à être honorées comme les symboles des dieux russes nationaux. Et, en effet, ajoute le chroniqueur, « le peuple leur offrait des sacrifices, en leur donnant le titre de dieux, il leur sacrifiait ses fils et ses filles, de telle sorte qu'il souilla par ces sacrifices le pays russe tout entier et la colline [où étaient ces images des dieux] x ». Mais tous ces dieux russes locaux ont eu maille à partir avec la critique : on a voulu reconnaître en eux soit des dieux étrangers, surtout d'origine germanique, soit des dieux importés tardivement de la Grèce et de l'Orient, et que le prince aurait installés parmi ses sujets sans que le peuple les eût honorés ni même connus auparavant. Il en est même que l'on regarde comme de pures fictions littéraires, ne correspondant à aucune réalité, et qui ne sont passés dans la Chronique et dans d'autres textes que par l'effet d'une erreur de l'écrivain 2.
Ce sont là des questions dont je traiterai par la suite plus en détail 3. Qu'il me suffise d'indiquer pour l'instant que le travail critique de ces dernières années a été fécond en heureux résultats, et qu'il nous permet d'aborder le problème des dieux russes avec plus d'objectivité qu'auparavant et même qu'en 1915, à l'époque où j'écrivais le chapitre concernant la mythologie dans La vie des anciens Slaves. C'est ainsi qu'il est prouvé, comme on le verra, qu'il faut exclure Chors et Simargl du cercle de dieux slaves, et que Mokos reste suspect. Il est certain aussi que la druzina des princes varègues avait apporté à Kiev le culte de ses vieux dieux, et en particulier celui du Thor Scandinave, dieu du tonnerre et de la foudre. Je ne partage pas l'avis de ceux qui regardent le Perun russe comme un Thor d'importation, Dazbog, Stribog, Vêles comme des transformations d'Odin, et Mokos comme le Freya des Germains, niant ainsi que le peuple slave ait créé et honoré ces dieux-là. Il me paraît, au contraire, que la seule existence de ces noms slaves de Perun, Vêles, Stribog, Dazbog et Mokos témoigne en
1 Chronique, version Laurentine, 77, à l'année 980.
2 Voir plus haut (pp. 127, 128) les travaux d'Anièkov précités, l'article de St. Rozniecki, « Perun und Thor », Archiv . fur slav. Philologie, XXIII, p. 462, et le travail d'Al. Pogodin, Oin.iT'1. fl3HMeCKOfi |ii'(T,tM|iniiiii (tiré à part, Belgrade, 1922).
3 Voir plus loin, p. 143.
faveur de conceptions indigènes anciennes auxquelles seulement la pratique de cultes étrangers, par la suite, était venue ajouter son apport. C'est la raison pourquoi je tiens Perun non pour le Thor germanique, mais poui un dieu indigène que les Varègues ont trouvé dans le pays en y arrivant. Ces maîtres Scandinaves se sont comportés dans le domaine religieux à peu près comme dans le domaine social : ils ont adopté Perun en le confondant avec Thor, et ils ont dû pareillement confondre tels ou tels autres de leurs dieux avec Dazbog, Stribog et peut-être Vêles. Comment expliquer autrement ces nouveaux noms qui ne figurent pas dans la mythologie nordique? Et comment encore expliquer l'extension de Perun et de Vêles dans le reste du vaste domaine slave? Je crois donc qu'il existait déjà un cycle de dieux slaves lorsque les Varègues arrivèrent avec leurs propres dieux. Il va de soi, toutefois, que ces dieux n'avaient pas une situation comparable à celle des dieux polabes : ils ne possédaient ni caste de prêtres à leur service, ni centres religieux. Il fallut l'influence des Varègues pour faire surgir les statues des idoles et les sanctuaires.
Quels étaient, dans ces conditions, les dieux communs à tous les Slaves? Quels étaient les dieux locaux? C'est à ces deux questions que nous allons nous efforcer de répondre.
Les dieux communs à tous les Slaves.
Perun. — Le premier dieu commun à tout le monde slave est Perun. Il personnifiait le ciel d'orage avec le tonnerre et les éclairs. On ne peut, à vrai dire, démontrer rigoureusement qu'il ait existé chez tous les Slaves, mais nous sommes fondés du moins à affirmer qu'il n'était pas seulement un dieu local. Prokopios, dès le VIe siècle, donne comme dieu principal des Slaves du Sud le « maître de la foudre »1 : il ne pouvait avoir en vue que ce même dieu que nous connaissons par les autres Slaves sous le nom de Perun.
Ce nom revient souvent vers la fin de l'époque païenne, mais ce n'est qu'en Russie qu'il figure parmi les noms des dieux païens, tant en maints passages de divers sermons, à partir du XIe siècle2, que dans la Chronique de Kiev. Nous lisons en effet dans cette dernière, aux années 907, 945 et 971, que les Russes, alors qu'ils concluaient un traité, prêtaient serment devant Perun
Prokopios, B. G., III, 14 : « @EÔv uèv yàp é'va tov xr,ç à<77px7tr,ç Sr(tj.'.o-jpyôv a7tâvTtov
XUptOV IJ.ÔVOV OC'JTOV VOp.lî/VJ'ïl ElVOCl ».
2 Voir 2iv. star. Slov., II, p. 95 ; Mansikka, Religion, I, pp. 250-304.